Nains, Lamignak et Géants des grottes

1. Grottes qui portent le nom de lutins

Caverne des Fadets, Lussac-les-Châteaux

De nombreuses cavernes portent des appellations qui indiquent clairement qu’elles ont été, ou sont encore, associées à des créatures de petite taille appartenant à la grande famille des lutins. Parmi ces lieux, on peut citer :

  • la Caverne des Fadets, près de Lussac-les-Châteaux (Vienne)
  • le Trou des Farfadets, non loin du château de Saint-Pompain (Deux-Sèvres)
  • la Roche aux Fadets, vaste caverne près de Verruyes
  • le Trou aux Nutons à Furfooz (Belgique wallonne)
  • les Fosses aux Lutons à Essomes (Aisne)
  • Ty ar Corriket, la « Maison des Nains », à Lopérec (Morbihan)

2. Lutins de la Basse et de la Haute-Bretagne ; Fadets du Poitou

Un Jetin, dessin de Folklore Dracques

En pays bretonnant, les cavernes naturelles situées dans l’intérieur des terres sont, comme celles du littoral armoricain, habitées par des lutins, alors que dans la Bretagne française, les unes et les autres ont pour hôtes principaux des fées. Dans le Finistère et dans le Morbihan, les nains résident non seulement dans ces excavations, mais encore dans des espèces de souterrains, presque en forme de terriers, qui s’ouvrent sous les grosses pierres dans les landes isolées ; ils y vivent sous terre comme des lapins, et ne les quittent guère pendant l’hiver.

En Haute-Bretagne, la situation diffère nettement : les grottes sont majoritairement associées aux fées, et les lutins y sont beaucoup plus rares. Les seuls exemples notables se situent près de la Rance maritime. À Pleurtuit, sous le pont aux Hommes nés (noirs), se trouvait une Cache à Fions, habitée par de minuscules créatures appelées fions. Ces êtres vivaient également dans les « houles » maritimes, souvent dans une forme de dépendance vis-à-vis des fées.

Non loin de là, à Saint-Suliac, les Jetins, lutins hauts d’à peine un demi-pied, occupaient la Grotte du Bec-Dupuy. Cette caverne était aussi associée à une fée légendaire. Toutefois, si celle-ci entretenait un lien direct avec les eaux, les Jetins, eux, apparaissaient principalement dans la campagne environnante. Selon Paul Sébillot, ces créatures pouvaient être d’une taille infime, parfois réduites à quelques centimètres seulement.

En Poitou, les Fadets habitaient plusieurs grottes, dont une des plus connues est celle de Biarre, commune de Moussac, qu’on appelait Roche des Fadets. Ces nains étaient des espèces de sauvages, qu’on représente parfois comme très laids et très velus ; mais ils n’étaient point malfaisants ; pour les paysans poitevins, les Fadets et les Fadettes ne sont pas des génies, mais des hommes qui occupaient le pays avant eux et demeuraient dans les rochers.

3. Dusiens du Valais ; Petits Hommes de l’Armagnac

Saint Augustin d’Hippone, toile de Philippe de Champaigne

Dans le Jura bernois, près de Montsevelier, des cavernes situées dans une sorte de col servaient de retraite à de petits êtres appelés les Dusiens ou les Hairodes. Ces créatures vivaient à l’écart, dans des lieux difficiles d’accès, renforçant leur caractère insaisissable. Les Dusiens, Duses ou Hairodes étaient décrits comme petits, noirs et velus, rappelant certains lutins déjà évoqués — mais avec une dimension plus sombre. Ils pouvaient se montrer malveillants, ou du moins imprévisibles, ce qui les distinguait des figures plus bienveillantes rencontrées ailleurs. Ces êtres ne se rattachent pas uniquement aux traditions locales. Leur nom évoque des figures plus anciennes, comme les Dusiens (Dusii), démons incubes mentionnés par Saint Augustin dans La Cité de Dieu (De Civitate Dei) (livre XV – chapitre XXIII). On peut également les rapprocher des Dux ou Dusik, lutins bretons, suggérant une filiation plus large entre différentes traditions européennes.

