Gravure du moine Bède le Vénérable, collection Fondation Magos
Avant que les mécanismes astronomiques des marées ne soient connus, les habitants des côtes françaises cherchaient à comprendre pourquoi la mer avançait puis se retirait avec une étonnante régularité. Ces croyances populaires, principalement recueillies sur le littoral breton, mêlent observations, comparaisons et récits merveilleux. Elles témoignent de la volonté d’expliquer un phénomène quotidien qui rythmait la vie des pêcheurs, des marins et des habitants des côtes.
Selon une croyance répandue en Bretagne, la mer ne pouvait monter à un endroit sans baisser aussitôt sur le rivage opposé. Les anciens comparaient ce mouvement à celui de l’eau contenue dans un récipient : lorsqu’un côté monte, l’autre descend nécessairement. À cette explication s’ajoutait une tradition plus étonnante encore, transmise jusque dans les régions de l’intérieur des terres. On racontait qu’au moment du reflux, la mer quittait littéralement la Terre pour gagner le ciel. L’eau passait ainsi six heures dans les airs avant de revenir durant les six heures suivantes remplir les océans.
Sur certaines portions du littoral breton, une autre croyance attribuait le mouvement des marées à l’action du Soleil. Pendant six heures, l’astre absorbait une partie des eaux de la mer. Selon cette tradition, il en retirait le sel avant de renvoyer vers l’océan une eau devenue pure, laquelle mettait à son tour six heures pour retrouver son niveau habituel. Cette explication populaire illustre la manière dont les habitants associaient les grands phénomènes naturels aux cycles quotidiens du ciel.
La Lune occupe également une place importante dans les traditions bretonnes. Elle est présentée comme la force qui oblige continuellement la mer à avancer puis à se retirer. Selon la légende, cette contrainte constitue une punition infligée à la mer pour avoir autrefois envahi les terres où se trouvaient les carrières de sel, événement mythique auquel les récits populaires attribuent également l’origine de la salinité des océans. La marée devient ainsi le rappel permanent de cette ancienne faute.
Les explications merveilleuses des marées ne sont pas propres au folklore breton. Dès le Moyen Âge, le moine Bède le Vénérable, dit le pseudo-Bède, rapportait une croyance selon laquelle un immense serpent était responsable du phénomène. L’animal avalait les eaux de la mer avant de les rejeter quelque temps plus tard, provoquant alternativement le reflux puis le flux.
Sur certains rivages de la Manche, une autre légende reprend une idée comparable sous une forme différente. Au fond de l’océan se trouverait un puits d’une profondeur insondable, habité par une gigantesque Trombe – un cyclone tropical déterminant la formation d’une colonne tourbillonnante qui soulève la surface des eaux ; ou bien une pluie torrentielle. Malgré son nom, cette Trombe n’est pas décrite comme un phénomène météorologique, mais comme une créature vivante. Toutes les six heures, elle attire à elle une partie des eaux de la mer, provoquant ainsi le reflux. Désireuse de conserver cette eau, elle refuserait de la rendre. Mais le Dalu, vent sacrée, protecteur de la mer et ennemi de la Trombe, l’oblige régulièrement à restituer ce qu’elle a englouti. Le retour des eaux donne alors naissance au flux.
2. Marées miraculeuses
Oratoire de saint Guirec (Kirek) sur la plage de l’Anse Saint-Guirec
La marée n’est pas seulement un phénomène naturel. Elle peut suspendre sa course ou modifier son rythme lorsque le ciel souhaite protéger des pèlerins, honorer un saint ou manifester sa faveur envers certains personnages. Plusieurs sanctuaires bretons conservent le souvenir de marées miraculeuses. À Ploumanac’h (anciennement dans les Côtes-d’Armor), le jour du pardon de saint Kirek (ou Guirec), la mer était réputée reculer devant la statue du saint et son oratoire. À Loaven, on racontait que la marée retardait sa montée d’une heure afin de faciliter l’accès des pèlerins venus célébrer sainte Liboubane (Eliboubane). Une tradition semblable existait également à Concarneau. Lorsque la procession de la Fête-Dieu parcourait les remparts avec le Saint-Sacrement, la mer se retirait si elle était haute, permettant ainsi aux fidèles d’effectuer le tour complet de la ville.
