Le mystérieux monde des sirènes de France

1. Demeures sous-marines des sirènes

Le sabotier tire la Sirène de la Fresnay hors de l’eau, illustration du conte de la Sirène de la Fresnay

La croyance en l’existence des sirènes ne s’était pas complètement éteinte, même à l’époque contemporaine. Certaines personnes prétendaient encore les avoir aperçues, mais plus souvent encore les avoir entendues. À Guernesey, où elles ne faisaient l’objet d’aucune légende particulière, un vieillard de La Forest assurait qu’étant sur les falaises, il avait aperçu une compagnie de six Seirènes. Elles se reposaient en contrebas, sur la grève, et étaient décrites comme des créatures moitié femmes et moitié poissons. Le vieillard s’était aussitôt hâté de descendre afin de les observer de plus près. Mais dès qu’elles l’avaient vu approcher, les sirènes s’étaient jetées dans la mer et avaient disparu.

En Bretagne, on disait autrefois que plusieurs de ces sirènes possédaient une demeure sous-marine, non loin du rivage. Elles se montraient parfois à peu de distance de la côte, et certaines semblaient particulièrement attachées à un endroit déterminé. Une quarantaine d’années auparavant, une famille de sirènes dont les pêcheurs trécorrois entendaient fréquemment le chant se tenait entre Riouzic et Melban, deux des Sept-Îles. Leur présence semblait ainsi liée à des lieux précis, où leur chant pouvait parfois parvenir jusqu’aux hommes depuis les profondeurs.

La sirène de la Fresnaye (Contes de terre et de mer, Paul Sébillot) se plaisait tout particulièrement dans la baie qui avait reçu son nom, notamment à l’embouchure d’une petite rivière qui se jetait dans l’une de ses anses. C’était là que l’on écoutait sa voix mélodieuse lorsqu’elle glissait sur les flots, au moment où la marée montait. Partout où elle était passée, elle laissait derrière elle une traînée lumineuse. Un jour, un sabotier la trouva endormie, bercée par les vagues. Il la prit, mais accepta ensuite de la reconduire dans son élément naturel. Pour le remercier, la sirène le combla de ses dons. Lorsqu’elle quitta finalement la Bretagne pour se rendre dans l’Inde, elle fit présent à ses enfants d’une bourse inépuisable. Une autre sirène récompensa de la même manière un petit pêcheur qui l’avait remise à l’eau. Elle lui donna une flûte et venait à son secours chaque fois qu’il en jouait.

2. Les sirènes n’étaient pas toujours malveillantes

Illustration de la Fée Mélusine, Folklore Dracques

Les traditions maritimes ne présentaient pas toujours les sirènes comme des créatures dangereuses. Dans de nombreux récits, elles se montraient au contraire bienveillantes envers ceux qui leur venaient en aide, les récompensant par des richesses, des objets merveilleux ou même des pouvoirs surnaturels.

Les sirènes de l’île de Noirmoutier et du littoral vendéen s’approchaient des hommes en chantant. Lorsqu’elles rencontraient quelqu’un qui leur venait en aide, notamment lorsqu’elles étaient échouées et qu’on les reportait à l’eau, elles le récompensaient en lui offrant de l’argent ou en lui révélant l’emplacement d’un trésor caché sous une pierre.

Le récit breton Marc’haït Charlès rapportait qu’une sirène était restée à sec sur la plage. La mère du héros Rannou l’avait alors aidée à regagner la mer. Pour la remercier, la sirène lui donna une conque remplie d’une liqueur magique. Elle lui demanda de la faire boire à son fils : grâce à cette potion, Rannou devait devenir le plus fort et le plus puissant des hommes (En Basse-Bretagne – Impressions et notes de voyage -Côtes-du-Nord, Revue de Bretagne et de Vendée 1865-1866, François-Marie Luzel)

La prospérité de Châtelaillon était autrefois associée à une sirène (que les habitants prenait pour la fée Mélusine) qui habitait un rocher des environs, encore appelé son hôté. Tant que les habitants respectèrent la créature, la ville demeura florissante. Mais un jour, un pêcheur la blessa. Avant de mourir, la sirène prononça alors une terrible prophétie : la capitale de l’Aunis s’en irait tous les jours à la mer d’un sillon et d’un denier. La prospérité de la ville se trouva ainsi liée au respect dû à la créature qui vivait près de ses rivages. (lire aussi : La légende de Châtelaillon (Mélusine) – L’ancienne cité, appelée Chastel-Aillon)

