La Légende de la Cité d’Ys (première partie)
1. Aire géographique des légendes d’Ys

Les légendes racontant la submersion de vastes étendues de terres ou de villes florissantes étaient nombreuses sur les côtes de France. Pourtant, leur répartition géographique montrait que ces traditions avaient probablement été recueillies de manière incomplète, ou qu’elles étaient déjà oubliées dans de nombreuses régions. Ni la lecture des monographies locales ni les appels répétés adressés aux savants et aux revues provinciales n’avaient permis de retrouver une seule tradition de ville engloutie entre Dunkerque et l’extrémité occidentale de la presqu’île du Cotentin. Cette absence était d’autant plus remarquable que de grands changements s’étaient produits sur cette longue bande de littoral depuis les époques historiques.
Sur la côte du Calvados, on parlait toutefois de la forêt de Hautefeuille, qui se serait étendue d’Asnelles à Luc-sur-Mer avant d’être engloutie. Si une légende lui avait été associée, elle semblait cependant avoir été oubliée. Les habitants racontaient seulement que la charpente de l’église de Bernières et celle d’un château voisin avaient été construites avec des bois provenant de cette ancienne forêt.
C’était seulement aux environs de Granville que commençaient véritablement les légendes consacrées aux envahissements de la mer. On en rencontrait ensuite, souvent assez détaillées et presque sans interruption, depuis l’embouchure du Couesnon jusqu’au raz de Sein. On en rencontrait ensuite, souvent assez détaillées et presque sans interruption, depuis l’embouchure du Couesnon jusqu’au raz de Sein. Au-delà de cette pointe, jusqu’à la Gironde, les souvenirs de submersion demeuraient encore présents, mais ils étaient presque toujours beaucoup plus frustes. Au sud de la Gironde, aucune tradition de ce type n’avait été relevée. Sur le littoral méditerranéen, elles ne réapparaissaient que dans les environs de Toulon. Cette répartition faisait donc apparaître une zone particulièrement riche en récits de terres et de cités englouties : les côtes de la Manche et surtout celles de Bretagne concentraient l’essentiel des traditions recueillies.
De toutes les légendes maritimes, celle d’Ys était sans doute la plus universellement connue. Elle était racontée dans les villages de Basse-Bretagne et, vraisemblablement, chantée avant de se diffuser dans les autres régions de France, notamment sous la forme littéraire que lui avaient donnée Emile Souvestre (Le Foyer breton, 1844) et Auguste Brizeux. Par la suite, la légende d’Ys avait largement dépassé le cadre du folklore breton. Elle avait inspiré de belles pages à Renan, tandis que les peintres y avaient puisé des sujets de tableaux et les musiciens des thèmes mélodiques. D’innombrables poètes, dont beaucoup n’étaient pas bretons, l’avaient également célébrée dans leurs vers.
Ce rayonnement exceptionnel avait conduit à traiter la légende d’Ys à part et à en reproduire ou résumer un nombre important de textes. Certains témoignages étaient relativement anciens et permettaient de suivre les différentes étapes de la tradition avant les embellissements littéraires du XIXᵉ siècle. Les témoignages recueillis par la suite étaient, quant à eux, dispersés dans des ouvrages très variés et parfois difficiles à trouver. Jusqu’alors, personne ne les avait encore réunis et comparés.
2. Les origines des récits sur les engloutissements se lient à quelque circonstance réelle

Les villes dont les récits traditionnels racontaient l’engloutissement n’étaient pas de pures créations de l’imagination. En observant attentivement les lieux auxquels ces traditions les rattachaient, ou en consultant l’histoire des régions concernées, on rencontrait souvent une circonstance physique ou un événement susceptible d’avoir contribué à la naissance, au développement ou à la conservation de la légende.
La baie de Douarnenez, par exemple, n’avait certainement pas toujours présenté sa configuration actuelle. Elle s’était agrandie aux dépens du littoral voisin. Sur l’emplacement de l’isthme qui autrefois réunissait l’île Tristan à la terre ferme, on distinguait encore un dolmen qui ne se découvrait qu’aux grandes marées. Une ancienne voie romaine, dont on reconnaissait encore naguère les traces jusqu’au bord de l’eau, conduisait vraisemblablement à une agglomération aujourd’hui disparue. Il était donc fort probable qu’une ville autrefois bâtie dans ces parages avait fini par disparaître sous la mer.
La question demeurait toutefois de savoir si cette cité s’appelait réellement Ys ou Kêr-Ys. Les traditions ne permettaient pas de le déterminer avec certitude. Kêr-Ys n’était d’ailleurs pas nécessairement un nom propre. Pour un Breton qui l’entendait prononcer sans autre explication, le terme évoquait directement l’expression « ville basse », qui en constituait la signification littérale. Cette appellation pouvait ainsi désigner une ville construite au bord de la mer, presque à son niveau, voire en dessous. Elle avait peut-être été donnée à la cité en raison de sa situation particulière. Son véritable nom aurait alors pu disparaître avec le temps, tandis que son ancienne caractéristique topographique serait restée dans la mémoire collective. L’amiral Antoine Jean Marie Thévenard, dans ses Mémoires relatifs à la marine, publiés en 1804, avançait déjà cette interprétation. Il estimait que le mot Ys signifiait « bas », tandis que Kêr-Ys, c’est-à-dire « ville basse », avait vraisemblablement été détruite par la mer lors d’un violent ouragan :
« Keris, ville basse, fut vraisemblablement détruite par la mer poussée par un furieux ouragan qui, ayant délayé et dégradé le terrain bas sur lequel elle était assise, renversa et fit disparaître cette habitation qui n’était peut-être qu’une bourgade. »
L’existence d’une ville engloutie dans la baie de Douarnenez, où les témoignages les plus anciens et les plus nombreux situaient Kêr-Ys, paraissait donc particulièrement probable. La situation était cependant différente pour les autres cités portant le même nom. Les traditions contemporaines en connaissaient au moins une douzaine, réparties de Tréguier à Quiberon. Certaines pouvaient correspondre à de véritables agglomérations disparues. C’était notamment le cas de Coz-Guéodet, où des ruines étaient encore visibles. Pour d’autres, en revanche, aucun vestige aussi évident ne permettait de confirmer l’existence d’une ancienne cité. Il existait néanmoins, à proximité des lieux auxquels les récits populaires rattachaient ces villes englouties, des rochers toujours visibles ou qui n’apparaissaient qu’au moment des plus basses marées. Leurs formes particulières avaient pu être interprétées comme les restes de murailles en ruine. Les Sept-Îles et les îlots de Chausey, parmi les exemples les plus connus, présentaient précisément cet aspect. Ces formations rocheuses, apparaissant ou disparaissant au gré des marées, avaient ainsi pu contribuer à faire naître ou à entretenir la croyance selon laquelle elles constituaient les derniers vestiges de cités autrefois englouties par la mer.
