Pourquoi la mer phosphore en bleu ?
1. Les voies lactées de la mer

Lorsque la mer est calme et que la marée est à peu près haute, on peut observer, surtout dans les baies, de longs rubans d’un azur plus clair, aux reflets argentés, qui se détachent du bleu environnant. Cette étrange apparition évoque naturellement une voie lactée de la mer. À l’image de la Voie lactée qui traverse la voûte céleste, ces traces lumineuses ont nourri l’imaginaire populaire. Elles furent interprétées comme les vestiges d’un chemin merveilleux, tracé sur les eaux par les pas de divinités ou de saints. Selon les croyances, ces personnages sacrés pouvaient avoir marché eux-mêmes sur les flots ou y avoir laissé leur effigie.
Aux environs de Saint-Malo, lorsque ces étranges taches apparaissent après une période de gros temps, elles sont appelées les « Sentes (sentiers) de la Vierge ». La tradition populaire y voit la trace laissée par la mère de Jésus. Celle-ci serait descendue sur les flots déchaînés et aurait parcouru la mer en différents endroits afin d’en apaiser la fureur. Les sillons lumineux qui apparaissent ensuite sur l’eau seraient ainsi la marque de son passage.
En réalité, cette lueur vient de milliards de bactéries bioluminescentes (Vibrio harveyi ou proches) qui se multiplient en masse à la surface de l’eau et émettent de la lumière en continu pour attirer des organismes. (lire l’article : La magie des « Mers lactées », révélatrice de la santé de nos océans)
2. Les chemins de sainte Blanche, et de la Vierge

Une autre explication des « sentiers de la Vierge » apparaît sous une forme littéraire dans un ouvrage écrit sans véritable préoccupation scientifique, bien que certains de ses récits puissent être utiles à l’étude des traditions populaires. Son auteur rapporte avoir recueilli auprès d’un prêtre une histoire dont voici l’essentiel.
Lors de la bataille de 1758 de Saint-Cast-le-Guildo, lors de la Guerre de Sept ans, une dame blanche serait apparue dans les airs, surgissant du vieux puits du village de l’Isle, patrie de sainte Gwenn (Blanche en français). Il s’agissait de la sainte Vierge, qui était jusque-là demeurée immobile dans une petite niche creusée dans la paroi. Elle descendit ensuite jusqu’au rivage et glissa sur les eaux. Son voile de mousseline, qui semblait se dérouler à l’infini, évoquait la crête des dunes. C’est, selon cette légende, pour cette raison que les Anglais tirèrent trop haut durant toute la bataille et causèrent ainsi peu de dommages aux troupes françaises. Le sillage laissé par la robe de la Vierge serait demeuré visible sur les eaux, donnant naissance aux longues traînées blanches que l’on observe encore dans ces parages. (lire aussi : La légende de Sainte Blanche et des anglais)
Ce récit, malgré son charme, n’appartient vraisemblablement pas au folklore ancien. Il aurait plutôt été composé à partir de plusieurs éléments véritablement populaires, notamment les traditions attribuant aux statues sacrées le pouvoir de marcher sur les eaux. Il pourrait également s’appuyer sur un récit beaucoup plus simple que les vieillards rapportaient autrefois, sans y voir aucune intervention surnaturelle. Le jour de la bataille de 1758, un brouillard très bas se serait levé entre les navires et la terre, provoquant une sorte de mirage. Les Anglais auraient pris ce phénomène pour la crête des dunes, ce qui les aurait conduits à faire tirer leurs canons trop haut. À Audierne, un phénomène comparable est désigné sous le nom de « chenal de la Vierge ». Il s’agit d’un ruban plus clair qui se détache parfois très nettement sur l’azur de la mer. Toutefois, la tradition locale ne lui attribue aucune origine particulière.
