1. La mer et le règne végétal ; Le champ de lin et la mer fleurie
Pour les marins français, la mer est avant tout la Grande Eau. Lorsqu’ils parlent simplement de « l’eau », sans autre précision, il est généralement entendu qu’il s’agit de la mer.
En Basse-Bretagne, la mer est appelée Mor braz, littéralement « la mer grande ». Dans la Gironde, on parle de la gran’ ma, tandis qu’en Haute-Bretagne, elle devient la grand’ mé salée.
Sur les côtes de la Manche, la mer est parfois désignée comme le grand étang, la grande fontaine ou encore la source inépuisable.
Les marins lui donnent également le nom de grande rue. Cette comparaison n’est pas anodine : la mer constitue depuis longtemps la principale voie de circulation et d’échanges commerciaux. Pour eux, « naviguer sur la grande rue » signifie simplement prendre le large.
D’autres expressions prolongent cette idée d’immensité. La mer devient alors la grande tasse, le grand bassin ou encore la grande marmite, autant d’images familières qui cherchent à représenter l’étendue sans limite de cet espace maritime.
2. La mer et le règne végétal ; Le champ de lin et la mer fleurie
Champ de lin
Sa teinte verdâtre lui a notamment valu le surnom de grand pré. Cette expression se retrouve également dans le langage argotique, où « faucher le pré » désignait autrefois la condamnation aux travaux forcés. L’origine de cette formule remonterait à l’époque des galères, lorsque les forçats, maniant les avirons, semblaient faucher les vagues verdâtres comme des moissonneurs alignés dans une prairie.
Dans la tradition basque, la mer porte parfois le nom de Landa lihoa, littéralement « le champ de lin ». À Saint-Jean-de-Luz, une anecdote populaire raconte que deux paysannes découvrant la mer pour la première fois se seraient exclamées : « Oh ! le beau champ de lin. » La comparaison n’a rien d’étonnant. Lorsque le lin est en fleur, ses teintes bleutées et ses ondulations sous l’effet du vent rappellent effectivement la surface de la mer animée par la brise. Cette image se retrouve dans plusieurs récits populaires à travers la France. Dans ces histoires, des voyageurs prennent un champ de lin en fleurs pour la mer et se déshabillent dans l’intention d’y prendre un bain. Ces personnages sont généralement présentés comme particulièrement naïfs par les populations voisines.
En Haute-Bretagne, ce rôle est parfois attribué à des Normands de passage ou aux habitants de Saint-Jacut-de-la-Mer, appelés les Jaguens, bien que ceux-ci soient pour la plupart marins. Dans le conte des Six compagnons, recueilli par Étienne Henry Carnoy (Contes picards merveilleux ou plaisants), six compagnons tout aussi crédules confondent les ondulations d’un champ de blé avec celles de la mer et tentent de nager au milieu des épis :
« Six paysans se trouvaient un soir réunis à la veillée. — J’ai toujours eu l’intention, dit l’un, d’aller voir la mer. Malheureusement il ne m’a pas encore été permis de me contenter. Vous plairait-il de partir demain avec moi pour voir cette grande masse d’eau dont on dit tant de merveilles ? Tous ayant accepté, on convint de partir le lendemain. Le jour d’après, les paysans se mirent en marche. Ils arrivèrent bientôt en vue d’une grande plaine remplie de blés auxquels le vent communiquait des ondulations pareilles à celles de l’Océan. — La mer ! la mer ! s’écrièrent à la fois les six compagnons, qui se jetèrent à plat ventre dans les épis pour nager. […] »
Lorsque la surface est parfaitement calme, certains parlent d’une « mer de roses ». Ailleurs sur le littoral, on dit que le flot « fleurit » lorsque l’écume vient couronner le sommet des vagues. En Haute-Bretagne, l’expression mer fleurie désigne une mer dont les vagues blanchissent sous l’effet du vent sans pour autant devenir dangereuses. Cette image est illustrée par ces vers consacrés au littoral malouin :
« Et lorsque le vent frais sème les flots mutins De bouquets blancs qui font songer aux aubépins, On dit à Saint-Malo que la mer est fleurie. »
3. Animisme. Les vagues assimilées à des animaux
Une jument blanche, animisme de la Mer
Elle vit, s’anime, se transforme et semble parfois posséder un caractère propre. Pour décrire ses mouvements, ses couleurs ou ses colères, les populations maritimes ont souvent puisé leurs images dans le monde animal. Certaines apparaissent dans les textes du XVIe siècle. Noël du Fail évoque ainsi les « gabeloux et sauniers du Croisil » expédiés au fond de la « grand jument Margot, qui se bride par la queue ».