3. Ys à Douarnenez et aussi dans le nord de la Bretagne

La silhouette de la pointe du Raz, dont les formes évoquaient grossièrement des constructions en ruine, avait probablement contribué à entretenir certaines traditions. Dès le XVIᵉ siècle, une légende y situait la ville d’Ys, alors qu’une autre, plus largement répandue, la plaçait sous les eaux de la baie de Douarnenez.
Deux siècles plus tard, les habitants d’Audierne affirmaient qu’un grand écueil, appelé le Cammer ou la Gamelle, situé à environ une lieue du rivage, constituait l’un des derniers débris d’une cité autrefois célèbre. Selon cette tradition, la ville s’étendait de Penmarc’h jusqu’à la pointe du Raz, sur une distance de plus de cinq lieues. Il était vraisemblable qu’une légende comparable à celle d’Ys se rattachait à cette cité engloutie. On racontait en effet que, sur un rocher éloigné du rivage, apparaissaient les âmes du roi Grallon et de Dahut, prenant la forme de deux corbeaux.
Tous les écrivains antérieurs au XIXᵉ siècle situaient la ville d’Ys, dans le sud du Finistère, principalement dans la baie d’Audierne et, plus souvent encore, dans celle de Douarnenez. Une évolution apparut cependant au début du XIXᵉ siècle. Jacques Boucher de Perthes, qui avait vécu dans le pays de Morlaix entre 1816 et 1823, fut le premier à constater qu’à cette époque, la tradition populaire situait désormais Ys beaucoup plus au nord. Selon les habitants, la cité aurait autrefois occupé un emplacement compris entre Saint-Pol et Brest, sur la côte de Pontusval. D’autres traditions la plaçaient encore plus à l’est, entre Perros et Morlaix. Chacun semblait ainsi vouloir revendiquer l’honneur d’avoir possédé la mythique cité dans son propre voisinage. Cette multiplication des localisations montrait que la légende d’Ys, loin de rester attachée à un emplacement unique, avait progressivement été adoptée par différentes communautés littorales de Bretagne.
4. Modernité relative des récits de la ville d’Ys

En dehors de cette brève mention, aucune trace écrite des différentes Keris légendaires du nord de la Bretagne n’avait été retrouvée avant les environs de 1880. On pouvait supposer que ces cités n’avaient pas toujours porté les noms qu’on leur attribuait alors. La renommée de la fabuleuse capitale du roi Grallon avait peut-être conduit à remplacer leurs appellations primitives par un nom beaucoup plus célèbre. Un phénomène comparable s’était produit avec Gargantua. Devenu le géant par excellence, il avait fini par faire oublier d’anciens héros auxquels on avait progressivement attribué ses exploits. Les légendes elles-mêmes avaient probablement connu une évolution semblable. Les récits de catastrophes avaient conservé certains traits particuliers et peut-être très anciens, tout en subissant des transformations sous l’influence de la tradition d’Ys, devenue la plus populaire. Des récits autrefois distincts avaient ainsi pu progressivement se rapprocher jusqu’à être associés à une même cité mythique.
Pour ce qui concernait l’Ys de Douarnenez, on avait supposé qu’une ville construite sur un terrain peu élevé au-dessus de la mer — Keris, c’est-à-dire « ville basse » — avait été détruite par un raz de marée soudain. L’histoire restait toutefois silencieuse sur la date et les circonstances de cette submersion. Il était donc impossible d’établir avec certitude comment un simple port, ignoré des géographes, avait pu prendre dans l’imagination populaire une importance comparable à celle de Paris ou de Rome. Plus étonnant encore, sa destruction avait fini par être considérée comme une véritable catastrophe nationale. Cette amplification de la légende avait probablement été progressive. À l’origine, le récit d’Ys, comme celui de nombreuses villes englouties en punition d’une faute collective, semblait s’être rapproché du modèle biblique.
La tradition avait peut-être commencé à se former lorsqu’un moine de Landévennec, désireux d’inciter les fidèles à la pénitence, avait comparé la catastrophe de cette cité bretonne, restée sourde aux prédications de saint Guénolé, à celle de Sodome et Gomorrhe. Ces deux villes bibliques, elles aussi, n’avaient pas tenu compte des avertissements du ciel. C’était précisément la forme que la légende avait conservée chez tous les écrivains antérieurs à saint Albert Le Grand. À l’autre extrémité de la Bretagne, on retrouvait un récit comparable avec la submersion d’Herbauges. Saint Martin de Vertou y jouait un rôle parallèle à celui de saint Guénolé dans la légende d’Ys. Cette tradition était probablement presque aussi ancienne, mais elle avait connu une évolution beaucoup moins importante.