Les pêcheurs de la baie de Saint-Cast, quant à eux, associent le plus souvent ces bandes claires à plusieurs épisodes de la légende de sainte Gwenn, née dans leur principal village, où elle fait l’objet d’un culte. Selon la tradition, les Anglais auraient surpris la sainte et l’auraient emmenée à bord d’un navire en direction de Londres. Elle leur aurait échappé en chemin et, marchant sur les eaux, serait revenue en quelques heures dans son pays natal. Le parcours qu’elle aurait suivi, parfois encore visible à la surface de la mer, porte le nom de « Chemin de sainte Blanche ». Une autre version raconte qu’il s’agirait plutôt de la trace laissée par le sillage du navire sur lequel ses ravisseurs furent contraints de la ramener. La légende se poursuit avec un autre épisode. Plus tard, sainte Blanche épousa un capitaine de vaisseau qu’elle suivait à la guerre. Lorsque celui-ci fut tué au cours d’un combat, le découragement gagna l’équipage. C’est alors que l’héroïne sauta à la mer et se dirigea à pied sec vers les Anglais. Effrayés par ce prodige, ceux-ci prirent la fuite en toute hâte. Sa statue aurait elle-même possédé ce pouvoir extraordinaire. Prise dans sa chapelle par les ennemis, elle se serait soudain animée après avoir été insultée. Elle se serait alors élancée du navire et aurait traversé la mer, laissant derrière elle un chemin visible sur les eaux, avant de venir reprendre sa place dans sa niche.
Le nom et les exploits de sainte Gwenn, pourtant presque inconnue en dehors de cette région, sont très fréquemment associés à ces taches claires de la mer. On peut donc supposer que, comme cela s’observe dans d’autres traditions populaires, une association d’idées entre le nom « Gwenn » et la couleur relativement blanche de ces raies a contribué à leur donner ce nom. Cette association aurait également favorisé la naissance et la transmission des différentes légendes destinées à expliquer l’origine mystérieuse de ces chemins lumineux sur la mer.
3. Les chemins de saint Germain et autres saints

Dans la baie de la Fresnaye, séparée de l’anse de Saint-Cast par une simple presqu’île, le « Sillon de saint Germain » commémore le passage miraculeux de la statue de ce bienheureux.
La statue se trouvait à Plévenon, sur la côte opposée à celle où se dresse l’antique église dans laquelle elle est encore conservée. Lorsque vint le jour du pèlerinage annuel, le temps était toutefois si mauvais qu’aucun bateau n’osa prendre la mer pour la ramener à son sanctuaire. Dans cette même baie, on montre également le « Chemin de saint Jean », auquel devait probablement être rattachée autrefois une légende semblable. Celle-ci est aujourd’hui oubliée, tout comme celle qui devait expliquer « l’ Quémin de Saint-Martin-ye », nom donné par les pêcheurs de Boulogne aux graissins à fleur d’eau laissés par le frai du hareng. Afin de ne pas contrarier les fidèles qui allaient se rendre à son pèlerinage, la statue se mit alors en mouvement et traversa seule toute la mer. Le sillage qu’elle aurait laissé derrière elle est depuis connu sous le nom de « Sillon de saint Germain ».
À Diélette, le « Chemin de saint Germain » conserve le souvenir de saint Germain le Scot, différent de celui de la Fresnaye. Selon la tradition, il serait venu délivrer la région du tribut que ses habitants devaient payer au Serpent du Trou Baligan. Un jour qu’un enfant était conduit au monstre en guise de sacrifice, les habitants aperçurent sur la mer, alors parfaitement calme, un homme debout. Il portait une crosse d’évêque à la main, une mitre sur la tête et une grande chape sur le dos. L’homme semblait glisser sur les eaux. Lorsqu’il s’approcha, on s’aperçut toutefois qu’il était porté par une rouelle de charrue. C’est en raison de cette particularité qu’il aurait reçu le nom de saint Germain de la Rouelle.