Ces récits montraient que les sirènes récompensaient généralement ceux qui les avaient épargnées ou leur avaient rendu service. Les traditions rapportées par les pêcheurs de la Manche allaient même plus loin : les sirènes n’y noyaient pas habituellement les hommes et venaient parfois à leur secours. En Basse-Bretagne, les gwerziou et les contes non localisés leur attribuaient également un rôle bienveillant. Dans le Roi de Romani de François-Marie Luzel (Chants populaires de la Basse-Bretagne), une demoiselle du fond de la mer venait chaque jour démêler les cheveux blonds des enfants du roi de Romanie, qui sont tombés à l’eau.

Dans un Marie et Yvon et la sirène (Bulletin de la Société Archéologique du Finistère, Tome XV (p. 63-77), François-Marie Luzel), une sirène recueillait dans son palais une jeune fille que sa méchante nourrice avait jetée à la mer. Elle lui donnait alors un onguent magique grâce auquel la jeune fille pouvait ressusciter son frère. Une autre sirène sauvait également une jeune fille et l’accueillait dans sa grotte. Sa bienveillance avait cependant ses limites : elle attachait la jeune fille à un rocher avec quatre chaînes d’or.

3. Les sirènes qui suscitaient la tempête

Photographie de la tempête Benjamin

Les dames de mer, les sirènes, étaient plus souvent décrites comme des créatures perfides, malfaisantes ou cruelles. C’était sous cet aspect qu’elles apparaissaient le plus fréquemment dans les proverbes et les légendes.

Sur le littoral du Finistère, la sirène était appelée Mac’harit an gwall amzer, c’est-à-dire « Marguerite mauvais temps ». Lorsqu’on entendait sa voix, il fallait se hâter de regagner le port. Tant qu’elle chantait, le pauvre matelot n’avait, disait-on, plus qu’à pleurer : son chant annonçait les dangers qui menaçaient les hommes en mer. La sirène était ainsi directement associée au mauvais temps et aux périls de la navigation. Son apparition ou son chant constituait moins une promesse merveilleuse qu’un avertissement de tempête.

Cette méfiance se retrouvait dans d’autres régions du littoral français. Un dicton présent dans de nombreux recueils de proverbes du Midi demandait à Dieu de protéger les matelots du bruit de la baleine et des chants de la sirène. En Gascogne, cette invocation terminait l’oraison que les marins récitaient avant de prendre la mer. La sirène apparaissait également sous un jour particulièrement cruel dans une chanson du Poitou, l’une des rares chansons françaises où elle était mentionnée. Elle y était accusée non seulement de méchanceté, mais aussi d’anthropophagie. Le récit racontait qu’un plongeur s’était noyé en cherchant les clés d’or d’une princesse. Tous les poissons et les carpes avaient pleuré sa mort, à l’exception de la sirène, qui avait continué à chanter :

N’y a ni poissons ni carpes
Qui n’en aient pas pleuré.
N’y a que la sirène
Qui a toujours chanté.
Chante, chante, sirène,
T’as moyen de chanter,
Tu as la mer à boire
Mon amant à manger.

Les quatre derniers vers de cette chanson se retrouvaient presque exactement dans un fragment patois de l’Albret.

4. Sirènes qui entraînent les vivants sous les eaux

Fort la Latte, Château de La Roche Goyon, Côtes-d’Armor

Si certaines sirènes se montraient généreuses envers les hommes qui leur rendaient service, d’autres se révélaient beaucoup plus dangereuses. Elles disposaient parfois de moyens surnaturels pour attirer les vivants dans leurs demeures sous-marines, sans leur laisser la possibilité de revenir.

