1. Pourquoi la Bretagne domine les légendes maritimes françaises
Les différentes côtes de Bretagne
Le littoral français offre un terrain idéal à l’imagination. Falaises abruptes, caps tourmentés, grottes mystérieuses, rochers aux formes étranges ou paysages marins spectaculaires semblent naturellement appeler les récits merveilleux. Pourtant, les légendes liées à la mer y demeurent bien moins nombreuses qu’à l’intérieur des terres.
Ce constat surprend d’autant plus que certaines côtes particulièrement marquées par l’activité maritime possèdent peu de traditions connues. C’est notamment le cas des rivages des Basses-Pyrénées, terre des marins basques, mais aussi des côtes de Picardie et de Flandre, où la pêche et la navigation ont pourtant occupé une place essentielle. Quant aux littoraux bas et sablonneux du Languedoc ou de la Gascogne, leur relative pauvreté en récits légendaires paraît plus facile à comprendre en raison d’une population maritime historiquement moins dense.
Face à cet ensemble, la Bretagne occupe une place à part. À elle seule, l’ancienne province rassemble près des deux tiers des traditions, croyances et récits folkloriques recueillis sur les côtes françaises. Une proportion remarquable lorsque l’on considère que son littoral représente moins d’un cinquième des côtes de la France continentale.
Cette richesse exceptionnelle s’explique en partie par l’importance historique de ses communautés maritimes. Le nombre de marins et de pêcheurs bretons a longtemps égalé presque à lui seul celui du reste du pays. À cela s’ajoute un environnement côtier d’une rare diversité : falaises battues par les tempêtes, récifs dangereux, îles isolées, baies profondes et paysages sauvages ont fourni un cadre particulièrement propice à la naissance et à la transmission des légendes.
Toutefois, les caractéristiques naturelles de la Bretagne ne suffisent pas à expliquer cette prédominance. L’attachement des habitants aux récits populaires joue certes un rôle, mais une autre raison, plus concrète, mérite d’être soulignée : la péninsule armoricaine est pratiquement la seule région maritime française à avoir fait l’objet d’enquêtes approfondies sur son folklore côtier.
Dans la plupart des autres provinces maritimes, les traditions liées à la mer n’ont été étudiées qu’occasionnellement. Le Glossaire des matelots boulonnais d’Ernest Deseille fait figure d’exception, même si son auteur s’intéresse davantage au langage et aux usages des pêcheurs qu’à leurs croyances ou superstitions. Les ouvrages consacrés à la Normandie, au Poitou, à la Provence ou à d’autres régions littorales accordent généralement peu de place au folklore maritime, qui apparaît rarement comme un sujet d’étude à part entière.
2. Les mers du ciel et le monde souterrain
Première de couverture de La Mer, Paul Sébillot
Lorsque furent préparées les Légendes de la Mer entre 1886 et 1887, une difficulté apparut rapidement : en dehors de la Bretagne, les informations relatives aux croyances maritimes demeuraient rares et dispersées. Face à cette absence de documentation, l’auteur entreprit de recueillir lui-même des témoignages en élaborant un questionnaire destiné à encourager les enquêtes locales. L’initiative rencontra cependant un succès limité. Peu de correspondants répondirent à cet appel, et les résultats restèrent modestes hors du territoire breton. Quelques années plus tard, la situation évolua grâce à la Revue des Traditions populaires. En y ouvrant une rubrique consacrée à la mer et aux eaux, l’auteur put diffuser de nombreux exemples issus de différentes régions et faciliter ainsi la collecte de nouvelles traditions. Cette démarche permit progressivement de mettre en lumière un patrimoine oral souvent négligé, mais profondément enraciné dans les représentations populaires.
Les croyances traditionnelles ne se limitent pas à la mer que connaissent les marins et les pêcheurs. Dans l’imaginaire populaire, d’autres océans existent, situés bien au-delà du monde visible. Certaines traditions évoquent ainsi une mer céleste, étendue mystérieuse occupant les hauteurs du ciel. D’autres racontent l’existence d’une mer souterraine cachée dans les profondeurs du globe. À ces conceptions s’ajoutent encore des récits décrivant des prolongements invisibles de l’océan circulant sous la terre, ou cherchant à expliquer la place qu’occupe notre monde par rapport aux eaux qui l’entourent.