« Toutefois l’Écriture témoigne que les anges ont apparu aux hommes dans des corps tels que non-seulement ils pouvaient être vus, mais touchés. Il y a plus : comme c’est un fait public et que plusieurs ont expérimenté ou appris de témoins non suspects que les Sylvains et les Faunes, appelés ordinairement incubes, ont souvent tourmenté les femmes et contenté leur passion avec elles, et comme beaucoup de gens d’honneur assurent que certains démons, à qui les Gaulois donnent le nom de Dusiens, tentent et exécutent journellement toutes ces impuretés, en sorte qu’il y aurait une sorte d’impudence à les nier, je n’oserais me déterminer là-dessus, ni dire s’il y a quelques esprits revêtus d’un corps aérien qui soient capables ou non (car l’air, simplement agité par un éventail, excite la sensibilité des organes) d’avoir eu un commerce sensible avec les femmes.« 

Dans l’Armagnac, on parlait autrefois des Petits Hommes, créatures ne dépassant pas un pied de hauteur. Ils vivaient sous terre ou dans le creux des rochers, à l’écart des hommes, dans des espaces invisibles et difficilement accessibles. Ces êtres se distinguaient par leur allure :

  • coiffés de bonnets velus
  • portant de longs cheveux et de longues barbes
  • chaussés de sabots d’argent
  • armés de sabres et de lances

Les Petits Hommes n’étaient pas considérés comme appartenant à la race des chrétiens. Leur existence obéissait à d’autres lois : ils ne devaient mourir qu’à la fin du monde et ne ressusciteraient pas pour être jugés. Cette particularité les place en dehors du cycle religieux habituel, comme s’ils relevaient d’un ordre parallèle. Autrefois, ils apparaissaient encore de temps à autre. Mais aujourd’hui, ces rencontres ont cessé. On n’en entend plus parler, comme si ce peuple s’était retiré définitivement, laissant derrière lui seulement le souvenir de son passage.

4. Actes communs aux fées et aux lutins

Le folklore des nains des grottes reste moins clairement défini que celui des fées, bien que ces deux créatures partagent souvent les mêmes lieux, notamment les cavernes. Pourtant, leurs caractéristiques se recoupent fréquemment, parfois jusqu’à se confondre avec celles attribuées aux « bonnes dames ». Une anecdote rapportée par René-François Le Men illustre bien cette proximité troublante : Une sage-femme, appelée à aider une Korrigan à accoucher, reçoit une pierre ronde pour frotter l’œil du nouveau-né. Par curiosité, elle applique aussi la pierre sur son propre œil droit. Grâce à cela, elle acquiert la capacité de voir l’invisible. Mais après avoir imprudemment révélé à une Korrigan qu’elle l’avait vue voler à la foire, celle-ci lui arrache l’œil.

Dans ses écrits publiés dans la Revue Celtique, René-François Le Men précise qu’il traduit littéralement « Korrigan » par « nains » et non par « fée ». Il insiste sur leur apparence : la Korrigan est toujours décrite comme une créature hideuse, contrairement aux fées, souvent dotées d’une beauté surnaturelle. Même Théodore Hersart de La Villemarqué, qui les imagine harmonieusement proportionnées, ne leur attribue que deux pieds de hauteur dans le Barzaz-Breiz (chants populaires de Bretagne). Enfin, les nains évoqués par René-François Le Men ne sont pas systématiquement associés aux cavernes, contrairement à ce que l’on pourrait penser.

Comme les fées, les nains de certaines traditions enlèvent les enfants humains pour les remplacer par leurs propres rejetons difformes. En Basse-Bretagne, cette pratique leur est même plus souvent attribuée qu’aux fées. Pour démasquer ces créatures, une méthode singulière était utilisée : on disposait devant le feu des coquilles d’œufs remplies de bouillie ou d’eau. Ce stratagème poussait le petit être à parler — révélant ainsi sa véritable nature.

Les Jetins, eux aussi, étaient réputés enlever des enfants chrétiens « pour en avoir la race », laissant à leur place un des leurs. Là encore, l’épreuve des coquilles d’œufs permettait de les identifier. Une fois démasqué, le petit Jetin exprimait sa surprise à travers une formule étrange. Les habitants se rendaient alors près de la demeure souterraine de ces créatures, menaçant de tuer l’enfant substitué. Cette ruse poussait les parents à restituer immédiatement le nourrisson enlevé. Dans le Poitou, les Fadets suivaient une logique similaire. Il suffisait de déposer l’enfant à l’entrée de leur roche et de le faire pleurer pour obtenir le retour du véritable enfant.