Une vie de saint Tugdual, composée au XIᵉ siècle, rapportait ainsi qu’un groupe d’écoliers se promenait sur les bords de la rivière de Tréguier. Le dernier de la troupe, qui était d’une beauté remarquable, s’interrompit soudain au milieu d’une phrase. Lorsque ses compagnons se retournèrent, il avait disparu. Après l’avoir appelé et recherché en vain, ils invoquèrent saint Tugdual. Un instant plus tard, le jeune homme ressortit de l’eau, le pied droit encore embarrassé dans une ceinture de soie. Ses compagnons lui demandèrent ce qui lui était arrivé. Il leur répondit :

« Des femmes de mer m’ont saisi, entraîné sous les roches de l’Océan. Enlevé par elles et bien loin, j’entendais pourtant vos voix. Alors s’est dressé devant moi un personnage de figure vénérable, revêtu d’ornements sacerdotaux. D’un bras puissant, il m’a arraché aux femmes de mer, et, à travers les ondes refoulées, il m’a ramené au rivage. A sa vue, les nymphes ont fui, mais l’une d’elles a oublié de détacher la ceinture dont elle m’avait enlacé ; en preuve de mon enlèvement, la voici. »

Le témoignage du jeune homme constituait ainsi la preuve matérielle de son enlèvement : la ceinture de soie qu’une des femmes de mer avait oubliée en fuyant.

Les sirènes possédaient parfois un pouvoir encore plus redoutable. Le simple contact de leur corps, ou même le frôlement d’une partie de celui-ci, pouvait suffire à contraindre un homme à se précipiter irrésistiblement dans la mer. C’était ainsi que la « Seraine » du Fort La Latte aurait enlevé un grand nombre de jeunes gens. Dès qu’elle parvenait à toucher l’un d’eux, ne serait-ce que du bout du doigt, il ne pouvait plus résister à son pouvoir et la suivait jusque dans son palais sous-marin.

Un récit en vers rapportait un épisode qui semblait lui aussi avoir été emprunté à la tradition populaire. Un pêcheur vendéen s’apprêtait à remettre une sirène à l’eau lorsque celle-ci lui adressa une mise en garde. Elle lui demanda de la porter dans ses bras, en lui assurant qu’il n’avait rien à craindre tant que ses cheveux ne touchaient pas sa main. Mais si ses doigts venaient à effleurer sa chevelure blonde, il ne pourrait plus s’en détacher. La sirène serait alors contrainte de l’entraîner malgré elle dans sa grotte profonde :

Porte-moi dans tes bras. Pourvu que mes cheveux
Ne touchent pas ta main, sois sans inquiétude.
Mais tes doigts ne pourraient jamais s’en détacher
S’ils effleuraient, hélas ! ma chevelure blonde ;
Je devrais, malgré moi, dans ma grotte profonde
T’entraîner sans que rien puisse m’en empêcher.

5. Les résidences des sirènes

La Fuite du roi Gradlon, Évariste-Vital Luminais, vers 1884 (musée des beaux-arts de Quimper)

Les croyances relatives à un monde sous-marin surnaturel, où résidaient des génies et dans lequel les hommes pouvaient parfois pénétrer sans se noyer, étaient très répandues. Elles avaient été attestées sous presque toutes les latitudes et, sur les côtes françaises, elles étaient déjà connues au Moyen Âge. Cette représentation d’un royaume caché sous les flots s’était également maintenue au XVIIe siècle. On la retrouvait notamment dans le conte Fortunio du Cabinet des fées (volume II) qui reprenait plusieurs éléments issus de traditions populaires. Dans ce récit, une partie de la mer appartenait à l’empire des Syrènes. Leur reine aperçut un jour un prince à bord d’un navire. Grâce à ses chants, elle l’endormit avant de l’enlever et de l’emporter dans son royaume. Elle le conduisit alors jusqu’à son palais, qui avait été bâti sous les flots, sur le sable de la mer.

Les marins trécorrois assuraient avoir parfois aperçu une sirène, mais déclaraient plus souvent encore avoir entendu son chant. Ils la décrivaient avec la tête et la poitrine d’une femme, le reste du corps ayant la forme d’un poisson. Selon cette tradition, la sirène était Dahut, la fille du roi Gradlon. Saint Guénolé, pour la punir d’avoir vendu la ville d’Ys au diable, l’aurait contrainte à se jeter dans la mer à Poul-Dahut en Trestel. Toutes les sirènes seraient nées de cette première créature. Leur chant était mélodieux, mais il ne fallait surtout pas s’attarder à l’écouter : les sirènes attiraient les marins afin de les perdre.