3. La mer créée par Dieu, par le Diable, creusée par les oiseaux
Dualité entre Satan et Dieu
Sur les côtes françaises, lorsqu’on interrogeait autrefois les habitants sur l’origine de l’océan, la réponse semblait souvent aller de soi. Pour beaucoup, la mer existait depuis le commencement du monde et recouvrait même la terre avant l’apparition des continents. Cette vision n’est d’ailleurs pas propre aux populations maritimes françaises : on la retrouve dans de nombreuses cosmogonies à travers le monde, qu’elles proviennent des peuples du Nouveau Monde, de la Polynésie, de l’Inde, de la Perse, de l’Antiquité classique ou encore de la tradition biblique.
Dans la baie de Saint-Malo, certains pêcheurs racontaient que Dieu avait créé la mer à partir d’une simple écuellée d’eau à laquelle il ajouta trois grains de sel. Ce geste aurait suffi à donner à l’océan sa saveur salée pour l’éternité. Mais d’autres récits, probablement plus anciens, proposent une explication différente. Dans ces versions, la mer n’existe pas dès l’origine du monde : elle apparaît après la création de la terre.
En Bretagne, plusieurs légendes reposent sur une conception dualiste de la création. Dieu et le Diabley jouent des rôles opposés mais complémentaires. Selon ces croyances, chaque fois que Dieu réalise une œuvre belle ou utile, Satancherche à l’imiter. C’est pourquoi il est parfois surnommé « le singe de Dieu ». Toutefois, ses tentatives n’aboutissent jamais complètement : là où Dieu crée l’harmonie, le Diablene produit que des œuvres imparfaites ou nuisibles. Lorsque Dieu eut façonné la terre ferme, Satanaurait créé les eaux dans l’espoir d’engloutir son œuvre. L’océan devient alors le résultat d’une rivalité entre les forces du bien et celles du mal, thème que l’on retrouve dans de nombreuses traditions européennes.
D’autres récits attribuent un rôle inattendu aux oiseaux dans la naissance des océans. En Gironde, les paysans racontaient que Dieu leur avait confié la tâche de creuser le lit de la mer à l’aide de leur bec. Une tradition recueillie dans les environs de Dinan développe davantage cette idée. Selon cette version, l’histoire se déroule après le Déluge. Lorsque les eaux se retirèrent, la terre devint si sèche qu’aucune source ne subsistait. Pour remédier à cette situation, Dieu ordonna à tous les oiseaux de se rendre au Paradis. Chacun devait y recueillir une goutte de rosée sur les arbres célestes avant de revenir la déposer à l’endroit désigné. Les oiseaux obéirent aussitôt. Voyage après voyage, les gouttes s’accumulèrent jusqu’à former la mer telle que les hommes la connaissent.
Un seul oiseau refusa de participer à cette œuvre : le pivert. La légende raconte que, tandis que tous ses compagnons accomplissaient la mission divine, il resta à l’écart. Cette désobéissance lui valut une punition particulière. Dieul’aurait condamné à ne jamais pouvoir boire l’eau des rivières, des étangs ou des sources. C’est pourquoi, selon une croyance populaire longtemps répandue, le pivert ne peut étancher sa soif qu’en capturant les gouttes de pluie lorsqu’elles tombent du ciel. Cette tradition, rapportée par Lucie de V. H. dans la Revue des Traditions populaires du 01/08/1901 (tome XVI, p. 420), illustre parfaitement la manière dont le folklore associait l’origine des phénomènes naturels à des récits symboliques. Derrière la création de la mer se cachent ainsi des histoires où interviennent tour à tour Dieu, le Diable, les oiseaux et même les plus humbles habitants des forêts.
4. Elle provient d’un tonneau inépuisable
Tonneau flottant sur l’Océan
Parmi les nombreux récits qui cherchent à expliquer la naissance des océans, certains font intervenir des objets merveilleux dotés de pouvoirs extraordinaires. Dans les traditions populaires de Bretagne, une légende recueillie à Binic, dans les Côtes-d’Armor, attribue ainsi l’origine de la mer à un simple petit tonneau.
Selon le récit, il fut un temps où les sources étaient extrêmement rares. Ceux qui avaient la chance d’en posséder une refusaient généralement d’en faire profiter leurs voisins. Un jour, Dieuparcourait la terre accompagné de saint Jean et de saint Pierre. Fatigués par leur voyage, les trois pèlerins demandèrent un verre d’eau dans plusieurs maisons. Partout, ils furent repoussés. Aucun habitant ne voulut partager la moindre goutte. Ce n’est qu’en arrivant chez une humble vieille femme qu’ils trouvèrent enfin hospitalité. La bonne dame les accueillit avec générosité, leur offrant tout ce qu’elle possédait malgré sa pauvreté. Plus encore, elle refusa la récompense qu’ils souhaitaient lui remettre.