Pendant longtemps, aucune trace écrite de la cité légendaire n’avait donc été retrouvée. Théodore Hersart de La Villemarqué s’était trompé lorsqu’il avait affirmé, dans l’argument de La Submersion de la ville d’Ys, 1883, qu’il avait existé en Armorique, durant les premiers siècles de l’ère chrétienne, une ville aujourd’hui détruite à laquelle l’Anonyme de Ravenne aurait donné le nom de Chris ou de Keris. Le géographe qu’il citait ne disait pourtant rien de tel. Il mentionnait seulement une île appelée Chrisi, qu’il traduisait par Aurosa. Surtout, il la situait dans le voisinage de Taprobane, c’est-à-dire de l’actuelle Ceylan.
5. Passages de Pierre Le Baud, de Bertrand d’Argentré, de Jean de Moreau et d’Albert Le Grand

Miorcec de Kerdanet s’était également trompé lorsqu’il affirmait que la première mention de la légende d’Ys se trouvait dans les Vies des saints de Bretagne. Lorsque Arthur de la Borderie avait répondu à la question qui lui avait été posée au sujet de cette affirmation, il avait probablement pensé uniquement aux textes hagiographiques et non aux ouvrages historiques. Il lui aurait pourtant été difficile d’ignorer les passages, certes très succincts, de Pierre Le Baud († 1505), de Bertrand d’Argentré († 1590) et du chanoine Jean de Moreau († vers 1620). Arthur de la Borderie avait ainsi écrit :
« Il n’est parlé, m’écrivait-il, de la ville d’Ys dans aucune des vies ou légendes anciennes de saint Guénolé, pas plus dans la plus ancienne que l’on peut appeler la vie originale, rédigée au IXᵉ siècle dans l’abbaye de Landévennec, sur des documents primitifs conservés en ce monastère, que dans les rifazimenti fabriqués au XIIᵉ siècle. Non seulement la ville d’Ys n’y est point nommée, mais il ne s’y trouve aucun épisode analogue à la submersion de la fameuse cité. Albert Le Grand n’a pas connu la vie du IXᵉ siècle, ni même celle du XIIᵉ. Il a probablement tiré son récit de bréviaires légendaires de date plus récente. Albert Le Grand s’était en réalité, servi aussi, puisqu’il les énumère dans l’indication de ses sources, de l’Histoire de Bretagne de d’Argentré et des Chroniques d’Alain Bouchart. »
Les anciens historiens avaient donc bien mentionné la cité engloutie, même si leurs récits étaient encore très éloignés des versions plus développées qui allaient se diffuser par la suite. Pierre Le Baud racontait ainsi :
« Grallon eut familier le benoist Corentin et luy donna son palais. Peu après Corentin fut consacré évêques des Corisopitenses… et leur grande cité d’Ys, située près la grandmer, si comme on dit, fut en celuy temps pour les pechez des habitans submergée par les eaües issants de celle mer qui trespasserent leurs termes, laquelle submersion le roy Grallon qui lors estoit en celle cité eschappa miraculeusement : c’est à sçavoir par le mérite de saint Guingalois. Et dit l’on que encor en appièrent des vestiges sur la rive de celle mer qui de l’ancien nom de la cité est jusques à maintenant appelé Ys. »
Le récit de Bertrand d’Argentré reprenait presque les mêmes éléments, tout en apportant quelques précisions sur les vestiges que la tradition associait à la ville :
« Aucuns ont écrit, dit d’Argentré, que durant la vie du roy Grallon, la ville d’Ys, près Quemper, fut abysmée et submergée par la mer ; encor aujourd’huy les habitants montrent les ruines et le reste des murailles si bien cimentées que la mer n’a peu les emporter, disans que le roy Grallon estoit lors dedans quand elle ruina et que miraculeusement il fut préservé par les prières de saint Guingalois ; ce sont les accidents, lesquels par semblables submersions de mer sont souvent advenus ailleurs, et Dieu conserva Loth de semblable fortune, mais de cela, il n’y a pas de seurs témoignages ny autre qu’un ancien bruit baillé de main en main. »
Chez ces deux historiens, la légende restait donc relativement simple : Ys, située près de Quemper, avait été engloutie à la suite des péchés de ses habitants, tandis que le roi Grallon avait échappé au désastre grâce à l’intervention de saint Guingalois (Guénolé).