Parmi les animaux auxquels la mer est le plus fréquemment associée, le cheval occupe une place particulière. En Poitou, elle est appelée la grand Jument blanche. Dans le pays de Tréguier, ar gazek gwen (« la jument blanche ») désigne une mer houleuse, tandis que ar gazek klanv (« la jument enragée ») évoque une mer déchaînée. Cette dernière expression est également connue à l’île de Batz. À l’inverse, lorsque la mer est calme, les habitants du Trégorrois parlent de ar marc’h glas, « le cheval bleu », tandis qu’à l’île de Batz elle devient ar gazek c’hlaz, « la jument bleue ». Ces images équestres réapparaissent dans de nombreuses expressions maritimes. Certaines vagues successives du pays de Tréguier sont appelées ar marc’h hep kavalier, « le cheval sans cavalier », ou ar marc’h hep he vestr, « le cheval sans son maître ». Lorsque la tempête éclate, la mer devient un cheval échappé de son champ ou une jument devenue folle.
La mer a également été comparée à une vache. En Haute-Bretagne, elle est parfois surnommée la vache gare, ou varia, en référence aux nuances de bleu et de blanc qui colorent les vagues. Sur les côtes du Finistère, l’expression ar vioc’h lezek, « la vache à lait », souligne davantage les ressources qu’elle procure aux populations littorales. Pêche, commerce maritime ou récupération des épaves : la mer est alors perçue comme une source permanente de subsistance. Cette fonction nourricière lui vaut aussi le surnom de nourrice des gens d’Arvor.
Lorsque les flots s’apaisent, le vocabulaire change radicalement. Presque partout, la mer est dite « belle » ou « jolie ». Sa tranquillité inspire des comparaisons avec les animaux les plus paisibles. En Haute-Bretagne, elle est « douce comme un mouton » ; dans le Finistère, « douce comme un agneau ». Dans cet état de calme, elle reçoit souvent l’épithète de blanche. Les Bretons parlent de Mor gwen, tandis qu’en Provence on dit Mar blanco. Sur les côtes du Finistère, on évoque alors un « calme blanc ». Dans le Pas-de-Calais, la mer est décrite comme : « blanque comme ein drap ». Lorsque les vagues s’apaisent progressivement, elle devient « blanquetée ». D’autres comparaisons soulignent encore davantage sa sérénité. En Basse-Bretagne, on dit : Mor sioul e-c’hiz at leaz – c’est-à-dire « tranquille comme du lait ». Plus fréquemment encore, la mer parfaitement calme est comparée à de l’huile, image répandue aussi bien en Bretagne que dans la Gironde, sur la côte boulonnaise ou en Méditerranée.
Une mer sans rides fascine les observateurs. En Provence, on dit alors qu’elle fait miroir (Fai mirau). Ailleurs, elle est décrite comme « claire comme un miroir », « unie comme une glace », « droite comme un papier » ou encore « calme comme un étang ». Dans certaines régions, les pêcheurs affirment même qu’« elle se regarde ». En Basse-Bretagne, on dit qu’elle « attend fortune » ou qu’elle « ne bouge pas plus qu’un enfant qui dort ». Cette image se retrouve sous la plume de Victor Hugo :
« l’apaisement de la mer était inexprimable ; elle avait un murmure de nourrice près de son enfant ; les vagues paraissaient bercer l’écueil ».
Lorsque la surface devient parfaitement lisse, les Bretons affirment qu’elle est assez calme pour servir de promenoir aux mouches. Les marins boulonnais résument la même idée d’une formule imagée : « Les mouqu’ i pleument l’iauve. »
À l’opposé, la mer agitée est souvent décrite comme un être animé. On dit qu’elle est « en démence », « en folie » ou simplement « mauvaise ». Dans le Boulonnais, elle « se courrouce », « s’arpiffe » ou « se met en colère ». Quand souffle la tempête, elle devient « enragée » ou « déchaînée ». Son bruit lui-même est interprété comme une manifestation de vie. Les pêcheurs disent parfois qu’elle chante. Dans un conte gascon, la mer personnifiée encourage même deux enfants perdus en leur chantant de garder courage. Mais elle peut aussi gronder, crier ou se lamenter. En Haute-Bretagne, lorsqu’elle produit un grondement plaintif, on dit qu’elle « brait ». Sur les grèves, elle chante ; au pied des falaises, elle « brait comme un âne ». Parfois encore, elle prend la voix d’un taureau : elle mugit ou beugle. En Provence, selon Frédéric Mistral, « la Mar bramo ».