Les créatures des cavernes entretenaient aussi des relations ambivalentes avec les humains. Les fions, installés près de la Rance dans de petites cavernes appelées « caches », possédaient des fours mystérieux. Un jour, des laboureurs les entendirent souffler dans une corne pour appeler au four. Intrigués, ils demandèrent du pain. À la fin de leur travail, ils découvrirent une nappe dressée avec un tourteau et des couteaux. Mais lorsque l’un d’eux tenta d’en emporter un, la nappe disparut instantanément avec tout son contenu. Les Jetins, dans la même région, pouvaient également offrir nourriture — pain, saucisses, lard — mais toute tentative de s’approprier leurs objets était punie : le coupable se retrouvait cloué au sol jusqu’à restitution. Dans le Jura bernois, les Dusiens — aussi appelés Hairodes — se distinguaient par leur douceur. Vivant près de Montsevelier, ils offraient volontiers des gâteaux cuits dans leur « Four des Hairodes ». Ils se montraient joyeux si leurs présents étaient acceptés, mais devenaient agressifs en cas de refus. Leur société obéissait à des règles strictes. Chaque année, ils organisaient une course rituelle : le dernier arrivé, jugé le plus faible, était sacrifié sur un bûcher.

À l’image de Margot-la-Fée et des dames des « houles » marines, ces êtres possédaient également du bétail. Les fions du Pont aux Hommes Nées gardaient ainsi une vache noire qu’ils faisaient paître à proximité.

Un jour, l’animal endommagea un champ de blé noir. La propriétaire, venue se plaindre, entendit une voix lui répondre :

« Tais-toi, ton blé noir te sera payé. »

Peu après, les fions lui offrirent un godet de grain aux propriétés extraordinaires : les galettes qu’elle en tirait ne s’épuisaient jamais, à condition de ne les partager qu’avec sa famille — règle fréquente dans ce type de dons surnaturels. Quant aux vaches des nains de Basse-Bretagne, elles semblaient insaisissables : visibles de loin, elles disparaissaient dès qu’on tentait de s’en approcher.

5. Lutins bienveillants

Dinan et la Vallée de la Rance

Contrairement à l’image parfois inquiétante des créatures souterraines, les nains des cavernes sont rarement associés à de véritables actes malveillants. Leurs comportements relèvent davantage de la malice que de la cruauté — même si certaines de leurs espiègleries pouvaient sérieusement agacer les habitants des environs.

Ainsi, les Jetins des bords de la Rance avaient pour habitude de quitter leur refuge chaque soir pour s’aventurer dans les campagnes et jusque dans les villages. Là, ils se livraient à leurs amusements : ils embrouillaient les queues des chevaux, affolaient les cochons et ouvraient les poulaillers, semant un désordre aussi soudain qu’inexplicable.

Dans le Sud-Ouest, les Petits Hommes gascons jouissaient d’une réputation bien plus favorable. On les disait serviables et bienveillants, toujours prêts à rendre service. Pourtant, les récits restent vagues quant à la nature exacte de leur aide — contrairement à d’autres traditions où les actions des nains sont décrites avec précision.

Parmi les figures les plus généreuses du folklore, les Fadets du Poitou occupent une place particulière. Leur intervention était discrète mais précieuse : chaque nuit, ils menaient les brebis des métayers aux champs. Grâce à leurs soins, les troupeaux prospéraient d’une manière exceptionnelle. On racontait qu’il n’existait nulle part de brebis aussi belles et en aussi bonne santé que celles confiées à leur garde nocturne.

Dans le Nord et l’Est de la France, de nombreuses légendes présentent les nains des grottes sous un jour différent : celui d’êtres industrieux. Loin de se limiter à des tours ou à des interventions ponctuelles, ils y sont décrits comme exerçant un métier, voire pratiquant une forme de commerce d’échange. Ces récits renforcent une hypothèse souvent évoquée par les folkloristes : celle selon laquelle ces créatures seraient le souvenir transformé d’anciens peuples. Des populations anciennes, peut-être disparues, qui auraient vécu dans ces régions et maîtrisé des savoir-faire spécifiques — notamment le travail des métaux. Avec le temps, leur mémoire se serait peu à peu mêlée à l’imaginaire collectif, donnant naissance à ces figures de nains souterrains, à la fois artisans habiles et êtres mystérieux.