Le récit du chanoine Jean de Moreau, légèrement plus développé, apportait déjà plusieurs éléments nouveaux. Il mentionnait notamment un ancien pavage reliant Carhaix à la baie de Douarnenez :
« Il y a là un pavé conduisant de la ville de Carhaix jusqu’à ladite baie (Douarnenez). Néanmoins ne s’en trouve rien par écrit ni aucun mémoire qui en fasse foi, mais seulement une tradition ou peut-être une erreur populaire ; ce sont les pavés qui aboutissoient de tous côtés à cette très célèbre et prétendue ville appelée Ys en la bouche du vulgaire du pays, qu’ils disent avoir été située où est présentement la baie de Douarnenez ou à la pointe du Raz, et qui depuis a été par succession de temps conquise par la mer il y a environ douze ou treize cents ans. Savoir est du temps des saints personnages Corentin, Guénolé, Tadec, régnant en ces temps là en Bretagne le grand roi Grallon… et le tout arrivé par une juste punition de Dieu pour les péchés du peuple et de ladite ville, se servant de ce furieux élément pour punir les iniquités des injustes. Il se trouve encore aujourd’huy des personnes anciennes qui osent bien assurer qu’aux basses marées, étant à la pêche, y avoir souvent vu des vieilles masures de murailles. Une certaine personne m’a assuré avoir vu et lu quelques pièces en vers bretons qui faisaient mention de cette ville en écritures de main, ce que je n’ai su recouvrir quelque diligence et recherche que j’aie su faire. »
Jean de Moreau avait ainsi été le premier à signaler l’existence de poésies bretonnes consacrées à la submersion d’Ys. Ces textes ne semblaient toutefois pas avoir été très répandus : malgré le désir qu’il avait manifesté de les consulter, il n’avait pu en obtenir aucun manuscrit. S’ils avaient été régulièrement chantés, il aurait probablement signalé cette particularité. Son récit apportait également un élément important concernant Dahut. À la fin du XVIᵉ siècle, elle ne semblait pas encore appartenir à la légende d’Ys. Jean de Moreau n’en parlait nulle part, pas même lorsqu’il évoquait le pavage qui conduisait vers Carhaix. Cette ancienne voie avait vraisemblablement porté, bien avant cette époque, le nom de Hent Ahès, c’est-à-dire « chemin d’Ahès », comme plusieurs autres voies de Bretagne. On retrouvait déjà ce nom sous une forme francisée dans le Roman d’Aquin, dont la rédaction primitive était antérieure au XIVᵉ siècle :
« Vers Car (a) hès se sont acheminé
Tretout ensemble, le grand chemin ferré
Que fit la femme Ohès le veil barbé. »
Ce passage permettait de constater que la bâtisseuse des routes n’était pas désignée par son propre nom, mais par celui de son mari. Le nom de celui-ci avait ensuite été oublié et avait fini par devenir le sien.
Environ un siècle après Jean de Moreau, la bâtisseuse des routes était cette fois expressément appelée Dahut. Cette évolution apparaissait dans la version de la catastrophe rapportée par Les Vies des saints de Bretagne :
« Saint Guennolé alloit souvent voir le roy Grallon en la superbe cité d’Ys et preschoit fort hautement contre les abominations qui se commettoient en cette grande ville, toute absorbée en luxe, debauches et vanitez, mais demeurans obstinez en leurs pechez. Dieu révéla à saint Guennolé la juste pénitence qu’il vouloit faire. Saint Guennolé estant allé voir le roy, comme il avoit de coustume, discourant ensemble, Dieu luy revela l’heure du chastiment exemplaire des habitants de cette ville estre venue. Le saint retournant comme d’un ravissement et extase dit au roi : « Ha ! sire, sortons au plustost de ce lieu, car l’ire de Dieu le va présentement accabler. Vostre Majesté sçait les dissolutions de ce peuple : on a eu beau le prescher, la mesure est comble, faut qu’il soit puny ; hâtons-nous de sortir, autrement nous serons accueillis et enveloppez en ce mesme malheur. » »
Le roi Grallon avait alors fait préparer son départ. Il avait rassemblé ses biens les plus précieux, puis était sorti de la ville à cheval avec ses officiers et ses domestiques. La catastrophe s’était produite presque immédiatement :
La légende avait ainsi considérablement évolué. Aux premiers récits, qui faisaient principalement d’Ys une ville punie pour les péchés de ses habitants, s’était ajoutée la figure de Dahut, devenue progressivement l’un des personnages essentiels du récit. La catastrophe n’était plus seulement celle d’une cité coupable : elle était désormais liée à la faute particulière de la fille du roi Grallon, dont le rôle allait prendre une place centrale dans les versions ultérieures de la légende.
C’était ici que l’on rencontrait, pour la première fois, la princesse légendaire, jusque-là ignorée des auteurs précédents. La voie qui conduisait de Douarnenez à Carhaix s’appelait chemin d’Ahès, un nom qui désignait également Dahut. On pouvait supposer que cette particularité avait contribué à associer la princesse à la ruine de la cité. Sa qualité de bâtisseuse ayant été oubliée, le peuple avait pu penser que la voie portait son nom parce qu’elle l’empruntait pour se rendre à Keris. De là à faire de cette ville sa résidence, il n’y avait qu’un pas, et les légendes en avaient franchi de bien plus difficiles. Toutefois, son rôle, devenu considérable dans les versions postérieures, demeurait ici très secondaire et était même présenté d’une manière assez confuse. Le seul élément véritablement précis concernait les clefs qu’elle dérobait à son père ; il n’était en revanche nullement question des écluses qu’elles permettaient d’ouvrir. C’était vraisemblablement plus tard, lorsque leur signification symbolique avait été oubliée, que l’on avait cherché à leur attribuer une fonction pratique. Peut-être aussi une tradition relative à une écluse fermée par des clefs, semblable à celle qui avait été recueillie à une époque plus récente dans la baie de Saint-Malo, était-elle venue se rattacher à l’ancienne légende.