Au cap Sizun, une sirène, elle aussi considérée comme une incarnation de Dahut, apparaissait assez fréquemment à proximité des bateaux. Sa présence annonçait invariablement la tempête, et on lui donnait le nom de Marie du Cap. Plus largement, de nombreux pêcheurs du Finistère prétendaient avoir aperçu au moins une de ces divinités de la mer. Ils les décrivaient comme des créatures d’une grande beauté, dont l’une des occupations favorites consistait à démêler leurs longs et épais cheveux blonds avec un peigne d’or. On vantait également la douceur pénétrante de leur voix et la puissance de séduction de leurs chants. Elles connaissaient de merveilleux soniou, capables, disait-on, de faire oublier leur père, leur mère, leur femme et leurs enfants à ceux qui s’attardaient à les écouter.

Dans les environs des îles d’Hyères, on expliquait également les nombreux naufrages par le pouvoir de séduction des sirènes. Les marins, fascinés par leur chant si doux et mélodieux, ne songeaient plus à s’orienter et perdaient ainsi leur route. Les pêcheurs de la baie de Saint-Malo établissaient quant à eux une distinction entre les apparitions diurnes et nocturnes de la « seraine ». Le jour, ils aimaient entendre son chant. Mais la nuit, ils le redoutaient, car il constituait un présage de tempête et de mort.

6. Les Mari-Morgan et leurs palais sous-marin

Les Mari Morgan présentaient de nombreux points communs avec les sirènes. Vers la fin du XIXᵉ siècle, elles étaient d’ailleurs généralement confondues avec ces dernières, bien qu’elles ne possédassent pas un corps terminé en queue de poisson. Selon l’opinion la plus répandue, les Mari Morgan avaient disparu depuis longtemps. Pourtant, une légende rapportée au chapitre consacré aux grottes affirmait qu’il en existait encore dans une caverne située près de Crozon.

Il était rare que les Mari Morgan fussent rencontrées en pleine mer. Elles se tenaient de préférence à proximité des côtes, notamment à l’entrée des cavernes et à l’embouchure des rivières. Leur présence était donc étroitement liée aux endroits où la terre et la mer se rejoignaient, ces lieux intermédiaires étant particulièrement propices aux créatures surnaturelles du folklore maritime.

Les Mari Morgan étaient décrites comme des créatures très effrontées et particulièrement versées dans la science des maléfices. Elles poursuivaient les jeunes pêcheurs de leurs sollicitations amoureuses et cherchaient à les attirer dans leur monde. Ceux qu’elles parvenaient à séduire étaient finalement entraînés sous les eaux. Ils disparaissaient alors sans laisser de trace et on ne les revoyait jamais.

En Haute-Bretagne, la mer formait parfois une véritable contrée enchantée. Par une puissance magique, les eaux étaient rendues solides et enveloppées d’une voûte transparente, à travers laquelle on voyait presque aussi clairement que sous notre propre ciel. Cette contrée abritait de vastes campagnes où poussaient des arbres et des plantes étranges, mêlant les caractéristiques de la flore terrestre et de la flore maritime. De longues avenues conduisaient à de magnifiques châteaux, ornés de toutes les richesses que recelait l’Océan. C’était dans ces demeures que les dames de la mer, auxquelles on attribuait des passions amoureuses, attiraient les hommes qui leur avaient plu. Elles pouvaient également y recueillir des naufragés que la mer avait épargnés. Une fois installés dans ce royaume, les hommes y trouvaient presque tout ce qu’ils pouvaient désirer, à une exception près : ils ne conservaient pas nécessairement la liberté de retourner à terre. Certaines dames de la mer se montraient toutefois moins sévères. Lorsque des pêcheurs regrettaient trop vivement leurs femmes pauvrement vêtues et leurs petits enfants, elles les autorisaient parfois à regagner leur village.

Les marins de Basse-Bretagne qui avaient cédé aux séductions des Mari Morgan connaissaient eux aussi un royaume sous-marin merveilleux. Après avoir été entraînés sous les eaux, ils arrivaient dans un palais de nacre et de cristal, où toutes sortes de plaisirs les attendaient. Ils épousaient la Mari Morgan qui les avait enlevés. Même si l’espoir de reprendre un jour leur place parmi les hommes leur était interdit, ils finissaient généralement par ne plus trop regretter leur ancienne existence. Riches, choyés et servis selon leurs désirs, ils menaient une vie heureuse et abondante. Ils vivaient longtemps, dans le confort et la prospérité, et avaient beaucoup d’enfants.

