Saint Julien l’Hospitalier, détail de la Vierge en majesté entre saint Sébastien et saint Julien, fresque de Domenico Ghirlandaio, église Sant’Andrea à San Donnino (Campi Bisenzio) près de Florence.
Plusieurs personnages béatifiés auraient vécu dans des cavernes, même si les récits liés à leurs séjours restent généralement brefs. À Locoal-Mendon, saint Gurval (Gulwal)aurait creusé lui-même une grotte de sa propre main. Près du confluent de la Sarre et du Blavet, une caverne naturelle servit de résidence à saint Rivalain. De même, près de Castennec, saint Gildas et saint Bieuzy auraient établi leur ermitage dans une grotte, selon des traditions rapportées notamment par le Dr Alfred Fouquet et Luc Rozenzweig.
Non loin d’Augan, on montre encore la grotte où venait dormir chaque nuit saint Couturier, personnage sanctifié par la seule dévotion populaire. Il s’y couchait enveloppé dans sa berne, qu’il trempait volontairement dans l’eau du ruisseau voisin afin d’accroître ses souffrances et pratiquer une forme de mortification. Ce récit est rapporté par François-Marie Cayot-Delandre dans Le Morbihan.
En Provence, une autre tradition entoure saint Arnoux, figure rapprochée de saint Julien l’Hospitalier (ses légendes) en raison d’un destin tragique : il aurait involontairement tué ses parents. Pour expier cette faute, il se retira dans une grotte des environs de Vence, qui porte aujourd’hui son nom. La légende affirme que son crâne aurait laissé une empreinte dans la roche qui lui servait d’oreiller — trace physique de sa longue pénitence. Ce récit fut rapporté par Laurent Jean-Baptiste Bérenger-Féraud dans La Tradition (décembre 1893, L’erreur de saint Arnoux).
2. Le saint qui oublie le temps dans une grotte
Église Saint-Mauront, Marseille
Dans la continuité des récits où les grottes deviennent des lieux de retraite spirituelle, certaines traditions leur attribuent un pouvoir plus mystérieux encore : celui de suspendre le temps. L’histoire de saint Mauron — ou Mauronce — en est l’un des exemples les plus frappants.
Le bénédictin saint Mauron se serait endormi pendant cent ans dans une grotte située en Anjou, près d’une tombelle. Une version plus développée de la légende, où il est nommé Mauronce (forme proche du latin Mauruntius), raconte en détail cet étonnant épisode. Mauronce était abbé d’un monastère où il tentait, sans succès, d’imposer une discipline stricte. Face à l’indiscipline des moines, il se retira un jour dans une grotte isolée, connue de lui seul, pour y méditer. Mais cette retraite prit une tournure inattendue : il tomba dans un sommeil profond, dont personne ne comprit la cause. Les années passèrent. Ne le voyant pas revenir, les moines finirent par lui désigner un successeur.
Les abbés qui se succédèrent ne parvinrent pas à rétablir l’ordre. L’indiscipline persista, s’aggrava même, jusqu’à ce que l’un d’eux envisage d’abandonner le monastère. C’est alors que, contre toute attente, Mauronce se réveilla. Lorsqu’il sortit de la grotte, son apparence témoignait du temps écoulé : sa barbe blanche, épaisse comme une toison, traînait jusqu’à terre, et ses cheveux formaient un manteau sur ses épaules. Il se rendit au couvent de Montglonne. À son arrivée, le portier, terrifié, le prit pour un fantôme. Entouré par les moines, il déclara simplement :
« Je suis votre père à tous, mes enfants ; je suis Mauronce. J’étais allé méditer il y a quelques instants ; mais il me semble que tout est changé. Où donc est le prieur, tel cellérier ? Je ne les vois point parmi vous ! »
Le chapitre fut réuni, et les registres consultés. Ils confirmèrent l’incroyable vérité : cent ans s’étaient écoulés depuis la disparition de l’abbé, et quatre-vingt-dix ans depuis la mort de ceux qu’il nommait encore. Reconnu, Mauronce reprit sa place à la tête du monastère. Cette fois, il parvint à restaurer l’ordre, l’union et la pureté des mœurs parmi les siens.
3. Les anges
Les Pierres du jour, montagne de la Madelaine
Une bienheureuse, connue sous le nom de Marie des Bois, avait choisi de vivre retirée dans une grotte des Pierres du Jour, sur la montagne de la Madeleine, dans l’Allier. Sa vie, empreinte de simplicité et de poésie, s’entourait de signes presque merveilleux : la neige formait une sorte d’auréole sur sa tête, tandis que les petits oiseaux venaient doucement arranger ses cheveux.
Dans le Vaucluse, une caverne ornée de stalactites porte le nom de li Baumo dis Ange, sans que la tradition en explique clairement l’origine.