L’édition des Vies des saints de Bretagne de 1837 contenait une note de Kerdanet qui, indépendamment de sa date, antérieure aux embellissements littéraires, présentait un intérêt particulier. Jacques Cambry ne parlant pas des clefs, cette tradition était rapportée ici avant son ordre chronologique. Des récits traditionnels expliquaient ainsi le passage d’Albert Le Grand : la ville d’Ys était protégée des invasions de l’Océan par une digue, au milieu de laquelle des écluses, ingénieusement aménagées, permettaient de laisser entrer la quantité d’eau nécessaire à l’alimentation des nombreux canaux de la cité. Le roi Grallon faisait soigneusement garder les clefs de ces écluses et présidait lui-même, chaque mois, à l’entrée des eaux dans la ville. Mais les intrigues et les crimes d’Ahès avaient fini par lui faire perdre les derniers vestiges de son pouvoir. Elle s’était alors emparée des clefs. Dans le tumulte qui avait éclaté, au milieu de la licence effrénée qu’elle avait elle-même provoquée, elle n’avait cependant pas réussi à conserver ce précieux talisman : celui-ci était tombé entre les mains d’hommes ignorants et barbares, qui avaient ouvert les écluses. Aussitôt, l’Océan s’était précipité sur la ville coupable et l’avait submergée en quelques instants. (lire aussi : Les différentes versions de la légende de la ville d’Is (ou Ys) :
présentation synthétique, Jean-Michel Le Bot)
6. La version de Jacques Cambry

Lorsque Jacques Cambry visita le Finistère en 1794, il aurait pu, si le sujet lui avait paru suffisamment important, recueillir dans de nombreux points du littoral les récits alors consacrés à la ville d’Ys. Nous disposerions ainsi d’un témoignage particulièrement précieux sur l’état de la légende à la fin du XVIIIᵉ siècle. Pourtant, comme on allait le voir, Jacques Cambry semblait éprouver le besoin de s’excuser d’avoir pris la liberté de rapporter cette histoire qu’il qualifiait lui-même de « fable » :
« La superbe ville d’Ys, c’est ainsi qu’en parlent les légendes, les cantiques et les bardes de la Bretagne, était sous la puissance du roi Grallon ; toute espèce de débauches et de luxe régnaient dans cette opulente cité. En vain les plus saints personnages y prêchaient les mœurs et la réforme ; saint Guénolé lui-même y perdait son latin. La princesse Dahut, fille du roi, y donnait l’exemple de tout genre de dépravation. Le roi Grallon seul n’était pas insensible à la voix du Ciel ; il assistait aux saints offices et fréquentait les serviteurs de Dieu. Un jour saint Guénolé prononça d’une voix sombre ces mots devant le roi Grallon : « Prince, le désordre est au comble, le bras de l’Éternel se lève, la mer se gonfle, la cité d’Ys va disparaître, partons. » Grallon, docile à la voix du saint homme, est à cheval, s’éloigne à toute bride, sa fille Dahut le suit en croupe. La main de l’Éternel s’abaisse : les plus hautes tours de la ville sont englouties, les flots pressent en grondant le coursier du saint roi qui ne peut s’en dégager, une voix terrible se fait entendre : « Prince, si tu veux te sauver, secoue le diable qui te suit en croupe. » La belle Dahut perdit la vie, se noya près du lieu qu’on appelle Poul-Dahut. La tempête cessa, l’air devint calme, le ciel serein ; mais depuis ce moment, le vaste bassin sur lequel s’étendait une partie de la ville d’Ys fut couvert d’eau ; c’est la baie de Douarnenez. »
Jacques Cambry évoquait, comme le chanoine Jean de Moreau, ce que l’on pouvait considérer comme la partie poétique de la légende d’Ys, mais il le faisait sans grande précision. Si cette tradition subsistait encore au moment de la Révolution, elle semblait toutefois avoir disparu par la suite. Il était en effet difficile de considérer comme véritablement populaire la version du Barzaz-Breiz de Théodore Hersart de La Villemarqué . Celle-ci n’avait été retrouvée ni avant ni après la publication de cet ouvrage, même sous une forme fragmentaire. François-Marie Luzel la classait d’ailleurs parmi les pièces supposées ou entièrement fabriquées, dont on ne retrouvait aucun vestige dans la tradition, comme vestiges de chants ayant existé. Le passage du Voyage dans le Finistère apportait cependant un élément particulièrement intéressant : à la fin du XVIIIᵉ siècle, la légende d’Ys comprenait déjà l’épisode de la princesse Dahut prenant place en croupe derrière son père. Cet épisode, qui n’apparaissait pas chez les auteurs précédents, constituait donc un témoignage important sur l’évolution de la légende. Cette observation avait notamment été relevée dans De l’authenticité des chants du Barzaz-Breiz, Saint-Brieuc, 1872, in-8°, p. 38-39. Le gwerz du roi Grallon et de Keris, devenu par la suite très populaire en Basse-Bretagne, constituait un autre élément de cette histoire de la diffusion de la légende. Il avait été chanté dans la région et avait également circulé sous la forme d’une plaquette. Il s’agissait cependant d’un pastiche très bien fait, dont l’auteur aurait été Olivier Souvestre, neveu d’Émile Souvestre.
7. La version romantique d’Émile Souvestre

Quelques années après la note de Kerdanet (1837) et la publication du Barzaz-Breiz (1839), Émile Souvestre proposa à son tour une version particulièrement développée de la légende d’Ys. Son récit, beaucoup plus riche en détails et en épisodes merveilleux, contribua à donner à la tradition une forme fortement marquée par le romantisme. On remarquait notamment que saint Corentin de Quimper y remplaçait saint Guénolé. Une note précisait toutefois que cette substitution aurait été due aux conteurs. Chez Émile Souvestre, la ville d’Ys était bâtie plus bas que le niveau de la mer et protégée par de puissantes digues. Des écluses permettaient d’ouvrir les portes de la cité à certains moments afin de laisser entrer ou sortir les flots. La princesse Dahut, fille du roi Grallon, conservait constamment autour de son cou les clés d’argent de ces portes. Grande magicienne, elle avait également embelli la ville grâce à des ouvrages que l’on ne pouvait attribuer à la seule main des hommes. La cité était devenue extrêmement prospère : ses bourgeois étaient si riches qu’ils mesuraient le grain avec des hanaps d’argent. Cette richesse avait cependant entraîné la déchéance morale de ses habitants. Devenus vicieux et cruels, ils chassaient les mendiants de la ville comme des bêtes fauves. L’unique église de la cité était si délaissée que le bedeau lui-même en avait perdu la clé. Les habitants passaient leurs journées et leurs nuits dans les auberges et les salles de spectacle, entièrement occupés à perdre leur âme.