Les croyances populaires ont parfois donné une origine surnaturelle aux bruits de la mer. Sur l’île d’Arz, dans le Morbihan, les plaintes entendues durant les nuits de tempête sont attribuées aux bolbiguéandets, des génies malfaisants annonciateurs de naufrages. Dans le Finistère, certains affirment que les grondements des vagues sont les cris des marins disparus en mer. Selon cette tradition, les âmes des noyés ne trouvent le repos qu’après avoir reçu une sépulture chrétienne. Tant que leurs corps demeurent ballottés par les flots, elles pleurent et hurlent à travers la houle. Ces âmes errantes sont connues dans une grande partie de la Bretagne sous le nom de Krierienn, les « crieurs ».
L’écume et la rapidité des vagues ont naturellement inspiré d’autres comparaisons avec le monde équestre. Dans le Finistère, lorsque la mer moutonne, on dit qu’elle fait danser les chevaux blancs. En Haute-Bretagne, la tempête transforme la mer en jument enragée. Les marins de la Manche annoncent l’arrivée de la houle en déclarant : « V’là la grande vache gare qui va ruer ». En Guyenne, le mot rouartpeut désigner à la fois un taureau et une vague particulièrement violente.
L’image la plus répandue demeure sans doute celle des moutons. Lorsque le vent blanchit la surface des flots, on dit naturellement que la mer « moutonne ». Certains pêcheurs parlent même de « moutons sur le pré », reprenant une comparaison également utilisée pour certains nuages. Cette image se retrouve dans une version basque du conte du Fin Voleur. Interrogé par un curé qui le croyait noyé, le héros, aperçu au milieu d’un troupeau, répond :
« Je les ai tirés du fond de la mer ; il y en a beaucoup comme cela ; ne voyez-vous pas ces moutons blancs comme ils paraissent sur la mer ? »
Même les plus petites vagues trouvent leur place dans cet imaginaire animalier. En Basse-Bretagne, la vague qui suit la plus forte est appelée « le chien qui suit son maître », ultime témoignage de cette tendance populaire à voir dans la mer un être vivant peuplé de comportements, d’humeurs et de caractères familiers.
4. Les vagues et les nombres ; cause des tempêtes
Photographie de la vague Annaëlle sur les côtes du Finistère
Certaines séries de vagues ont longtemps été considérées comme différentes des autres : trois, neuf, dix, des qualités ou des forces particulières, parfois même une puissance surnaturelle. En Haute-Bretagne, une croyance populaire affirme que les vagues se succèdent par séries de trois et que la troisième est toujours la plus forte. Cette observation s’applique notamment à la marée montante. Alors que les deux premières vagues ne font qu’humidifier le sable, la troisième est celle qui le recouvre véritablement. Sur les grèves, elle est également réputée produire le bruit le plus puissant. Cette idée est encore plus fortement ancrée sur le littoral du Finistère, où la troisième lame est traditionnellement considérée comme la plus redoutable. Les marins estiment qu’il faut toujours attendre son passage avant de tenter de franchir une barre, sous peine de s’exposer à un danger plus grand que prévu. Cette conviction se retrouve dans plusieurs proverbes bretons : « Avec la troisième lame on sort de peine ou l’on marche à sa perte. » Ou encore : « Quand la vague fait son troisième saut, elle jette son morceau sur la grève. »
La troisième vague n’est pas la seule à bénéficier d’une réputation particulière. Sur certaines côtes de la Charente, des marins ont longtemps affirmé que c’était la dixième lame qui montait le plus haut et développait la plus grande puissance. Cette croyance rejoint un ensemble beaucoup plus vaste de traditions maritimes où les nombres jouent un rôle symbolique. D’une région à l’autre, les séries de vagues sont observées, comptées et interprétées comme autant de signes permettant d’anticiper les caprices de la mer.