En Franche-Comté, au nord du village de Bussurel, une autre cavité naturelle est directement associée aux anges. Dans cette grotte de Bussurel, les anges vivaient en relation étroite avec les habitants des environs. Ils s’informaient de leurs besoins, échangeaient avec eux et leur apportaient parfois des gâteaux ou d’autres friandises. Leur présence était bienveillante, presque familière, comme une extension du monde céleste dans la vie quotidienne. Cependant, cette proximité n’était pas sans condition. Les anges demeuraient dans la caverne et continuaient leurs bienfaits tant que les habitants conservaient des mœurs pures et simples. Lorsque cet équilibre moral se rompait, leur présence disparaissait — comme si le lien entre ciel et terre ne pouvait subsister sans une certaine harmonie.
4. Grotte du Diable
Plusieurs cavernes portent des noms qui témoignent directement de leur lien supposé avec le monde démoniaque. Dans les Hautes-Alpes, certaines grottes sont appelées lis Oulo dòu Diable. Près de Marseille, à Mazargues, une caverne ornée de stalactites est connue sous le nom de Capello dòu Diable, nommé aujourd’hui Grotte de Cosquer. Dans la montagne de Barma Rossa, une grande cavité est réputée être habitée par le diable lui-même.
Aux abords de ces lieux, les habitants racontent avoir vu de petites créatures — diablotins, gnomes ou lutins — surgir, courir, grimacer, puis disparaître soudainement sous forme de flammes. Dans la région du Pont-du-Diable, la Grotte de Clamousse, en réalité simple galerie d’une mine abandonnée, était considérée comme une ancienne demeure démoniaque. Ceux qui passent à proximité prenaient soin de se signer.
En Périgord, certaines cavernes étaient regardées comme des soupiraux de l’enfer. On disait y entendre des gémissements, comme venus des profondeurs. Dans les gorges du Furon, près de Grenoble, des cavernes restent parfois accessibles — mais seulement lorsque les eaux du torrent sont basses. Selon la tradition, ces lieux seraient le théâtre d’une activité singulière : Satan y fabriquerait des liqueurs exquises, et empêcherait quiconque de troubler son travail lorsque les eaux montent. Une autre légende présente la fée Mélusine comme habitante de la Grotte de Sassenage, dans ces gorges. Une légende ajoute une dimension inattendue à ce récit. Un chartreux aurait réussi à pénétrer dans l’une de ces cavernes et à découvrir les 130 plantes à l’origine de la liqueur éponyme. De retour parmi les siens, il aurait transmis cette connaissance à ses frères. Selon cette tradition, ce serait là l’origine de la célèbre liqueur de la Chartreuse.
5. Chambre des Sorciers
Chambre aux Sorciers, Saint-Thurial
Inscription sur la roche de la Chambre aux Sorciers
Les sorciers du pays de Montfort (Ille-et-Vilaine) se réunissaient dans une grotte entre Le Verger et Saint-Thurial, appelée la Chambre aux Sorciers, et l’on prétend qu’ils y tenaient leur sabbat le jour du carnaval. A Bruz, une excavation naturelle était dite Chambre ou Trou du Sorcier, et l’on craignait d’y voir apparaître un fantôme blanc dont on entend le bruit dans l’air. Le Trou de la Sorcière à Maubert était autrefois la résidence d’une sorcière : les habitants l’entendaient racler son four, et s’ils lui demandaient une galette, ils la trouvaient déposée toute chaude sur un sillon du champ. On a vu que ces actes sont d’ordinaire attribués aux fées ; le nom donné à celle-ci a remplacé, vraisemblablement à une époque récente, le nom primitif.
A Belval-les-Dames, une caverne était fréquentée au milieu du XVIe siècle par des sorcières appelées les Demoiselles de Lévy, et pour se les rendre favorables on déposait des offrandes à l’entrée. Cent ans plus tard, des paysans moins crédules résolurent d’éclaircir le mystère, et s’étant cachés, ils virent sortir des personnages vêtus de blanc, qui allèrent s’asseoir en rond sous un arbre et se mirent à causer. On reconnut à leur voix de mauvais drôles du pays, voleurs et maraudeurs ; on alla leur arracher les linceuls dont ils se servaient pour se déguiser en fées, et peu après ils furent pendus aux environs de leur repaire.
Les habitants du village de Vingrau (Pyrénées-Orientales) ont anciennement bouché avec une énorme pierre, une grotte appelée Caune de las Encantadas, antre des sorcières, pour se préserver des maléfices.
6. Saints délivrant le pays des dragons des cavernes
L’icône de saint Samson de Dol peinte pour l’Association orthodoxe Sainte-Anne, (Bretagne).
De même que plusieurs houles du bord de la mer, des cavernes passent pour avoir été le repaire de dragons ; elles ne portent point de noms en rapport avec cette croyance, mais des légendes, parfois assez détaillées, la constatent et racontent comment des saints ou des héros firent disparaître les monstres qui les habitaient.
Sur les bords de la Seine, on montre encore la grotte où se retirait le serpent dont saint Samson délivra le pays. Dans la forêt de Wasmes, une autre caverne abritait un dragon redoutable, vaincu par le chevalier Gilles de Chin. À Villiers, près de Vendôme, un monstre semblable fut détruit par saint Julien, qui mit fin aux ravages qu’il causait.