En Basse-Bretagne, les personnages sacrés ne sont pas toujours censés avoir laissé une trace visible de leur passage sur la mer, bien que plusieurs traditions leur attribuent le pouvoir de la parcourir à pied sec. C’est notamment le cas de saint Guénolé. Après avoir rendu les eaux solides, il aurait frappé la mer de son bourdon et se serait avancé sur les flots avec ses compagnons aussi aisément que sur une route ordinaire. D’autres saints auraient utilisé des montures merveilleuses ou des talismans pour accomplir leur traversée. Dans le nord du Finistère, certaines de ces taches portent parfois le nom de Hent ar Santez, c’est-à-dire le « chemin des saintes ». Ce nom évoque le passage d’esprits venus de l’autre monde. Après le naufrage au cours duquel périrent sainte Ursule et ses compagnes, les corps de ces dernières auraient été portés sur le rivage. On en aurait enterré 7 777 dans le cimetière de Lanrivoaré. Le corps de leur reine, en revanche, serait demeuré sous les eaux. Selon la tradition, les saintes sortiraient parfois de leur tombe pour tenter de retrouver leur reine. Elles parcourraient alors la mer, leurs pieds laissant derrière eux des empreintes à la surface des eaux.
Dans les mêmes parages, les raies blanches qui s’entrecroisent à la surface de la mer sont également appelées Hent ar Devet, c’est-à-dire le « chemin des moutons ». Le rapprochement avec les saints n’est pourtant pas totalement absent de cette appellation. Le nom de « chemin des saints » est ancien et apparaît notamment dans la légende de saint Paul Aurélien. Avant de quitter l’Angleterre pour venir en Armorique, saint Paul Aurélien aurait planté devant le monastère de sa sœur des cailloux qui se transformèrent en rochers. Là où le saint et ses compagnons étaient passés, il ne serait demeuré qu’une petite voie appelée Hent sant Paul, c’est-à-dire le « chemin de saint Paul ». Si une légende était autrefois associée aux raies blanches de la mer, elle semble aujourd’hui oubliée. Le nom de « chemin des moutons » pourrait simplement provenir d’une comparaison entre ces surfaces échevelées et les flocons de laine que les troupeaux abandonnent en passant dans les ronces des sentiers.
Sur le littoral de la Camargue, une ligne sinueuse qui apparaît parfois à la surface de la mer porte un nom comparable : Lou Camin di santi Mario, c’est-à-dire le « chemin des saintes Maries ». Selon la tradition, cette ligne marquerait la route suivie par les saintes pour parvenir en Provence.
Le Chemin de Saint-Jacques, dans la Vilaine maritime, présente toutefois une particularité. Il ne s’agit plus d’un sentier identifiable par une teinte claire, mais d’un large ruban d’écume, particulièrement visible après les tempêtes. Cette bande d’écume occupe le milieu du lit du fleuve et se dirige avec le flot vers l’amont. Les habitants de la région racontent qu’elle apparaît aux endroits où saint Jacques aurait remonté le fleuve en marchant sur les eaux.
À l’exception du Chemin de Saint-Martin, dans le Pas-de-Calais, et du Camin di santi Mario, les légendes attribuant à des personnages surnaturels la création de traces sur la mer semblent toutes avoir été relevées sur les côtes de la Manche, particulièrement dans les environs de Saint-Malo. Ailleurs, ces traditions paraissent inconnues. Depuis la publication, en 1886, du premier volume des Légendes de la Mer de Paul Sébillot, dans lequel il avait rapporté quelques-unes de ces croyances, il a régulièrement attiré l’attention de ses correspondants sur ces taches blanches, sur les noms qui leur sont donnés et sur les croyances populaires qu’elles suscitent. Après avoir mené des enquêtes dans leur entourage et tenté de réveiller les souvenirs de leurs compatriotes en leur rapportant notamment les croyances des pêcheurs de la baie de Saint-Malo, tous lui ont assuré que, si des traditions semblables avaient autrefois existé ailleurs, les plus vieux marins ne les connaissaient plus.