Sur la côte de Paimpol, une autre explication populaire s’est longtemps transmise de génération en génération. Les personnes mortes noyées sans être en état de grâce seraient condamnées à travailler au fond de la mer. Leur labeur incessant provoquerait les mouvements de l’eau et l’apparition de la houle. Cette croyance permet notamment d’expliquer les jours où la mer demeure agitée alors qu’aucun vent ne souffle en surface. Lorsque les vagues se forment sans cause apparente, les habitants disaient alors : « Les noyés se remuent ; ils travaillent à faire trembler la mer. »
5. La mer, l’amour et les femmes
L’ile de Sein
Dans l’imaginaire populaire, la mer ne réagit pas uniquement aux phénomènes naturels. Comme un être vivant doté de sentiments, elle peut également se montrer sensible aux comportements humains, en particulier lorsqu’ils touchent à l’amour ou au mariage. Une ancienne croyance, attestée dès le XVe siècle, affirme ainsi :
« Qui prend sa commère par mariage, toustefoiz qu’ils se conjoindent charnellement, il fait orage en terre ou en mer. »
Selon cette tradition, certaines unions considérées comme contraires aux usages étaient capables de provoquer des tempêtes et des désordres naturels.
Une légende recueillie sur l’île de Sein illustre également cette idée d’une mer capable de juger les relations humaines. L’histoire raconte qu’un seigneur du continent s’était fiancé à une îlienne avant de l’emmener dans son château de Kerglas. Mais la jeune femme y fut tournée en ridicule. Devant cette situation, le seigneur décida finalement de la reconduire sur son île. Au moment du départ, aucun pêcheur n’accepta de les transporter. Tous prétendaient que la mer était en colère à cause de ces fiancés jugés mal assortis et qu’il était trop dangereux de prendre la mer dans de telles circonstances.
D’autres traditions attribuent directement aux femmes le pouvoir involontaire de provoquer la colère des flots. Face à Saint-Jean-du-Doigt, une croyance locale affirmait que la mer devenait furieuse dès qu’elle apercevait une femme ou une jeune fille. Les récits conservés à ce sujet demeurent très laconiques et n’expliquent pas précisément l’origine de cette hostilité supposée. Certains folkloristes ont toutefois envisagé qu’elle puisse être liée à des représentations plus anciennes associant la nudité féminine à certains tabous maritimes.
Les croyances bretonnes du XIXe siècle font également intervenir les créatures légendaires des mers. En Basse-Bretagne, on racontait qu’un marin qui avait le malheur d’apercevoir une sirène nue s’exposait à une catastrophe imminente. La simple vision de cet être surnaturel suffisait, disait-on, à provoquer un ouragan.
6. Violences envers les Morgans
Présentation des Morganeds et des Marie-Morgane (Morgans), Folklore Dracques
Dans les légendes du littoral breton, la mer est peuplée de créatures mystérieuses dont il convient de respecter la présence. Morgans, génies marins et esprits des eaux ne sont pas de simples personnages de contes : ils participent à l’équilibre du monde marin et peuvent, selon les croyances populaires, déclencher de terribles catastrophes lorsqu’ils sont offensés. Toute violence exercée contre eux est réputée entraîner une sanction immédiate, souvent sous la forme d’une tempête ou d’un coup de vent destructeur.
Une tradition de Douarnenez rapporte qu’un homme aperçut un jour une morgan installée sur les rochers du Raz. Curieux ou téméraire, il s’avança pour tenter de la saisir. À peine l’avait-il approchée que la créature se jeta dans la mer. Aussitôt, un vent d’une violence exceptionnelle se leva. La tempête fut telle que vingt bateaux furent jetés à la côte.
Une autre croyance bretonne, rapportée par une source ancienne mais considérée comme peu fiable par certains collecteurs de traditions populaires, affirme qu’il suffisait de toucher une morgan pour provoquer un ouragan. Même involontairement, si la rame d’un pêcheur venait à frapper l’une de ces créatures, un terrible coup de vent se levait aussitôt.
Dans le sud du Finistère, une croyance longtemps répandue attribuait également aux morgans un pouvoir direct sur l’état de la mer. Le chant de « Marguerite Mauvais Temps », nom donné à une sirène légendaire, était réputé faire grossir la houle et enfler les flots.