Le Mont-Saint-Michel est au cœur de plusieurs récits miraculeux datant du Moyen Âge. Selon Jacques de Voragine, la mer qui entoure habituellement le mont s’ouvrait deux fois le jour de la fête de saint Michel, laissant apparaître un passage destiné aux pèlerins. Une autre légende raconte qu’une femme enceinte fut surprise par le retour brutal de la marée. Tandis que les autres fidèles prenaient la fuite, l’archange la protégea. Elle mit son enfant au monde au milieu des flots, puis rejoignit le rivage sans encombre, les eaux s’étant écartées pour lui ouvrir un passage.
Les miracles attribués à saint Michel servent parfois de leçon morale. Un ancien sermonnaire rapporte l’histoire d’un pèlerin surpris par la montée des eaux. Pris de panique, il s’écrie :
« Saint Michel, délivre-moi du danger et je te donnerai ma vache ! »
La marée continue pourtant de monter. Il promet alors davantage :
« Saint Michel, sauve-moi, et je te donnerai la vache et le veau ! »
Une fois arrivé sain et sauf sur le rivage, il oublie aussitôt ses promesses et déclare :
« Ni la vache ni le veau. »
Étienne de Bourbon rapporte une version comparable de cette histoire, qu’il attribue à des Bretons conduisant une vache et son veau vers une foire.
Les chroniques historiques ont parfois interprété certains phénomènes marins comme des signes de la Providence. Ainsi, lors du siège de Quimper par Charles de Blois, prétendant au duché de Bretagne au XIV siècle, on affirma que la marée demeura immobile entre six heures du matin et midi, précisément pendant l’assaut qui permit la prise de la ville. Un autre épisode concerne Louis XI et son frère Charles de France. Alors qu’ils se rencontrent près de l’embouchure de la Sèvre pour se réconcilier, la marée, pourtant annoncée comme la plus forte de l’année, reste inférieure d’environ quatre pieds aux prévisions. Le roi lui-même y voit le signe que Dieu approuve cette réconciliation.
Si les saints peuvent commander aux flots, certaines traditions attribuent le même pouvoir aux magiciens. Le célèbre Michel Scott, réputé pour ses connaissances occultes, passe ainsi pour avoir su faire avancer ou reculer la mer. Une légende de Guernesey prête un pouvoir semblable au prieur de Lihou, passionné de magie. Avant de partir, celui-ci confie à son domestique son mystérieux Grand Mêle, en lui interdisant formellement d’ouvrir ce livre. La curiosité l’emporte pourtant. Le serviteur commence à lire les formules magiques. Au même instant, le prieur, qui traverse la mer vers son îlot, voit avec stupeur la marée monter bien plus vite que prévu. Comprenant que son domestique a désobéi, il lui crie de réciter les incantations à rebours. Le serviteur s’exécute, mais trop tard : avant la fin de la formule, la mer a déjà englouti le prieur.
3. Influence de la marée sur les êtres animés et sur les plantes
Portait de Pline l’Ancien
Sur les côtes françaises, et plus particulièrement en Bretagne, les marées étaient bien davantage qu’un simple phénomène naturel. Elles étaient considérées comme une force capable d’agir sur tous les êtres vivants. À l’image de l’influence attribuée aux astres dans les régions de l’intérieur, le flux et le reflux étaient censés gouverner les naissances, la santé, la mort, les animaux et même certains travaux agricoles.
Des croyances associaient la marée au destin des nouveau-nés. Dans le Finistère, on disait que les garçons étaient conçus pendant la marée montante, tandis que les filles l’étaient durant la marée descendante. Sur les côtes de Boulogne et dans une grande partie de la Bretagne, les enfants destinés à un brillant avenir naissaient à la mer montante. Aux environs de Saint-Malo, cette règle était encore plus précise : un homme appelé à devenir remarquable, et plus encore un futur grand marin, devait venir au monde lorsque la marée montait. Près de Saint-Brieuc, la nuit de Noël possédait une valeur particulière. Un enfant né à marée montante était promis au commandement d’un navire, tandis que celui qui naissait à marée descendante était réputé voué à mourir dans un naufrage.