En dehors de la France, ces croyances semblent encore plus rares. Deux exemples étrangers seulement sont venus à sa connaissance. En Finlande, les raies claires et lumineuses que l’on observe sur la mer après un orage sont appelées par le peuple la « Voie de Väinämöinen », ou plus exactement le « sillage du bateau de Vainamoinen ». Cette tradition rappelle, par certains aspects, la trace laissée par le trajet de la sainte Blanche lorsqu’elle fut ramenée vers son village natal. Sur le littoral de la Belgique, enfin, ces traces sont interprétées comme des chemins conduisant soit à Gibraltar, soit en Amérique.
4. Lutins, fées, saints, revenants qui marchent sur les eaux

La faculté de marcher sur les eaux, longtemps attribuée aux saints, apparaît déjà dans plusieurs légendes du Moyen Âge. Elle dérive peut-être du célèbre épisode de la vie de Jésus-Christ, qui s’avança sans s’enfoncer sur les flots du lac de Génésareth. Pourtant, ce prodige n’appartient pas exclusivement à la tradition chrétienne et lui est même antérieur : Neptune l’aurait accordé à Orion, tandis que le dieu finnois Väinämöinen possédait lui aussi ce pouvoir. Dans les légendes plus récentes, cette faculté est également attribuée à des êtres qui n’ont aucun rapport avec le christianisme. Les pêcheurs de la Manche racontent ainsi avoir aperçu sur les vagues des créatures à l’apparence humaine, couvertes d’herbes marines. Elles vivraient sous les flots et semblent apparentées à l’homme de mer des grottes ainsi qu’aux Tud-gommon, ces nains vêtus de goémon dont on parle dans les environs de Tréguier. Sur le littoral du Morbihan, on racontait également que des sorciers, seuls ou en légions, se rendaient jusqu’à l’île d’Arz en cheminant directement sur les eaux.
Certaines de ces apparitions ne se manifestent qu’au moment des tempêtes ou lorsque les navires sont en danger. Lorsque les marins du pays de Tréguier se retrouvent en pleine mer, enveloppés de brumes si épaisses qu’ils ne peuvent plus distinguer leur route, de petits démons noirs, les Diawolo bihan dû, ou des lutins noirs, les Cornandonet dû, se mettent à danser autour d’eux. Ces créatures semblent chercher à les distraire, tout en poussant doucement leurs embarcations vers les écueils. Victor Hugo a lui aussi décrit avec force détails un génie moitié homme, moitié poisson, particulièrement visible lorsque la mer est déchaînée. Il se dresserait debout au milieu des vagues, entièrement au-dessus de l’écume, et se mettrait à danser lorsqu’il aperçoit à l’horizon des navires en détresse. Pourtant, d’après sir Edgar Mac Culloch, bailli de Guernesey, personne n’aurait jamais entendu parler d’un tel monstre dans les îles. Il suppose donc que, si le poète ne l’a pas entièrement créé, il a du moins profondément transformé les récits qui avaient pu lui être rapportés.
Une tradition manifestement poétisée, mais dont certains éléments peuvent être retenus, raconte qu’autrefois des créatures gracieuses apparaissaient dans la Rance maritime. Vêtues des couleurs de l’arc-en-ciel, elles formaient des rondes sur les vagues. Le courant les entraînait vers les criques, d’où elles ressortaient bientôt, toujours plus nombreuses, en suivant une femme plus belle encore que les autres. Cette dernière était leur reine. Elle se déplaçait à bord d’une embarcation extraordinaire, faite de la coque d’un nautile des mers du Sud et tirée par deux écrevisses. Ses compagnes étaient les fées qui régnaient sur la mer. La reine possédait notamment le pouvoir de commander aux vents afin qu’ils soufflent moins fort. Elle pouvait également ordonner à la Rance de rejeter sur le rivage les corps des hommes que la tempête avait engloutis.