7. Les Morgans et les Morganes d’Ouessant

Première de couverture du livre Les Morgans de l’île de Ouessant, édition OUEST-FRANCE

En Gascogne, un drac saisissait ainsi une jeune fille qui se baignait et l’emportait dans son magnifique château, construit sous la mer au milieu d’un jardin où poussaient des arbres et des fleurs marines. Les Morgans (mâle de la mari-morgane) entraînaient eux aussi les filles de la terre dans leur royaume.

Une trentaine d’années auparavant, les habitants d’Ouessant plaçaient encore sous les eaux, à faible distance de leur île, la demeure d’un groupe entier de ces génies. Leur nom se rapprochait de celui des Mari Morgan, mais ils formaient une tribu distincte, qui se montrait plus bienveillante envers les humains. Contrairement aux Mari Morgan, presque toujours féminines, cette population se composait de Morgans et de Morganes, hommes et femmes. Sans être véritablement des nains, ils étaient de petite taille et possédaient une apparence gracieuse. On disait qu’ils avaient les joues roses, les cheveux blonds et bouclés, ainsi que de grands yeux bleus et brillants. Ils étaient décrits comme étant « gentils comme des anges ». Pourtant, ils ne pouvaient accéder au ciel, car ils n’avaient pas reçu le baptême. Les hommes étaient appelés Morgans (Morganed) et les femmes Morganes (Morganezed, pluriel de Morganès). Lorsque François-Marie Luzel visita Ouessant en 1873, les traditions qui les concernaient étaient déjà en voie d’effacement. Elles demeuraient cependant encore connues des vieilles femmes de l’île. L’une des légendes qu’il recueillit racontait l’histoire de Mona, et décrivait avec précision l’existence de ce peuple sous-marin dans le conte Les Morgans de l’île d’Ouessant (Contes populaires de Basse-Bretagne) :

Une jeune fille nommée Mona se trouvait un jour sur la grève avec ses compagnes. Tandis qu’elles parlaient de leurs amoureux, Mona déclara qu’elle était aussi belle qu’une Morganès et qu’elle n’épouserait jamais qu’un seigneur ou un Morgan. Un vieux Morgan, caché parmi les rochers, entendit ses paroles. Il se jeta sur elle et l’emporta au fond de la mer. Il était le roi des Morgans, et son palais était plus magnifique que toutes les demeures royales de la terre. Son fils tomba amoureux de Mona et demanda à son père de lui permettre de l’épouser. Le vieux Morgan refusa cependant et força son fils à épouser une Morganès. Les fiancés se mirent alors en route pour l’église. Car les hommes de la mer possédaient eux aussi une religion et des églises sous-marines, bien qu’ils ne fussent pas chrétiens. Ils auraient même eu, selon la tradition, leurs propres évêques. Mona reçut l’ordre de rester au palais afin de préparer le festin. On ne lui donna cependant que des marmites vides, qui n’étaient en réalité que de grandes coquilles marines. On lui annonça que si elle ne préparait pas un excellent repas à temps, elle serait mise à mort.

Le fiancé feignit alors d’avoir oublié son anneau et s’éclipsa pour rejoindre la cuisine. Le vieux Morgan comprit que Mona avait reçu de l’aide. Il lui déclara toutefois qu’il ne la tenait pas quitte pour autant. Lorsque les mariés se retirèrent dans la chambre nuptiale, il ordonna à Mona d’y entrer avec un cierge allumé et de l’avertir lorsque celui-ci serait consumé jusqu’à sa main. Lorsque le cierge fut presque entièrement consumé, le jeune Morgan demanda à sa femme de tenir un instant celui de Mona. Lorsque le vieux Morgan apprit que le cierge était entièrement consumé, il entra dans la chambre et, sans regarder, abattit d’un coup de sabre celle qui le tenait.Il prononça quelques paroles magiques et toucha successivement les différents objets. Aussitôt, il fit apparaître un repas magnifique.