Sur la côte de Tréguier, les responsables des tempêtes prennent d’autres formes. Les récits populaires évoquent les Dud-vor, les « hommes de mer », ainsi que les Cornandonet (kornandon), décrits comme de petits démons noirs vivant en relation avec les forces marines. Selon les croyances locales, ce sont eux qui soulèvent les vagues et déchaînent les tempêtes qui frappent les côtes.
Les présages de tempête prennent parfois une forme plus étrange encore. Jacques Boucher de Perthes rapporte qu’avant les grands ouragans, certains matelots affirmaient apercevoir un petit nain blanc dansant sur les rochers du littoral. Cette apparition était considérée comme un avertissement. Voir le mystérieux personnage signifiait que la mer allait bientôt se déchaîner.
7. Les saints et les tempêtes
Vitrail représentant saint Maudez, Église Saint-Croix de La Croix-Helléan
Dans plusieurs communes du littoral de la Manche, une conviction populaire voulait qu’un jubilé soit suivi d’une période de mauvais temps. Les pêcheurs estimaient qu’après avoir participé à cette cérémonie religieuse, ils étaient presque certains d’affronter une forte tempête lors de leur première sortie en mer. Cette croyance semble se rattacher à une autre superstition maritime très répandue : la présence d’un prêtre à bord d’un bateau était souvent considérée comme un présage défavorable. Dans de nombreuses traditions de marins, le monde religieux inspirait à la fois respect et méfiance lorsqu’il se trouvait confronté aux forces de la mer.
Le Finistère a conservé une légende singulière dans laquelle un saint utilise lui-même les vents et les tempêtes pour faciliter ses déplacements. Les anciens habitants de Clohars racontaient que saint Maudez quittait chaque année l’Irlande à l’occasion de sa fête, célébrée le 26 novembre, pour rejoindre la chapelle qui lui était dédiée au bord de la mer. Une violente tempête venue du sud lui permettait de traverser rapidement la mer et d’atteindre les côtes bretonnes. Arrivé à Loc-Maudé, il attachait son cheval à une pierre que l’on montrait encore autrefois aux pèlerins. Il veillait ensuite sur les fidèles, s’enquérait de leurs besoins et leur accordait sa bénédiction. Mais son voyage ne s’arrêtait pas là. Après son passage à la chapelle, il se rendait jusqu’au Pouldu pour rendre visite à son ami saint Julien. Une fois cette visite achevée, les vents changeaient brusquement de direction. Soufflant désormais du nord, ils soulevaient une nouvelle tempête qui permettait au saint de regagner l’Irlande avant la tombée de la nuit. Dans cette tradition locale, la tempête n’est plus un fléau : elle devient le moyen de transport privilégié d’un saint voyageur.
Les croyances bretonnes attribuaient également à certains événements humains une influence directe sur l’état de la mer. À la fin du XVIIIe siècle, comme dans certaines traditions conservées plus tardivement, on racontait que la mer entrait en furie à la mort d’un grand personnage. La disparition d’un homme exceptionnel provoquait alors des tempêtes et des bouleversements qui semblaient refléter l’importance de l’événement jusque dans les éléments naturels.
Les tempêtes pouvaient également annoncer un événement d’une tout autre nature. Selon plusieurs croyances populaires bretonnes, lorsqu’un criminel mourait, une bourrasque soudaine se levait au moment où son âme quittait ce monde. Cette agitation de la mer et du ciel était interprétée comme le signe que le diable venait lui-même chercher le défunt pour l’entraîner dans l’au-delà. La tempête devenait alors le témoignage visible d’un combat spirituel invisible aux hommes.
8. Actes accomplis à terre
Vague scélérate menaçant un bateau
Certaines actions accomplies au village étaient réputées capables d’influencer directement l’état de la mer. Ainsi, lorsqu’un mari, un parent ou un proche se trouvait en mer, une femme devait éviter de se peigner après la tombée de la nuit. Ce geste apparemment anodin était considéré comme susceptible d’attirer le mauvais temps. D’autres interdits concernaient les animaux. Noyer un chat était particulièrement redouté. Sur plusieurs côtes françaises, on croyait que tuer ce félin, que ce soit à bord d’un bateau ou sur la terre ferme, exposait inévitablement les marins à une tempête prochaine.