Les héros des contes populaires traversent assez souvent la mer grâce à des talismans ou portés par des oiseaux merveilleux. Ils sont cependant beaucoup plus rarement capables de marcher directement sur les eaux. Quelques exemples sont néanmoins rapportés. Dans la baie de Saint-Cast, une fée prend par la main un capitaine et tous deux s’avancent sur les flots sans même mouiller leurs semelles. Dans une autre tradition, un drac, qui réside au fond de l’Océan, attache avec une longue et légère chaîne d’or une jeune fille qu’il a enlevée. Il lui donne ainsi le pouvoir de marcher à pied sec sur la mer. Un héros d’un conte lorrain acquiert ce même pouvoir après avoir entendu le chant d’un oiseau magique. Enfin, selon un récit du Finistère, un jeune homme protégé par le roi des poissons parvient à accomplir sans s’enfoncer un assez long trajet sur les flots.
Les personnages qui ne sont plus de ce monde possèdent eux aussi ce pouvoir : bienheureux sortis du Paradis ou revenants condamnés à accomplir des pénitences posthumes se promènent parfois à la surface des flots. Leur marche possède le même caractère merveilleux que celle des saints encore vivants ou des génies. Dans la conception populaire actuelle, particulièrement nette dans les récits bretons, les morts ne sont pas considérés comme les ombres impalpables et légères de l’Antiquité classique. Ils sont au contraire décrits comme des êtres aussi matériels et aussi lourds que les vivants, capables d’accomplir les mêmes actes qu’eux. Un cantique composé au XVIIe siècle par le Père Julien Maunoir, sur le thème populaire de Jean de Calais, en fournit un exemple caractéristique. Un mort qu’un jeune homme avait fait enterrer par charité vient retrouver celui-ci sur l’île où il avait été abandonné. Il marche sur la mer comme sur la terre ferme, puis transporte le jeune homme jusqu’au rivage en le portant sur son dos. Cet épisode apparaît également dans une version romantique de Jean de Calais. Le revenant y est précédé d’une colonne d’écume blanche qui lui indique son chemin. Une légende bretonne rapporte de même qu’un revenant prend sur son dos l’homme qui l’avait fait enterrer et lui fait traverser un bras de mer.
Plusieurs récits évoquent ainsi les promenades de personnages venus de l’autre monde. Une ancienne légende poitevine raconte qu’un pêcheur, parti tendre ses filets durant la nuit, aperçut une immense procession de vieillards et de jeunes gens vêtus de blanc. Le cortège semblait se diriger vers Saint-Michel-en-l’Herm, en cheminant directement sur les flots. La troupe grossissait sans cesse. Finalement, un vieillard vénérable, qui n’était autre que saint Giraud, se détacha du cortège et s’approcha du rivage pour parler au pêcheur. Les noyés eux-mêmes sont parfois censés accomplir à la surface de la mer une mystérieuse procession durant la nuit de Noël.
Les marins du Morbihan racontent qu’on aperçoit parfois, entre Locmariaquer et l’île aux Moines, un berger vêtu d’une soutane noire qui avance sur les vagues sans s’y enfoncer. Un fouet à la main, il conduit derrière lui un nombreux troupeau. Il s’agirait de l’âme en peine d’un ancien recteur de Baden, privé de repos faute de messes et de prières. Trois ou quatre fois par an, lorsque la lune est haute dans le ciel, une autre apparition se produirait dans les environs. Un moine sortirait de l’ancienne abbaye du Guildo, dans les Côtes-d’Armor, puis descendrait vers l’Arguenon. Après avoir traversé à pied les eaux du bras de mer formé par l’embouchure du petit fleuve, il disparaîtrait derrière les blocs de rochers appelés les Pierres Sonnantes. Ceux-ci sont réputés fermer l’entrée du trésor du diable.