Dahut donnait elle-même l’exemple de cette dépravation. Les fêtes se succédaient jour et nuit et attiraient une foule considérable. Lorsqu’un jeune homme lui plaisait, la princesse lui offrait un masque magique qui lui permettait de la rejoindre secrètement dans une tour construite près des écluses. Mais le lendemain, au moment où son amant prenait congé d’elle, le masque se resserrait spontanément autour de son visage et l’étranglait. Un homme noir venait alors récupérer le cadavre, le plaçait sur son cheval et allait le jeter au fond d’un précipice situé entre Huelgoat et Poullaouen. Un soir, alors qu’une nouvelle fête se déroulait chez Dahut, un étranger se présenta dans la cité. Il était accompagné d’un petit sonneur, qui joua un passe-pied infernal d’une telle puissance que Dahut et ses convives se mirent à danser comme les tourbillons de la mer. Profitant de la confusion, l’étranger s’empara des clés d’argent des écluses avant de disparaître. C’est alors que saint Corentin vint trouver Grallon dans le palais où le roi s’était isolé. Le saint l’avertit que la ville allait être livrée au démon. Grallon appela ses serviteurs, prit son trésor, monta sur son cheval noir et partit à la suite de saint Corentin. Lorsqu’ils arrivèrent devant la digue, un sourd mugissement se fit entendre. L’étranger avait repris sa véritable apparence : c’était le démon lui-même, qui s’employait à ouvrir toutes les écluses. Déjà, la mer se déversait en cascade sur la ville. Saint Corentin ordonna alors à Grallon de fuir. Le roi s’élança vers le rivage et son cheval traversa les rues, poursuivi par les flots, tandis que ses pieds de derrière baignaient déjà dans la vague. En passant devant le palais de Dahut, celle-ci s’élança derrière son père. Aussitôt, le cheval s’arrêta brusquement et l’eau monta jusqu’aux genoux du roi. Grallon appela Corentin à son secours. Le saint lui répondit :
« Secouez le péché que vous portez derrière vous, et par le secours de Dieu vous serez sauvé. »
Grallon hésitait encore lorsque le saint toucha de sa crosse d’évêque l’épaule de la princesse. Dahut glissa alors dans la mer et disparut au fond du gouffre, appelé depuis le gouffre d’Ahès. Libéré de ce poids, le cheval s’élança de nouveau et atteignit le rocher de Garrec, où l’on voyait encore, selon le récit, la marque laissée par l’un de ses fers. Le roi tomba à genoux pour remercier Dieu. Lorsqu’il se retourna, cependant, l’opulente cité avait disparu. À sa place ne s’étendait plus qu’une baie profonde, dont les eaux reflétaient les étoiles. (Le Foyer breton, « récit de Kéris », p. 235-245.)
Une autre version, que son auteur disait avoir recueillie oralement, reprenait plusieurs éléments du récit de Émile Souvestre, mais débarrassés de leurs principaux embellissements. Il n’était toutefois pas certain que la tradition orale eût été totalement indépendante de l’œuvre de l’écrivain romantique, dont le livre avait connu une large diffusion en Bretagne. Dans ce récit, le diable prenait l’apparence d’un beau jeune homme et persuadait Dahut de dérober à son père les clés d’or qui fermaient les écluses. Ces dernières, elles aussi en or, étaient aménagées dans une immense jetée protégeant la ville. Le démon prétendait vouloir vérifier, par une expérience, le degré de sécurité que ces écluses pouvaient offrir à la cité. Le même auteur rapportait également qu’un vieux gwerz racontait que saint Guénolé avait assommé Dahut avec un bâton. (G.-P. de Pitalongi, Les Bigoudens.)
D’autres traditions apportaient encore des variantes concernant la manière dont la ville d’Ys avait été submergée. Un passage du Guionvac’h, qui semblait rapporter une tradition originaire du Morbihan, évoquait ainsi l’existence d’un puits merveilleux au cœur de la ville. C’était de ce puits que jaillissaient des montagnes d’eau, à la manière d’un volcan vomissant des flammes, et ces eaux se répandaient sur la cité coupable. (Louis-Antoine Dufilhol – L. Kerardven –, Guionvac’h.) Une légende recueillie par Hyacinthe Le Carguet donnait pour sa part un rôle aux ouvrages qui protégeaient directement la cité contre la mer. Selon cette version, douze écluses défendaient Ys, dont la plus importante portait le nom de Puits. (Hyacinthe Le Carguet, Légendes de la ville d’Ys.)
8. Embellissements probables d’Émile Souvestre

De tous les récits consacrés à la submersion de la ville d’Ys, celui d’Émile Souvestre, publié en 1844, était à la fois le plus complet et le plus connu. Son récit était si soigneusement construit et renfermait tant de circonstances merveilleuses qu’une lecture attentive, après le premier plaisir procuré par ses qualités littéraires, conduisait difficilement à ne pas y voir une adaptation très travaillée d’un thème traditionnel. Souvestre semblait en effet avoir particulièrement soigné l’enchaînement des épisodes, multiplié les détails merveilleux et donné à l’ensemble une forme très aboutie. Il paraissait donc légitime de s’interroger sur le caractère véritablement populaire de certains épisodes — assez nombreux — que l’on ne retrouvait ni chez Albert Le Grand, ni chez Jacques Cambry, ni chez les écrivains qui, après la publication du Foyer breton, recueillirent de bonne foi les traditions relatives aux villes disparues du littoral breton. Même en réunissant et en ordonnant logiquement les différentes versions dont il avait pu avoir connaissance, il était difficile d’imaginer que Souvestre aurait pu rencontrer une telle abondance d’incidents merveilleux. Certains épisodes n’apparaissaient que chez lui, et leur origine bretonne demeurait pour le moins incertaine. D’autres éléments semblaient avoir été volontairement transformés afin de renforcer l’efficacité et l’attrait du récit.