Comme les vagues, les tempêtes elles-mêmes étaient soumises à la symbolique des nombres. Les marins de la Saintonge affirmaient qu’une tempête ne pouvait durer que trois, six ou neuf jours. Cette croyance prolonge les anciennes traditions qui accordaient aux nombres une valeur particulière dans l’interprétation des phénomènes marins. Le trois, le six et le neuf apparaissent ainsi comme des chiffres récurrents dans le folklore du littoral, où ils servent à expliquer aussi bien la succession des vagues que la durée des intempéries.
Sur la côte du Finistère, une autre croyance cherchait à expliquer la fin des tempêtes. Les vents et les vagues ne retrouvaient leur calme qu’après que la mer avait rejeté sur le rivage les corps impurs ou les cadavres qu’elle conservait dans ses profondeurs. La tempête apparaissait alors comme une forme de purification. Tant que ces dépouilles demeuraient sous les eaux, la mer continuait à se débattre et à gronder.
La mer pouvait également prévenir les hommes d’un danger imminent. Une tradition recueillie à Plévenon, dans les Côtes-d’Armor, raconte qu’un groupe de pêcheurs était en mer le jour de la fête de la mi-août. Soudain, une vague gigantesque surgit devant eux. Aussi haute qu’une montagne, elle se dressa sur leur route sans toutefois endommager leur embarcation ni les menacer directement. Les marins interprétèrent cette apparition comme un avertissement envoyé par la Vierge. Convaincus d’avoir reçu un signe, ils interrompirent aussitôt leur pêche et regagnèrent le port sans attendre.
Parmi les récits les plus singuliers du folklore breton figure une légende évoquant un voyage au Paradis. Au cours de son périple, le voyageur découvre une mer étrange et terrifiante. Les vagues y semblent vivantes. Elles se soulèvent en masses gigantesques avant de se précipiter les unes contre les autres avec une violence inouïe. La mer paraît littéralement se dévorer elle-même. Les lames avancent :
« avec des abois désespérés et des bonds effrayants de bêtes ».
De retour parmi les hommes, le voyageur apprend la signification de cette vision. Ces vagues furieuses représentent les personnes mal mariées ou contraintes à des unions qu’elles n’ont pas choisies. Condamnées à s’affronter éternellement, elles se mordent et se déchirent sans répit jusqu’à leur destruction mutuelle.
9. L’écume comparée à des opérations culinaires
Portrait d’Augustin Chaho
Le folkloriste Augustin Chaho rapporte une croyance populaire selon laquelle une fée nommée Amigna serait responsable de certains aspects de la mer après les tempêtes. Lorsque l’océan est fortement agité et que ses eaux semblent épaisses et brassées jusque dans leurs profondeurs, les habitants disent que la fée vient de faire bouillir son pot-au-feu. Après les coups de vent, la mer présente en effet une apparence particulière. Chargée de matières en suspension, elle prend parfois l’aspect d’un vaste bouillon remué dont la surface paraît grasse et onctueuse. Cette observation aurait donné naissance à l’image de la marmite géante entretenue par la mystérieuse Amigna. Sachant qu’une Lamigna est une fée dans le pays basque.
Au moment de la marée montante et lorsque la mer atteint son plein, l’eau rejette souvent sur la plage des algues, des débris végétaux, des matières organiques et une écume jaunâtre qui trouble le rivage. Selon la tradition rapportée par Chaho, cela signifie que « La fée Amigna n’a pas encore écumé son pot-au-feu. »
La comparaison devient encore plus précise lorsque la marée commence à redescendre. Les matières qui flottaient près de la côte s’éloignent progressivement vers le large. L’eau retrouve alors sa clarté et semble se purifier sous les yeux des observateurs. Dans le langage imagé du folklore basque, cette transformation signifie que : « La fée Amigna a trempé sa soupe. » Lorsque le bouillon est enfin prêt, il convient de le boire afin de ne pas mécontenter la fée.
Les pêcheurs des environs de Saint-Malo possédaient eux aussi leur propre interprétation facétieuse de l’écume marine. Pendant les périodes estivales, lorsque la surface de la mer se couvre d’une mousse abondante, ils expliquent simplement le phénomène en affirmant que les poissons mangent trop gras. Selon leur formule :
« Les poissons mangent gras, et ils écument leur soupe. »