6. Nains raccommodant les outils

Dans certaines régions, les nains des cavernes ne se contentaient pas d’observer ou de jouer des tours : ils exerçaient de véritables activités artisanales, parfois même organisées comme un commerce. À Houmont, dans le Luxembourg, la tradition rapporte que ces lutins souterrains faisaient autrefois un commerce important de silex taillés. On leur attribuait notamment ceux retrouvés en grand nombre dans un lieu appelé le Thier du Tirifin, comme s’ils avaient eux-mêmes façonné et apporté ces vestiges. Plus au sud, la grotte de Nichet, à Fromelennes, était réputée abriter des nains nommés Nutons, invisibles, spécialisés dans la réparation. Chaque soir, les habitants venaient y déposer outils ou chaussures abîmés. Au matin, tout était remis en état — à condition de respecter une règle essentielle : payer en nature. Jamais d’argent.

Dans la même veine, un personnage mystérieux était connu sous le nom de Nutons. Ce sorcier nocturne, lié aux grottes de Montigny-sur-Meuse, ne se montrait jamais de jour. On déposait les objets à réparer à l’entrée de sa demeure, puis on revenait les récupérer la nuit, en laissant en échange des provisions variées. Là encore, toute rémunération monétaire était exclue.

Dans l’est de la France, plusieurs récits insistent sur la relation autrefois étroite entre les hommes et ces nains artisans. Longtemps, ces derniers prirent plaisir à rendre service, répondant aux besoins des habitants avec efficacité et discrétion. Mais cette entente reposait sur un équilibre fragile. À l’image des Korrigans de Bretagne, ces êtres cessèrent progressivement tout contact après avoir été victimes d’ingratitude ou d’irrespect. Certains récits évoquent des gestes déplacés, des moqueries ou des tentatives de tromperie qui auraient rompu définitivement ce lien. Près d’Amancey, la caverne appelée la Lutinière illustre parfaitement cette ancienne alliance. Lorsqu’un fer à cheval ou un soc de charrue devait être réparé, il suffisait de le déposer le soir à l’entrée, accompagné d’un petit gâteau garni de beurre ou de confitures. Au matin, le constat était toujours le même : le gâteau avait disparu… mais l’outil était parfaitement réparé. Ce rituel simple, fondé sur l’échange et le respect, témoigne d’un temps où humains et créatures souterraines coexistaient encore — chacun honorant les règles invisibles qui rendaient cette collaboration possible.

7. Leur départ provoqué par les hommes

La grotte du Trou-Manto à Lovegnée/Ben-Ahin-Huy

Malgré leur bienveillance et les nombreux services rendus, les nains des cavernes n’étaient pas insensibles au comportement des hommes. Leur retrait progressif des relations humaines s’explique souvent par des actes d’irrespect, parfois même par de simples plaisanteries… mais aux conséquences irréversibles. Près d’Amancey, la caverne appelée la Lutinière, tout fonctionnait selon un échange simple et respectueux. Pourtant, un jour, un mauvais plaisant décida de détourner ce rituel. Il déposa un vieux fer à cheval accompagné d’un gâteau… mais, en guise de confiture, il y avait étalé de la bouse de vache. Ce geste grossier provoqua la colère des mystérieux forgerons souterrains. Dès lors, s’ils continuèrent à faire résonner leurs marteaux dans la forge cachée, ce ne fut plus jamais pour venir en aide aux habitants d’Amancey.

Non loin de Ben-Ahin-les-Huy, les Lutons du Trou-Manteau entretenaient une relation privilégiée avec un habitant du village. Chaque soir, ils venaient jusqu’au seuil de sa maison récupérer les objets à réparer, ainsi que les présents qu’il leur offrait généreusement. Mais cette harmonie fut brisée par la malveillance. La femme de cet homme, décrite comme méchante, décida de saboter cette relation. En cachette, elle remplaça les offrandes : du sel à la place de la farine, du tan moulu au lieu du café, et des tartines moisies. Le lendemain, la punition fut immédiate. Sa cuisine avait été entièrement vidée. En sortant, elle découvrit tous ses objets soigneusement rangés… sur le toit de la maison. Lorsque son mari les récupéra, il trouva dans un seau les faux présents qu’elle avait offerts aux lutins. Furieux, il la châtia sévèrement. Mais le mal était fait : jamais plus il ne revit les petits hommes.