Tous les récits ne décrivent pas un combat violent. À Savigny, près de l’ermitage de sainte Marguerite, un dragon se laissa docilement maîtriser. La sainte lui passa une ceinture autour du cou et le conduisit hors de sa grotte, illustrant une victoire obtenue par la foi plutôt que par la force.
Près de Vendôme, saint Bié (Béat ou saint Bienheuré) vivait dans une grotte située non loin de celle d’un dragon. Il tua le monstre d’un simple coup de bâton porté à la tête. La légende insiste sur la taille impressionnante de la créature : lorsqu’elle buvait à la rivière, située à une douzaine de mètres, sa queue restait encore dans la caverne tandis que sa tête touchait l’eau.
Près de Saint-Florent-le-Vieil (Maine-et-Loire), un serpent ravageait la région depuis une grotte voisine de la chapelle de Moguette. Les habitants firent appel à saint Mauronce, abbé de Montglonne. Plutôt que d’affronter directement le monstre, il usa de ruse : il plaça une faux devant l’entrée de la caverne, dissimulée sous des feuilles. Lorsque le serpent revint à la nuit, il se blessa mortellement en passant sur la lame.
7. Chevaliers ou paysans qui les tuent
Serpent de Villedieu-lès-Bailleul
C’est par la ruse qu’un héros basque parvint à vaincre, dans les temps anciens, un dragon monstrueux installé dans la caverne d’Açaleguy. Depuis son antre, la créature aspirait par son seul souffle les troupeaux qui paissaient sur les flancs de la montagne. Lorsqu’elle descendait boire au ruisseau d’Aphona, situé au fond de la vallée, son corps immense restait enroulé dans la grotte tandis que sa tête atteignait l’eau. Face à ce fléau, les habitants sollicitèrent le chevalier de Çaro, de retour de guerre. Celui-ci promit de délivrer le pays. Il remplit une outre de veau de poudre, y fixa une longue mèche, puis profita du sommeil du dragon pour déposer le piège à l’entrée de la caverne. Après avoir allumé la mèche, il s’éloigna rapidement à cheval. Réveillé par le bruit, le dragon aperçut l’outre, l’aspira et l’engloutit. Une minute plus tard, une explosion retentit. La créature surgit dans les airs, vomissant du feu, sa queue renversant les hêtres sur son passage. Elle s’enfuit en direction de Bayonne avant de se jeter dans la mer pour tenter d’éteindre les flammes qui la dévoraient — mais elle y trouva la mort. (Jean-François Cerquand, Légendes du pays basque, t. IV ; une variante plus courte se lit au t. I ; le héros est appelé le chevalier d’Athoguy.)
Une légende normande, recueillie au début du XIXe siècle, relate le dévouement d’un chevalier ayant tenté de libérer la région du serpent de Villedieu-lès-Bailleul. Au milieu des blocs de quartz surplombant le village, une caverne demeure le témoin d’une tradition ancienne, transmise de génération en génération. C’est là que se retirait un serpent monstrueux, longtemps redouté dans les contrées voisines. Pour apaiser sa colère, les habitants lui offraient les prémices des moissons et le lait le plus pur des troupeaux. Mais ces offrandes ne suffisaient pas : à certaines périodes, il exigeait une jeune fille, qu’il entraînait dans son antre pour la dévorer. Le vallon, alors inondé, devenait le théâtre de ses apparitions, le monstre glissant sur les eaux en laissant derrière lui un sillon de feu. Un chevalier issu de la lignée des Bailleul, souverains d’Écosse, décida de mettre fin à cette menace. Protégé par une armure de fer-blanc couvrant entièrement son corps et celui de son cheval, il s’avança vers la caverne. Alors qu’il progressait sur les eaux, le monstre l’aperçut et fondit sur lui avec fureur. Le chevalier soutint l’assaut et porta des coups si précis que la défaite du dragon semblait inévitable. Pourtant, la créature déchaîna des flammes si violentes qu’elles finirent par suffoquer son adversaire. Dans un ultime retournement tragique, les crins de la queue du cheval — seule partie non protégée — s’embrasèrent. Le feu se propagea, consumant l’animal et son cavalier de l’intérieur. Le monstre, lui aussi mortellement atteint, expira sur leurs restes. En mémoire de ce sacrifice, les habitants ajoutèrent le nom du chevalier à celui de leur commune.
Dans la vallée d’Aoste, une légende évoque une cavité sinueuse creusée dans la roche près du pont de Morettaz. Elle aurait servi de repaire à un dragon qui ravageait la région. Un homme originaire de Perloz, attiré par la récompense promise à quiconque débarrasserait le pays du monstre, décida d’agir. Profitant du moment où la créature guettait une proie, il lui tendit un pain fixé au bout d’une longue épée. Lorsque le dragon ouvrit la gueule pour s’en saisir, l’homme enfonça son arme profondément dans sa gorge. Mortellement blessée, la bête s’effondra. Mais dans un dernier sursaut, un flot de sang empoisonné jaillit sur le bras du héros. Brûlé par le venin, il succomba peu après, dans d’atroces souffrances.