Les marées étaient également censées agir sur l’état des malades. Dans le pays de Tréguier et sur une grande partie du littoral breton, les souffrances augmentaient pendant le flux. Les malades retrouvaient un certain calme à l’étale, avant de voir leur état s’améliorer lorsque la mer se retirait. D’autres traditions affirmaient exactement le contraire. Dans la baie de Saint-Malo, les forces revenaient avec la marée montante, les crises atteignaient leur intensité à pleine mer, puis les malades s’affaiblissaient au moment du reflux. Toujours dans les environs de Saint-Malo, un enfant né à marée descendante, et plus particulièrement à mi-marée, était réputé souffrir d’épilepsie à certaines phases de la Lune et toujours lorsque la mer se trouvait au même état.
L’idée selon laquelle la marée accompagne la mort remonte à l’Antiquité. Pline l’Ancien rapportait déjà (Histoire naturelle, Livre II, CI.) la croyance selon laquelle les hommes mouraient uniquement au moment du reflux, affirmation qui aurait été confirmée, selon lui, par des observations réalisées sur les côtes de la Gaule :
« CI. (XCVIII) [1] Toutes les mers se purgent à la pleine lune, et quelques-unes dans une saison déterminée. Auprès de Messine et de Myles, les flots rejettent sur le rivage des ordures semblables à du fumier, d’où la fable que les bœufs du Soleil ont là leurs étables. A cela Aristote (car je ne veux rien omettre sciemment) ajoute qu’aucun animal n’expire, si ce n’est au reflux. Ce fait a été l’objet de beaucoup d’observations dans l’Océan des Gaules, et il ne s’est vérifié que sur l’homme. »
À Boulogne comme à Guernesey, l’expression « s’en aller avec la marée » signifiait tout simplement mourir. Toutefois, certaines régions de Basse-Bretagne soutenaient l’opinion inverse et estimaient que la marée montante était celle qui emportait le plus de vies.
Les marées imposaient également de nombreuses règles de conduite. En Haute-Bretagne, il était déconseillé de faire des grimaces ou des contorsions lorsque la mer montait, sous peine de conserver définitivement ces déformations. Se couper les cheveux au moment du flux exposait, disait-on, à attraper un gros rhume. À l’inverse, plusieurs pratiques étaient recommandées pendant la marée descendante. C’était le meilleur moment pour prendre des bains, nettoyer les plaies ou puiser l’eau destinée aux purgations, la baisse des eaux étant supposée entraîner avec elle les maladies.
Les animaux n’échappaient pas non plus à cette influence. En Basse-Bretagne, un chien qui buvait l’écume déposée sur le rivage à la fin du reflux devenait, disait-on, inévitablement enragé. Les chiens atteints d’hydrophobie étaient réputés sentir l’arrivée de la marée montante. C’est alors que survenaient leurs accès de fureur, tandis qu’ils perdaient leur agressivité lorsque la mer redescendait. Les chats occupent également une place importante dans ces croyances. Dans le Finistère, la couleur et la taille de leur pupille étaient censées changer au début du flux. En Haute-Bretagne, certains affirmaient même pouvoir connaître l’état de la marée en observant simplement les yeux d’un chat. Enfin, sur l’ensemble du littoral breton, on attendait toujours la marée descendante pour mettre les œufs à couver.
Les activités quotidiennes étaient elles aussi réglées par le mouvement des eaux. En Haute-Bretagne, le lait fraîchement trait ou l’eau puisée pendant la marée montante entraient plus rapidement en ébullition. Lorsque le beurre tardait à prendre dans la baratte, on expliquait ce retard par le fait que la mer était encore montante. Il fallait attendre le reflux pour que le beurre se forme correctement. Les édredons et les matelas remplis de plumes d’oiseaux marins étaient également réputés se gonfler au moment du flux.
Les travaux agricoles et l’élevage obéissaient eux aussi à ces règles. En Haute-Bretagne et dans le Boulonnais, on préférait tuer les cochons pendant la marée descendante. Dans le Finistère, la pratique variait selon le sexe de l’animal : les truies étaient abattues au reflux, tandis que les porcs mâles devaient être saignés à marée montante. On croyait alors que le lard monterait dans le saloir comme la mer monte sur le rivage. Pour cette même raison, le salage de la viande s’effectuait souvent pendant le flux. Certaines cultures dépendaient également des marées. Dans le pays de Tréguier, on évitait de semer le trèfle à marée descendante, de peur que les vaches qui le consommeraient n’en meurent. En Haute-Bretagne, on estimait plutôt que le trèfle perdrait prématurément ses graines si les semailles avaient lieu au mauvais moment.