Au point du jour, le jeune Morgan annonça à son père qu’il était veuf et lui demanda la permission d’épouser enfin la fille de la terre. Le mariage eut lieu, et le jeune Morgan se montra rempli d’attentions envers sa femme. Mona souhaitait pourtant retourner auprès de ses parents. Son mari refusait de la laisser partir, craignant qu’elle ne revienne jamais. Comme il la voyait devenir triste, il lui dit finalement : « Suis-moi, et je te conduirai à la maison de ton père. » Il prononça alors un mot magique. Aussitôt apparut un magnifique pont de cristal, qui reliait le fond de la mer à la terre. Le vieux Morgan voulut suivre les deux époux. Mais dès qu’ils eurent mis pied à terre, le jeune Morgan prononça une nouvelle parole magique. Le pont s’enfonça alors dans les eaux et entraîna avec lui le vieux Morgan au fond de la mer.

Le mari de Mona lui recommanda de revenir au coucher du soleil. Il lui demanda également de ne se laisser ni embrasser ni même toucher la main par aucun homme. Mona oublia cependant cette recommandation. Elle perdit alors la mémoire de tout ce qui s’était passé depuis son départ pour le pays des Morgans. Pourtant, elle entendait souvent des gémissements. Une nuit, elle reconnut distinctement la voix de son époux, qui lui reprochait de l’avoir abandonné. Elle se souvint alors de tout. Elle retrouva son mari qui se lamentait derrière la porte et se jeta dans ses bras. Depuis ce jour, on ne la revit plus.

8. Le diable sous l’eau ; le pays et la capitale du roi des Poissons

Première de couverture des Contes des landes et des grèves illustrés, MOJE EDITIONS

Les récits du littoral mentionnaient assez souvent des endroits dangereux hantés par le diable, mais ils lui attribuaient rarement une véritable demeure sous-marine comparable à celles des fées ou des sirènes. Ce motif apparaissait principalement dans les récits associés à certains bancs dangereux de Bretagne. On le retrouvait également dans un conte mentonnais assez obscur, où l’ange déchu semblait avoir pris la place d’une ancienne divinité.

L’histoire se déroulait près de Roquebrune. Un pêcheur tentait de détourner son fils d’un endroit particulièrement poissonneux où il voulait aller tendre ses filets. Pour l’en dissuader, il lui expliquait que le diable y habitait. Un matin, la famille n’avait cependant plus de pain. Le jeune homme se rendit alors malgré tout à l’endroit interdit afin d’y pêcher. Mais à peine y fut-il arrivé que le diable l’emporta avec lui dans son palais sous-marin.

Le roi des Poissons, qui, dans les contes populaires, comme Les poissons et le pêcheur des Contes des landes et des grèves de Paul Sébillot, parlait comme une personne, apparaissait comme un homme métamorphosé ou comme un génie appartenant au monde merveilleux. Les poissons possédaient leur propre pays, situé dans cet espace indéterminé de la féerie. Ce royaume comprenait même une capitale bâtie sous les flots, à l’image des palais sous-marins déjà évoqués.

Un pêcheur de la Manche, qui avait rendu service au roi des Poissons, reçut de celui-ci une liqueur magique. Grâce à cette potion, il acquit le pouvoir de descendre sous les eaux sans se noyer. Lorsqu’un naufrage survint, il put ainsi s’enfoncer dans la mer et atteindre la capitale du roi des Poissons. La ville était décrite comme d’une richesse extraordinaire : ses rues étaient pavées d’or, de pierreries et de diamants. Le pêcheur y découvrit ainsi un royaume dont la splendeur dépassait tout ce que le monde terrestre pouvait offrir. Mais, malgré ses merveilles, il finit par s’ennuyer dans cette cité sous-marine. Le roi des Poissons lui permit alors de regagner son pays d’une manière tout aussi merveilleuse : un thon le prit sur son dos et le ramena jusqu’aux environs de son village.

9. Les navires légendaires sous les eaux

Héroïsme des marins du vaisseau Le Vengeur commandés par le capitaine Renaudin, TAUNAY Nicolas Antoine, 1795

Les marins parlaient assez rarement de navires ou d’objets qu’une puissance surnaturelle aurait retenus au fond de la mer. Pourtant, plusieurs traditions racontaient l’existence de vaisseaux légendaires engloutis, conservés sous les eaux comme des témoins mystérieux d’événements anciens.