Tel semblait notamment être le cas d’un épisode que Jacques Boucher de Perthes avait conservé sans le rattacher à Keris. Selon cette tradition, Ahès — ou, dans d’autres versions, Dahut — avait eu plusieurs maris. Après leur première nuit de noces, elle les faisait jeter dans un gouffre que l’on voyait encore à Pontaven, près d’Huelgoat. Il n’était pas impossible que Souvestre, soucieux avant tout de séduire son public, eût cherché à rendre la princesse plus spectaculaire en transformant la princesse bretonne en une sorte de Marguerite de Bourgogne. Le succès retentissant de La Tour de Nesle, en 1832, avait justement ravivé l’intérêt pour cette ancienne légende parisienne. D’autres éléments du récit semblaient encore davantage relever de l’imagination littéraire. Le masque magique remis aux amants de Dahut ne figurait pas dans les traditions armoricaines connues. Après avoir servi à dissimuler leur identité, il se resserrait automatiquement autour de leur visage et les étranglait. L’origine de ce motif chez Souvestre demeurait inconnue. Le déguisement du démon sous les traits d’un beau prince, en revanche, était un procédé courant dans la littérature romantique. Il apparaissait notamment dans l’opéra Robert le Diable de Giacomo Meyerbeer, créé en 1831. L’un des couplets de la ballade présentait d’ailleurs des ressemblances assez frappantes avec l’arrivée de l’étranger au palais de Dahut :
Quand vint à la cour de son père
Un prince, un héros inconnu,
Et Berthe jusqu’alors si fière,
D’amour sentit son cœur ému ;
Funeste erreur, fatal délire,
Car ce guerrier, c’était, dit-on,
Un habitant du sombre empire.
Ces rapprochements ne permettaient pas, à eux seuls, d’établir une source précise au récit de Souvestre. Ils invitaient cependant à la prudence lorsqu’il s’agissait de considérer l’ensemble de ses épisodes comme l’expression directe d’une tradition populaire bretonne.
L’épisode des clés paraissait moins suspect sur le fond. Leur présence était déjà attestée dans la version d’Albert Le Grand, éclairée par la note de Kerdanet. On retrouvait également ce motif dans le récit de la submersion d’une contrée de la Manche, qui serait évoqué plus loin. Cependant, le Barzaz-Breiz apportait une nuance importante. Dans cette version, les clés n’étaient pas directement en possession de la princesse. Avant de pouvoir ouvrir les écluses, celle-ci devait d’abord les dérober à son père.
9. Les légendes fragmentaires recueillies depuis 1846

Après la publication du Foyer breton, la légende d’Ys ne fut plus retrouvée que sous une forme fragmentaire. Au cours de sa longue enquête, François-Marie Luzel n’en recueillit lui-même que quelques débris, qu’il ne jugea pas suffisamment importants pour les intégrer à ses recueils. Ces témoignages fragmentaires présentaient toutefois de nombreux points communs. Les narrateurs situaient tantôt la ville d’Ys sur la côte de Tréguier, tantôt dans la baie de Douarnenez.
À Audierne, la tradition situait la merveilleuse cité d’Ys sur tout l’espace compris entre Penmarc’h et le Raz. Elle lui attribuait une circonférence de neuf lieues. Une femme de Penvénan, dans les Côtes d’Armor, lui donnait une étendue encore plus considérable : la ville se serait étendue de Douarnenez à Port-Blanc, tandis que les Sept-Îles en auraient constitué les ruines. Selon ce récit, Ys aurait compté cent cathédrales, chacune desservie par un évêque. Les marins de Tréguier, quant à eux, pensaient que la cité se trouvait dans leur voisinage. Certains la situaient aux Triagoz. Les habitants de Penvénan la plaçaient pour leur part à l’emplacement de l’actuelle grève de Trestel. Les rochers de cette grève portaient, selon la tradition, des empreintes dont l’origine variait selon les narrateurs. Pour les uns, il s’agissait des fers du cheval du diable ; pour les autres, de ceux du roi Grallon. Cette dernière interprétation supposait une légende proche de celle que Jacques Cambry avait rapportée.
Les récits populaires évoquaient avec relativement peu de détails les débordements d’Ahès. Albert Le Grand la qualifiait pourtant de « fille impudique de Grallon », sans rapporter aucun fait permettant de préciser la nature de ses fautes. Un ouvrage plus récent lui attribuait cependant un caractère à la fois impie et magicien, la rapprochant ainsi de l’Héloïse du Barzaz-Breiz. Selon ce récit, quarante seigneurs vêtus de manteaux de pourpre se rendaient chaque matin à la messe de Lanval et communiaient dans le seul but de rapporter ensuite leurs hosties à Ahès.
10. Elle est simplement recouverte par les eaux et les habitants continuent leurs occupations

Selon une tradition présente dans le sud du Finistère et sur le littoral de la Manche bretonne, la ville d’Ys n’aurait pas été détruite par la mer. Elle aurait simplement été recouverte par les eaux et continuerait d’exister, enchantée, au-dessous des flots. Ceux-ci formeraient même au-dessus de la cité une sorte de voûte protectrice. Cette conception de la légende était vraisemblablement ancienne, mais sa première trace écrite ne remontait guère qu’à 1830. Les habitants d’Ys étaient alors réputés vivre depuis plusieurs siècles dans une jeunesse éternelle. Les traditions recueillies par la suite allaient plus loin : les habitants n’auraient pas changé depuis le jour de la catastrophe. Dans le Trégorrois, on racontait que lorsque la ville fut engloutie, chacun conserva exactement l’attitude qu’il avait à cet instant et continua l’occupation à laquelle il se livrait. Cet état devait se prolonger jusqu’au jour où Ys ressusciterait et où ses habitants seraient enfin délivrés.