En Alsace, la rupture prit une autre forme — celle de la moquerie. Dans la Caverne aux Loups (grotte du Wolfloch) vivait tout un peuple de nains. Ils menaient une existence paisible, vivant en couples unis, sans vieillesse ni descendance. Proches des habitants, ils participaient à leurs travaux et à leurs cérémonies, où ils occupaient même une place d’honneur. Un mystère, cependant, intriguait les villageois : ces nains portaient de longues robes traînantes qui dissimulaient leurs pieds. Poussées par la curiosité, de jeunes filles mirent au point une ruse. Avant l’aube, elles répandirent du sable fin à l’entrée de la grotte, puis allèrent se cacher pour observer. Lorsque les nains sortirent, leurs traces révélèrent leur secret : ils avaient des pieds de chèvre. Les jeunes filles éclatèrent de rire. Découverts et humiliés, les nains rentrèrent dans la caverne, visiblement attristés. À partir de ce jour, ils disparurent à jamais, mettant fin à toute relation avec les habitants.

8. Lutins étalant leurs richesses

Scène nilotique représentant des Pygmées, mosaïque présumée provenir d’Afrique romaine

Certains nains et lutins des cavernes ressemblent aux génies des mines : gardiens des trésors souterrains, ils possèdent un rapport fascinant avec l’or et les métaux précieux. Mais à la différence des créatures purement secrètes, ils prennent parfois plaisir à exposer leur richesse au grand jour — toujours selon leurs propres règles.

À Saint-Gilles-Pligeaux, une naine sortait occasionnellement d’une caverne perchée sur le flanc d’une colline pour étaler son argent directement sur le gazon, comme pour inviter les passants à tenter leur chance. Sous le château de Morlaix, à la fin du XVIIIᵉ siècle, vivaient des nains d’un pied de haut qui marchaient en frappant sur de petits bassins. Ces êtres mystérieux exposaient leur or au soleil, le laissant sécher avant d’en faire profiter les humains : celui qui tendait modestement la main recevait une poignée de métal, mais quiconque venait avec un sac ou des intentions trop gourmandes était éconduit et parfois même maltraité. Cette délicate balance entre générosité et châtiment révèle combien ces créatures réglaient leurs interactions selon un code précis, mélange d’opportunité et de prudence.

En Gascogne, un rituel particulier se déroulait la nuit de la Saint-Sylvestre. Les Petits Hommes sortaient de leurs grottes pour étaler pendant une heure l’or qu’ils gardaient sous terre. Ce trésor, sans cette exposition nocturne, aurait pourri et pris une teinte rougeâtre. Mais ces apparitions étaient rares. Les légendes suggèrent que ces nains avaient peut-être quitté le pays, ou qu’ils n’osaient plus se montrer en plein jour. Deux raisons principales sont avancées : la méchanceté des hommes et la crainte des oies, ennemies naturelles de ces petits êtres, tout comme les grues l’étaient des Pygmées.

9. Lutins du XIXe siècle

Au XIXᵉ siècle, la présence des lutins des cavernes devient de plus en plus discrète. On en parle surtout au passé, comme si ces créatures s’effaçaient progressivement du monde des humains. Pourtant, certaines traditions locales témoignent de leur persistance. Dans les Deux-Sèvres, vers le milieu du XIXᵉ siècle, on racontait que les lutins n’avaient pas abandonné leurs anciennes résidences. Les femmes de la vallée de la Sèvre se rassemblaient le soir pour filer ou tricoter dans des excavations creusées lors de l’extraction de la pierre. Ces cavités, tempérées et agréables, évitaient de devoir entretenir un feu pour se réchauffer.

Mais la cohabitation avec les farfadets n’était pas toujours pacifique. Ces petits êtres, habitués à régner sur ces cavernes, se voyaient envahis par la foule féminine. Dans la demi-obscurité, ils se vengeaient à leur manière : fuseaux égarés, fil embrouillé ou lumière éteinte subitement, autant de tours malicieux pour rappeler aux intrus que la caverne restait leur domaine.