Pour remercier cette femme charitable, Dieu lui offrit un petit tonneau que saint Pierre portait sous le bras. Avant de partir, il lui donna une consigne simple : le premier souhait qu’elle formulerait en ouvrant le robinet du tonneau serait immédiatement réalisé. Quelques jours plus tard, alors qu’elle rentrait chez elle un mercredi soir, la vieille femme découvrit qu’elle n’avait plus une seule goutte d’eau. Sa situation était d’autant plus inquiétante qu’un seigneur local interdisait, sous peine de mort, de puiser aux fontaines entre le jeudi et le samedi. C’est alors qu’elle se souvint du mystérieux présent.
Elle ouvrit le robinet du tonneau en souhaitant simplement obtenir de l’eau. Aussitôt, un jet d’une pureté parfaite se mit à couler. Mais un problème inattendu surgit : impossible de refermer le robinet. L’eau continua de jaillir sans interruption. Très vite, le flot déborda de la maison puis envahit les alentours. Le niveau monta encore et encore, jusqu’à submerger tout le pays. Les habitants qui avaient refusé leur aide aux voyageurs furent noyés et, selon la légende, transformés en poissons. Seule la vieille femme échappa au désastre en trouvant refuge au sommet d’une montagne.
Le récit ne s’arrête pas là. Le tonneau merveilleux continuerait encore aujourd’hui à déverser son eau. De ce flot inépuisable seraient nés non seulement la mer, mais également tous les fleuves et les cours d’eau du monde. Tant que le tonneau ne sera pas vide, expliquent les conteurs, les océans ne cesseront jamais d’exister et les rivières continueront de couler.
Rapportée par Paul Sébillot dans Légendes de la Mer (tome II, p. 331-333), cette histoire s’inscrit dans une famille de récits que l’on retrouve dans plusieurs régions du monde. Chez certains peuples autochtones de Vancouver, une tradition raconte qu’un gigantesque panier contenait autrefois toute l’eau de la terre. Lorsqu’un esclave le déroba à son propriétaire, un géant, son contenu se répandit et forma les mers. Une autre légende, recueillie au Brésil par Alexandre José de Mello Moraes, attribue quant à elle la naissance de l’océan à une courge sacrée qui se serait brisée sur le sol, libérant des eaux capables d’inonder le monde entier.
5. L’urine des saints
Illustration de la divinité polynésienneHina
Selon les marins de la baie de Saint-Brieuc, il fut un temps où le Soleilne demeurait pas dans le ciel. Dans cette tradition, il apparaît comme un être vivant, probablement un géant semblable à ceux que l’on rencontre fréquemment dans les contes bretons. Un jour, il serait descendu sur la terre et s’y serait installé. Sa présence provoqua rapidement une catastrophe. La chaleur devint si intense que de nombreux habitants périrent, étouffés ou brûlés par ses rayons. Face à ce fléau, les survivants adressèrent leurs prières à Dieu et implorèrent sa protection. Touché par leurs supplications, Dieudécida d’intervenir. Il envoya alors tous les saints du Paradissur la terre afin qu’ils ordonnent au Soleil de regagner sa place dans les cieux. Mais malgré leurs injonctions, l’astre refusa obstinément de partir. Les saints choisirent alors une méthode pour le moins inattendue.
Ne parvenant pas à convaincre l’astre rebelle, les saints se mirent à uriner sans interruption. Jour après jour, l’eau s’accumula. Au bout de huit jours, racontent les conteurs, la terre entière se retrouva recouverte par une immense étendue liquide. Voyant les eaux monter autour de lui, le Soleil prit peur. Craignant d’être englouti, il abandonna finalement la terre et retourna dans le ciel. Depuis cet épisode, affirme la légende, il n’a plus jamais quitté sa place. L’immense masse d’eau laissée derrière lui devint la mer.
Le récit apporte également une explication à une autre interrogation ancienne : l’origine du sel contenu dans l’océan. Pour les conteurs de la baie de Saint-Brieuc, la réponse est simple. Si l’eau de mer est salée aujourd’hui, c’est précisément parce qu’elle provient de l’urine des saints eux-mêmes. Cette interprétation populaire associe ainsi, dans une même histoire, la fixation définitive du Soleil dans le ciel, la création de la mer et la salinité de ses eaux.