Certains actes, difficiles à accomplir, auraient permis de rendre à la ville son état ancien et de mettre fin à sa punition. Une légende racontée vers 1850 par un vieillard à un homme qui était alors âgé d’environ soixante ans faisait même remonter l’annonce de cette résurrection au jour même de la catastrophe. Après avoir échappé à la submersion, Grallon avait pris pied sur un rocher avec saint Guénolé. Le saint y avait célébré la messe, que le roi lui avait répondue. Au moment de la communion, Guénolé, inspiré, s’était adressé à Grallon :
« Le sang du Christ a sauvé le monde, une goutte de sang divin pourra aussi racheter la ville d’Ys. »
Après ces paroles, il avait lancé le calice dans la mer.
Le saint avait alors reçu une révélation : la ville d’Ys demeurerait vivante sous les flots, exactement dans l’état où elle se trouvait lorsque Grallon l’avait quittée. Elle ne pourrait réapparaître qu’après avoir accompli sa pénitence. Pour cela, le sang du Christ, répandu par Guénolé dans la mer, devait être retrouvé et la messe du saint devait être achevée. Après la mort de Guénolé, un rituel devait ainsi être renouvelé chaque année, à la date anniversaire de la catastrophe. Une messe était célébrée dans la cathédrale et, au moment de la communion, l’officiant se rendait sur la plate-forme. Après avoir achevé la communion, il lançait dans les airs le calice portant les traces du précieux sang. La foule se précipitait alors pour tenter de le recueillir. Si quelqu’un parvenait à saisir le vase avant qu’il ne touche le sol et à le transporter intact jusqu’à la baie de Douarnenez, afin de le jeter dans la mer, le prêtre aurait alors achevé la messe de saint Guénolé. La condition serait ainsi accomplie : Ys reviendrait à la vie, aussi belle qu’elle l’était autrefois.
11. Ys pourra ressusciter si un vivant répond à la messe sous-marine
Le plus souvent, la résurrection de la ville d’Ys était liée à l’achèvement d’une messe célébrée sous les eaux. À Audierne, on racontait ainsi qu’un prêtre célébrait la messe au moment où la catastrophe s’était produite. Depuis, il la continuait sans pouvoir jamais la terminer, car personne n’était là pour lui répondre. La délivrance de la cité dépendait donc d’un vivant capable de pénétrer jusqu’à elle. S’il parvenait à répondre au verset auquel le prêtre s’était arrêté, Ys réapparaîtrait à la surface dans l’état exact où elle se trouvait au moment du désastre.
Certains récits racontaient que des vivants avaient réussi, par des moyens miraculeux, à pénétrer sous les eaux et à assister à la messe qui se célébrait toujours dans la ville enchantée. Une légende recueillie en 1885 racontait ainsi qu’un bateau de pêche de Douarnenez avait mouillé son ancre au milieu de la baie des Trépassés. Le fond se trouvait à une telle profondeur qu’il avait fallu réunir toutes les cordes disponibles à bord pour l’atteindre. Après plusieurs tentatives infructueuses pour remonter l’ancre, le patron du bateau, qui était un excellent nageur, décida de descendre lui-même le long du câble. Après une longue plongée, il découvrit que son ancre s’était accrochée à la queue du coq doré d’un clocher. Il eut alors l’idée d’entrer dans l’église pour y dire ses prières.
À sa grande surprise, celle-ci était remplie de monde et un prêtre y célébrait la messe. Le marin le vit se tourner à plusieurs reprises vers l’assemblée en prononçant : « Dominus vobiscum » Mais personne ne lui répondait. Intrigué, le marin se pencha vers son voisin de stalle pour lui demander pourquoi l’enfant de chœur ne faisait pas le répons. C’est alors qu’il comprit avec effroi qu’il ne se trouvait pas au milieu de vivants : son voisin était un mort, et tous ceux qui l’entouraient étaient également des morts, vêtus comme des hommes et des femmes d’autrefois. Le prêtre lui-même était mort. Il s’était avancé au bas des marches de l’autel et répétait sans cesse : « Dominus vobiscum ». Cette fois, cependant, sa voix avait pris un ton menaçant et semblait s’adresser directement au patron du bateau. Épouvanté, celui-ci s’enfuit.
Alors qu’il atteignait le porche de l’église, une vieille femme lui saisit le bras et lui reprocha, d’un air irrité, de ne pas avoir répondu au prêtre. S’il l’avait fait lorsqu’il se trouvait encore dans l’église, lui dit-elle, il aurait sauvé tous les assistants. Ces morts étaient ceux qui assistaient à la messe lorsque la ville d’Ys avait été engloutie pour ses péchés. Tant que la célébration demeurait inachevée, ils restaient prisonniers sous les eaux. Lorsque la messe serait enfin achevée, Ys pourrait réapparaître et ses habitants revenir sur terre pour faire pénitence. Une variante recueillie à Douarnenez reprenait le même motif, mais avec une découverte différente. Cette fois, c’était un plongeur qui trouvait son ancre engagée dans les barreaux d’une fenêtre d’église. À travers le vitrail, il apercevait une foule agenouillée ainsi que le prêtre qui se tenait devant l’autel. Celui-ci demandait qu’un enfant de chœur vienne répondre à la messe. Les marins racontèrent ensuite leur découverte au recteur. Celui-ci leur répondit :
« Vous avez vu la ville d’Ys ; si vous vous étiez proposés au prêtre pour répondre la messe, la ville d’Ys tout entière serait ressuscitée des flots et la France aurait changé de capitale. »
Références :
Croyances, mythes et légendes des pays de France, Paul Sébillot
Mémoires relatifs à la marine, L’amiral Antoine Jean Marie Thévenard
La Submersion de la ville d’Ys, Théodore Hersart de La Villemarqué
Vies des saints de Bretagne, Vies des saints de Bretagne