10. Les Lamignak basques : prépondérance des mâles sur leur femelle

Statue représentant une lamigna dans le quartier de Garagartza à Arrasate (Guipuscoa), Espagne

Dans le folklore basque, les cavernes sont presque toujours associées aux Lamignak (lamigna au singulier), que le linguiste Julien Vinson (Légendes et récits populaires du Pays basque – p. 31), (œuvres), décrit comme des sortes de génies rustiques. Ces créatures existent des deux sexes, mais les mâles dominent nettement dans les récits traditionnels. Dans les premières légendes recueillies par Jean-François Cerquand, seuls les Lamignak mâles apparaissent, ce qui suscita chez le chercheur une hésitation initiale à les comparer aux fées. Ce n’est qu’avec d’autres récits qu’il découvrit que ces êtres vivaient aussi en famille, mari et femme, et pouvaient avoir des enfants.

Les dames Lamignak accomplissent souvent des gestes semblables à ceux des fées traditionnelles. C’est pourquoi certains de leurs actes ont été évoqués dans la section précédente sur les lutins et nains des cavernes. Mais là où les comparaisons s’arrêtent, c’est avec les Lamignak mâles. Leur puissance dépasse de loin celle des « féetauds » des grottes maritimes — ces seuls maris ou frères de fées dont les gestes sont mentionnés avec quelque précision.

Les récits des pêcheurs montrent une distinction nette : là où les féetauds des littoraux abandonnent volontiers la gestion du foyer à leurs compagnes et se laissent guider, les Lamignak mâles imposent leur domination. Le rôle de leurs compagnes est effacé, tandis que les actes attribués aux mâles rappellent ceux des anciens seigneurs : autorité, violence et contrôle. Certaines histoires rapportent même qu’ils retiennent de force des paysannes dans leurs demeures souterraines, démontrant leur puissance et leur nature impérieuse. Ainsi, les Lamignak incarnent une figure masculine prépondérante dans le folklore basque, mêlant puissance, terreur et autorité au sein des cavernes qu’ils habitent.

11. Jeunes filles enlevées par les Lamignak

La Grotte d’Orhi. Source Euskal mendiak

Dans le folklore basque, les Lamignak n’étaient pas seulement des créatures puissantes et autoritaires : certains récits racontent qu’ils enlevaient de jeunes filles pour les retenir dans leurs cavernes, créant des histoires mêlant enchantement, danger et merveilleux.

Un jour, alors qu’une jeune fille gardait son troupeau dans la montagne, un Lamigna surgit et l’emporta sur son dos. Malgré ses cris désespérés, elle fut conduite dans la grotte des Lamignac d’Aussurucq, où elle passa quatre ans. Là, elle était nourrie de pain blanc comme la neige et d’autres mets d’une qualité exceptionnelle, préparés par les Lamignak eux-mêmes. Au cours de sa captivité, elle eut un fils de trois ans avec son ravisseur. Un jour, alors que les Lamignak s’étaient rendus sur la lande de Mendi pour se divertir avec des hommes sauvages appelés Maures — grands, forts et riches —, elle se retrouva seule avec son fils. Prévenante, elle lui demanda de rester silencieux, puis profita de leur absence pour s’échapper. Elle courut jusqu’à sa maison, où ses parents eurent du mal à la reconnaître, tant les années et l’épreuve l’avaient transformée.

Un autre récit évoque une femme retenue contre son gré dans le monde souterrain, semblable aux princesses enfermées dans les châteaux enchantés : elle ne pouvait être délivrée qu’à un moment précis de l’année, et selon des conditions strictes. Un berger découvrit un jour, dans la grotte du mont Ohry, une jeune dame se peignant avec un peigne d’or. Elle lui proposa :

« Si tu veux me tirer sur ton dos de cette grotte, le jour de la Saint-Jean, je te donnerai tout ce que tu désireras. Mais, quoi que tu puisses voir sur ton chemin, tu ne devras pas t’effrayer. »

Le berger promit, et à la Saint-Jean, il prit la jeune dame sur son dos pour la libérer. Mais en chemin, il aperçut des bêtes de toutes sortes et un dragon lançant des flammes. Pris de peur, il abandonna sa tâche et s’enfuit. Désespérée, la dame jeta un cri terrible :

« Maudit soit mon sort ! je suis condamnée à vivre encore mille ans dans cette grotte ! »

12. La toilette des Lamignak

Dans la grotte des laminaks. Source Midjourney, Monde légendaire

Il arrivait que les Lamignak se peignent à l’entrée de leur caverne. Un homme observa un jour une jeune Lamigna démêlant ses cheveux, accompagnée d’un panier rempli d’or. Habituellement, les dames Lamignak effectuaient cette toilette dans l’intimité de leur demeure souterraine, mais cette fois, la scène se déroulait à l’air libre.