Aussi étonnante qu’elle puisse paraître, cette légende s’inscrit dans une tradition bien plus vaste où les liquides produits par des êtres surnaturels façonnent le paysage. Le folklore français attribue notamment à Gargantua ou à Mélusine la création de certaines fontaines, rivières ou étangs par des procédés comparables. Dans d’autres cultures, des récits similaires apparaissent également. À Nuku-Hiva, en Polynésie, la divinité féminine Hinaest ainsi censée avoir donné naissance à un lac d’eau salée par une action du même ordre.
6. La salaison ; les carrières de sel
Marais salants de l’Île de Ré
On a recueilli sur les côtes de France bien d’autres explications légendaires de l’amertume des eaux de l’Océan. Dans le récit qui suit, la Mer est une sorte de personnage auquel on parle, qui peut se déplacer et qui a tous les sentiments d’un être humain. Cette conception animiste se retrouve en plusieurs circonstances, et elle est aussi apparente dans les expressions par lesquelles on désigne ses différents états.
Pendant l’absence d’un capitaine au long cours un puissant seigneur avait enlevé sa femme ; la Mer indignée de ce rapt, submergea le château où il la retenait prisonnière, mais eut soin d’épargner la dame. A son retour, le capitaine vint remercier la Mer, et lui dit que, si elle voulait le suivre, chacun admirerait désormais le goût de ses eaux. Elle accepta, et il la conduisit dans un pays rempli de carrières de sel : c’est en les baignant qu’elle a acquis la salure qui lui est particulière.
On croit au reste en Haute-Bretagne, où cette légende a été racontée, que la mer recouvre des montagnes de sel, et dans la baie de Saint-Brieuc on assure que sous ses flots gisent des volcans, toujours en éruption, qui vomissent des flammes et du sel.
7. Le moulin magique ; Le vase rempli d’un breuvage amer
Le moulin merveilleux auquel les traditions scandinaves et finnoises attribuent la salaison de la mer, est aussi connu sur les bords de la Manche : un capitaine terre-neuvas déroba à un sorcierun moulin qui moulait tout ce qu’on lui demandait. Arrivé au large, il lui ordonna de moudre du sel, et la cale du navire en fut bientôt remplie ; mais comme il ne savait pas les paroles nécessaires pour arrêter l’instrument magique, le bâtiment coula avec le moulin, qui continue à moudre du sel (lire le conte ici). Ce récit rappelle à peu près exactement l’épisode final d’un conte norvégien beaucoup plus détaillé, et il est possible, mais non certain, que les marins de la Manche bretonne, qui ont de fréquentes relations avec ceux de la Norvège, aient arrangé à leur façon un récit qu’ils avaient pu leur entendre raconter.
Ce prodigieux talisman semble inconnu dans le pays de Tréguier, où l’on dit que la mer doit son amertume aux bateaux chargés de sel qui y ont été engloutis depuis le commencement du monde : elle deviendra de plus en plus salée, à mesure que de nouveaux navires ayant la même cargaison, y feront naufrage.
Parfois il a suffi, pour changer à jamais le goût de son eau, d’y jeter un vase rempli d’un breuvage magique ou exceptionnellement amer. Suivant un récit basque, qui semble arrangé, mais dont on peut retenir quelques traits, Amigna, la plus vieille des fées euskariennes, irritée de ce que son mari trouvait son bouillon trop salé, saisit le pot-au-feu, et le lança dans l’Océan, où il se brisa contre un énorme rocher : c’est depuis ce temps que la mer est salée ; s’il en faut croire un conte littéraire, que l’auteur dit avoir entendu en Gascogne, on y attribuerait la salure de la mer à un acte analogue : un jour de Pâques, les anges avaient préparé pour les habitants du Paradisun potage exquis, mais le diableréussit à y jeter le contenu d’une immense salière. Lorsque le Seigneurgoûta la soupe, elle était si âcre, qu’il saisit la marmite qui la contenait, et la lança à travers les airs : elle tomba dans l’Océan, et le rendit salé pour toujours.
L’épisode du liquide assez puissant pour modifier le goût des eaux se trouve aussi en Haute-Bretagne : une fée, amoureuse d’un pêcheur, le force, par ses enchantements, à venir sur un rocher du rivage. Elle se montre à lui, belle comme une bonne Vierge, lui murmure les plus douces paroles, et lui présente, en l’invitant à y goûter, une coupe remplie d’un breuvage qui, s’il l’avait bu, l’aurait contraint à l’aimer et à la suivre. Au moment où le jeune homme allait y tremper ses lèvres, il se souvint de sa fiancée, et lança la coupe dans la mer. La liqueur magique, en s’y répandant, l’a rendue amère comme elle l’est aujourd’hui, car auparavant elle n’était point salée.