Selon un récit du pays de Tréguier, les noyés retenus par la princesse rouge dans son étang magique furent un jour délivrés par une mendiante qui en ouvrit les écluses. La femme les vit alors se lever et, comme ressuscités, marcher sur les flots. Les femmes qui, durant la nuit, quittaient une île voisine d’Arz pour traverser la mer à pied sec appartenaient elles aussi au monde des morts. Il en allait de même pour les deux fantômes enlacés que les pêcheurs de Piriac apercevaient parfois, le soir, courant sur la cime des vagues. Il s’agissait d’une dame et de son époux. Celui-ci s’était noyé sous les yeux de sa femme. Folle de douleur, elle s’était ensuite laissée surprendre par la mer dans une grotte de la falaise. À ces promenades des habitants de l’autre monde, on peut également rattacher l’assemblée annuelle des noyés dans la baie des Trépassés. La manière dont ces êtres se tiennent au-dessus des eaux y est moins clairement définie, mais un écrivain romantique en a laissé une description particulièrement poétisée. (lire aussi : La légende de la princesse rouge de l’île du château)
Le jour des Morts, les âmes des noyés s’élèveraient au sommet de chaque vague. On les verrait courir sur la lame sous la forme d’une écume blanche et fugitive. Toutes celles qui avaient vécu dans ce doux pays et trouvé leur linceul dans les flots se retrouveraient alors dans la baie. Chaque vague porterait une âme à la recherche d’un frère, d’un ami ou d’une bien-aimée. Lorsque deux âmes se rencontreraient face à face, elles feraient entendre ensemble un triste murmure, avant de poursuivre leur course, entraînées malgré elles par le flot qu’elles doivent suivre. Parfois, un bruit confus et prodigieux s’élèverait sur la baie : un mélange de doux soupirs, de rauques gémissements et de cris plaintifs sifflant au-dessus de la houle. Ce seraient les âmes des noyés qui converseraient entre elles et raconteraient leur histoire, poursuivant ainsi, sur les vagues, leur mystérieuse existence.
5. Mer traversée à l’aide d’objets d’un caractère surnaturel

Tous ceux qui traversaient la mer sans s’y enfoncer ne marchaient pas nécessairement directement sur les eaux. Certains avaient recours à des objets, parfois bien peu consistants, mais qui leur permettaient néanmoins d’accomplir leur voyage miraculeux.
Sainte Marguerite d’Antioche, sœur de saint Honorat d’Arles, franchissait ainsi l’espace qui sépare l’île portant son nom de l’île Sainte-Marguerite en étendant simplement son voile sur l’eau. Une légende provençale consacrée à sainte Roseline de Villeneuve raconte également qu’au moment de sa mort, la sainte apparut à son frère Hélion de Villeneuve, Maitre de l’Ordre des Hospitaliers, alors prisonnier des Sarrasins. Elle le délivra de ses chaînes, puis le fit monter auprès d’elle sur son voile déployé à la surface de la mer. C’est ainsi qu’elle le ramena miraculeusement dans son pays. (lire aussi : La légende de la libération d’Hélion de Villeneuve).
Saint Gildas, quant à lui, voyant disparaître le navire sur lequel il avait pris place, se serait installé sur son manteau et l’aurait attaché à son bourdon afin de « cueillir le vent ».
Ce privilège ne concerne pas uniquement les saints. Certains personnages issus d’autres traditions légendaires peuvent eux aussi traverser la mer grâce à des objets merveilleux. Dans le golfe du Morbihan, des femmes, probablement originaires de l’autre monde, traversent les eaux en n’ayant sous leurs pieds qu’un simple tablier. Dans le conte Jean Rouge-Gorge (Le foyer breton: contes et récits populaires, Émile Souvestre, Volume I, page 100), Jean Rouge-Gorge, l’oiseau de la Passion, fait chausser à la bergère Blanche Épine des sabots de hêtre. Grâce à eux, elle peut marcher sur les flots et atteindre une île où se trouve une vache dont le lait est inépuisable. Dans une autre tradition, une fée donne à un capitaine de la baie de Saint-Malo des bottes magiques. Grâce à elles, il peut traverser la mer sans même se mouiller.