Aux environs du cap Fréhel, dans les Côtes-d’Armor, on racontait qu’un vaisseau enchanté demeurait intact sous les eaux de la baie de la Fresnaye. Plusieurs récits expliquaient les circonstances dans lesquelles il avait été englouti. Le plus complet racontait qu’un capitaine avait enlevé une jeune fille anglaise et l’avait cachée à bord de son bateau. Une fée, qui était sa marraine, voulut la délivrer. Elle échoua cependant dans sa tentative, car le capitaine était protégé par le diable, dont la puissance était supérieure à celle des fées. Voyant que tous ses efforts demeuraient inutiles, la fée transforma le ravisseur en chien et l’attacha au fond du navire avec une énorme chaîne. Elle endormit ensuite sa filleule, la revêtit de beaux vêtements et la para de bijoux précieux. Puis elle fit descendre le vaisseau au fond de la mer. Le diable, qui avait assisté à toute la scène sans pouvoir l’empêcher, assura alors l’immortalité au capitaine et lui promit que jamais la jeune fille qu’il aimait n’appartiendrait à un autre.

La légende ajoutait qu’un prêtre portant l’hostie pourrait peut-être délivrer la jeune fille. Il lui aurait suffi de descendre sur la grève un jour de grande marée. Lorsque la mer était exceptionnellement basse, les habitants apercevaient parfois une partie du navire englouti. Mais un autre signe révélait sa présence : on entendait souvent les hurlements du chien. Ceux-ci devenaient particulièrement furieux lorsqu’un bateau s’arrêtait pour pêcher au-dessus du vaisseau. Le chien croyait alors que les pêcheurs venaient lui ravir celle qu’il aimait. Il était prêt à se jeter sur les imprudents et à les dévorer.

D’autres croyances associaient les épaves à des phénomènes surnaturels. Selon une tradition de la côte morlaisienne, rapportée toutefois dans un recueil de nouvelles, les navires sombrés au fond de la mer grandissaient d’année en année. Dans le pays de Tréguier, on croyait plutôt que les endroits où avaient coulé des vaisseaux richement chargés étaient gardés par des dragons. Ces créatures veillaient sur les trésors engloutis et rendaient ainsi les épaves particulièrement dangereuses pour ceux qui auraient tenté de s’en approcher.

Les habitants du littoral qui vivaient à proximité d’anciens champs de bataille maritimes connaissaient également des navires qui n’apparaissaient qu’au moment des très grandes marées. À Erquy, dans les Côtes-d’Armor, vers 1850, on racontait qu’une telle épave était celle de la corvette La Salamandre. Elle se serait jetée à la côte pour échapper à une croisière anglaise et sa carcasse était réputée hantée. Au milieu des récifs de la pointe du Raz, les pêcheurs croyaient quant à eux apercevoir la coque du Vengeur, bien que la bataille du 13 prairial se fût déroulée assez loin de cet endroit.

10. La statue miraculeuse au fond de la mer

Statue de la Vierge nautonière, ouvrage miraculeux de Boulogne

Les matelots boulonnais racontaient que l’ancienne statue miraculeuse de Boulogne, celle de la Vierge nautonière, était retenue par le diable dans un mystérieux port sous-marin, situé à quelque distance du rivage. Selon la légende, la statue ne pourrait être rendue aux hommages de ses fidèles qu’à la condition qu’une jeune fille absolument pure accepte de se dévouer pour la reprendre au démon. Mais cette jeune fille devait remplir une autre condition : elle devait aimer un marin qui, lui, ne l’aimerait pas en retour.

La jeune fille qui réussirait à réunir ces conditions devrait alors trouver le courage de descendre jusqu’au domaine sous-marin du diable et d’y reprendre la statue. Elle y laisserait cependant la vie. Une fois la statue miraculeuse rendue à ses fidèles, Boulogne retrouverait une nouvelle prospérité et deviendrait, selon la prophétie, une ville plus importante que Marseille. La légende associait ainsi la destinée de la statue à celle de la ville elle-même : son retour annoncerait une période de grandeur pour Boulogne.

Cette tradition reprenait une idée que l’on retrouvait dans d’autres légendes urbaines : la prospérité exceptionnelle d’une ville avait pour contrepartie le déclin d’une cité rivale. Dans le cas de Boulogne, l’élévation de la ville au rang de grande cité devait ainsi s’accompagner du recul de Marseille.