Dans certaines légendes, les objets qui servent de moyen de transport aux saints sont beaucoup plus matériels et beaucoup plus lourds. Saint Gravé (masculinisation de sainte Gravide signifiant « femme enceinte », en référence à la Vierge Marie), comme saint Germain de la Rouelle, traverse ainsi la Manche sur une roue qui avance avec la rapidité de l’éclair. Sainte Nennok, saint Budoc et sainte Evette, quant à eux, montent sur une auge de pierre qui se met miraculeusement à flotter comme une barque. Lorsque sainte Evette atteint la terre, son auge s’éloigne de la côte et s’enfonce dans la mer. On peut pourtant encore l’apercevoir au moment des grandes marées. Chaque année, le jour du pardon, elle quitte son lit humide et remonte à la surface des eaux. Sainte Evette vient alors s’y replacer et, pendant la procession, fait le tour de la baie d’Audierne. Saint Vougay accomplit une traversée semblable en s’asseyant sur un gros rocher qui, à peine posé sur l’eau, se met à flotter. Une autre tradition raconte que la table de marbre destinée à servir d’autel permet à saint Martin de Vertou et à son compagnon d’atteindre le terme de leur voyage.
L’un des exemples les plus frappants est celui de saint Gerbold. Son maître, voulant se débarrasser de lui, lui attacha une meule de moulin autour du cou avant de le jeter à la mer. Mais, au moment où la pierre entra dans l’eau, elle devint légère comme du liège. La corde se détacha et le saint, assis sur sa meule, vogua paisiblement en direction des côtes du Bessin. Ce qui devait provoquer sa mort devint miraculeusement son moyen de transport.
Le même motif apparaît également dans les contes populaires. Dans le conte Le Petit Soldat (Contes d’un buveur de bière, Charles Deulin, II, p. 95-96), appartenant toutefois à un recueil fortement remanié, une princesse est emportée au grand galop dans un carrosse tiré par ses chevaux. Lorsque l’attelage arrive au bord de la mer, il ne s’arrête pas : le carrosse pénètre dans les flots et glisse sur la plaine liquide avec la même aisance qu’il roulait auparavant sur la terre ferme :
Ils traversèrent ainsi dans une course infernale des villes, des bourgs, des villages, & les gens venaient sur le pas de leurs portes pour les voir passer. Enfin, ils arrivèrent au bord de la mer. Jean espéra que le carrosse s’arrêterait, mais, chose merveilleuse ! il entra dans les flots & glissa sur la plaine liquide comme il avait roulé sur la terre ferme. Le brave cheval tomba d’épuisement pour ne plus se relever, & le petit soldat s’assit sur le rivage, regardant d’un œil désolé le carrosse, qui s’évanouissait à l’horizon.
6. Chevauchées sur les eaux

Après les traversées accomplies à l’aide de voiles, de manteaux, de roues ou d’autres objets merveilleux, certaines légendes vont plus loin encore : des personnages sacrés ou diaboliques traversent la mer à cheval, sur des montures auxquelles ils ont eux-mêmes conféré le pouvoir de marcher sur les flots.
Les habitants de Carnoët racontaient autrefois que saint Maudez se rendait régulièrement, le jour de sa fête, à la chapelle qui lui est consacrée dans cette commune. Pour accomplir ce voyage, il montait un cheval blanc et traversait ainsi la mer depuis l’Irlande jusqu’en Bretagne. La monture possédait donc, elle aussi, le pouvoir extraordinaire de franchir les flots comme s’il s’agissait d’une route ordinaire.
Les personnages diaboliques disposent eux aussi de montures capables de défier les lois naturelles. Un célèbre sorcier de La Tranche, en Vendée, se rendait ainsi à l’île de Ré après avoir cueilli, à minuit, un peu de mousse à la porte du cimetière. À peine son rituel accompli, il était emporté comme l’éclair sur un cheval blanc. Il revenait ensuite sur le même coursier avec une telle rapidité que l’animal ne semblait faire qu’effleurer la surface de l’eau.
D’autres récits prennent une tournure plus inquiétante. Les sorciers d’outre-mer, appelés par l’Ankou, personnification de la Mort, arrivent sur les côtes de Bretagne à la poursuite des saintes blanches. Ils avancent dans un char flamboyant attelé de quatre chevaux noirs. Les animaux lancent du feu par leurs naseaux et projettent autour d’eux une lumière épouvantable, qui finit par s’éteindre dans le sillage laissé par les saintes. À la fin du XVIIIe siècle, lorsque le Teus ou Buguel Nos mettait en fuite le chariot du diable, celui-ci allait parfois, selon les récits, s’abîmer dans la mer.
Une autre légende, recueillie dans les environs de Morlaix, met en scène un cavalier encore plus directement associé au diable. Un soir, un pêcheur se trouvait seul dans sa barque et réfléchissait à son malheureux sort. Soudain, il entendit un grand bruit. En regardant du côté du couchant, il aperçut un cavalier entièrement vêtu de rouge, monté sur un magnifique cheval noir. L’animal avançait sur la mer comme sur une route parfaitement solide. Du feu jaillissait de ses quatre pieds et de ses narines, illuminant les flots autour de lui. Le cavalier n’était autre que le diable. Ayant entendu les plaintes du pêcheur, il venait lui proposer un marché : acheter son âme.
7. Les eaux qui s’écartent

Quelques-unes de ces traditions rappellent naturellement le célèbre passage de la mer Rouge par les Hébreux (Exode, 14 : 15-31) et semblent parfois en dériver. Une légende provençale raconte qu’un seigneur, poussé par les sollicitations de sa marâtre, avait fait jeter son propre fils dans les flots. Pris de remords peu après son geste, il se rendit sur le rivage afin de rechercher son cadavre. Il y rencontra un moine qui lui déclara qu’il pouvait l’aider à retrouver son fils. Le religieux frappa alors la mer avec une branche d’olivier. Aussitôt, les eaux s’entrouvrirent. Le seigneur et le moine purent alors s’avancer à pied sec, profondément sous la surface de la mer. Ils parvinrent finalement jusqu’à une grotte où le seigneur découvrit son fils, paisiblement endormi.
Dans le conte gascon Les trois enfants (Contes populaires de la Gasogne, Jean-François Bladé), qui ne se rattache pas à la Légende dorée de Jacques de Voragine, le pouvoir d’écarter les eaux appartient cette fois à un simple enfant. Un petit garçon frappe trois fois la mer avec une gaule. À chacun de ses coups, les eaux se séparent par le milieu, formant un passage qui lui permet de traverser. Le prodige ne dépend donc plus d’un saint ou d’un personnage consacré : un objet aussi ordinaire qu’une gaule suffit, entre les mains de l’enfant, à commander aux flots.
Dans une autre tradition, une fillette de la Vierge possède une baguette qui lui a été donnée par un ermite. Par la seule vertu de cet objet merveilleux, elle contraint la mer à entourer un château. Elle est ensuite capable de lui ordonner de se retirer. La mer apparaît ici comme une force entièrement soumise au pouvoir magique de la baguette, capable aussi bien de créer une enceinte autour du château que de la faire disparaître.
Le même prodige est attribué à plusieurs personnages sacrés. Miorcec de Kerdanet rapporte ainsi une tradition selon laquelle la mer se serait ouverte d’elle-même pour laisser passer saint Guénolé. Dans une version bretonne d’un récit de voyage vers le Paradis, le phénomène prend une forme comparable : alors que la mer est déchaînée, ses eaux se séparent devant la baguette de Jannik, permettant au voyageur de poursuivre sa route au milieu des flots.
8. La phosphorescence de la mer