Un autre récit raconte qu’un garçon, passant près d’une caverne, osa jeter un coup d’œil par-dessus une pierre et aperçut une dame Lamigna aux cheveux jaunes, d’une beauté éclatante, en train de se peigner. Pris par la curiosité, il lui adressa une plaisanterie. La jeune Lamigna, offensée, se mit à le poursuivre. Le garçon, effrayé, s’enfuit et sauta vers un endroit éclairé par le soleil. Là, la dame ne put le suivre : son domaine semblait limité à l’ombre et à l’intérieur de la caverne. Pour le punir, elle lança son peigne d’or, qui s’enfonça dans le talon du garçon.

13. Les Hommes cornus : ils enlèvent des femmes

Deux Satyres, toile de Pierre Paul Rubens, 1618-1619

Dans le folklore de la Gascogne, une autre catégorie de créatures souterraines est particulièrement redoutée : les Hommes cornus. Ces êtres, qui vivaient sous terre parmi les rochers, se distinguaient par des traits saisissants : une queue et des jambes velues comme celles des boucs, tandis que le reste de leur corps ressemblait à celui des humains. Même si l’on connaissait leurs habitats, on n’en parlait plus qu’au passé. Selon la tradition, les Hommes cornus avaient quitté la région pour aller vivre ailleurs, leur destination restant un mystère. Une description ressemblant fort aux satyres grecs.

Mais durant la période où ils habitaient la Gascogne, ces créatures avaient la réputation d’enlever les jeunes filles les plus jolies du pays, à l’image des Lamignak, car il n’existait pas de femmes cornues pour les accompagner dans leur monde souterrain.

En outre, on les accusait de sortir la nuit de leurs retraites pour voler dans les champs, dérobant des provisions pour subsister. Leur image mêle donc fascination et crainte : des êtres à moitié humains, puissants et indépendants, qui imposaient aux habitants le respect et la prudence.

14. Les géants et les enchanteurs

Grotte menant au portail de Merlin l’Enchanteur

Dans certaines régions montagneuses de l’Est de la France, les cavernes vastes et impressionnantes offrent un cadre idéal pour imaginer la résidence de créatures gigantesques. Pourtant, rares sont celles associées à des héros mythologiques ou à des géants dans les traditions locales.

En Bretagne, le conte Les aventures de monsieur Tam-Kik, rédigé par Ernest du Laurens de la Barre (1819-1882), raconte qu’un aventurier tomba entre les mains d’un énorme Rounfl, un ogre anthropophage. Celui-ci l’emporta pour le cuire et le manger dans une grotte creusée dans la paroi de la montagne, une cavité si haute qu’elle était comparée à une église. Cette histoire illustre la fascination du folklore pour la confrontation entre humains et êtres colossaux, mêlant danger, audace et merveilleux.

Près du Quillio, dans le Morbihan, on pouvait voir le portail de la grotte où résidait l’enchanteur Merlin, figure emblématique de la tradition bretonne. Non loin du château de la Roche-Lambert, une autre caverne était associée à Gargantua, le héros colossal de la littérature populaire. C’est, semble-t-il, la seule grotte identifiée comme sa demeure, témoignant de la rareté des résidences géantes dans les récits locaux.

Plus loin, en Suisse romande, un être immense aurait vécu à une époque relativement récente dans la Tanna au géant Pâtho, dans la grotte éponyme. Les traditions locales conservent le souvenir de sa taille et de sa puissance, laissant aux cavernes une aura de mystère et de fascination.

15. Les monstres des grottes

Outre les lutins, Lamignak et géants, certaines cavernes de France sont associées à des créatures mystérieuses et inquiétantes, souvent décrites comme des monstres ou des êtres mal définis. Ces récits témoignent de la fascination et de la crainte qu’exerçaient les profondeurs souterraines sur les habitants.

Près de Verdun (Cher), la grotte appelée Four à Porchas doit son nom à un enchanteur qui y aurait vécu. Ses histoires, notamment ses galanteries légendaires à l’égard des femmes, ont traversé les générations, mêlant magie et séduction dans le folklore local.

Dans les grottes du Bugey, on parlait d’un personnage énigmatique, surnommé le proscrit du Bugey (chapitre XV). Selon certaines traditions, il serait encore vivant, tandis que d’autres pensent qu’il a disparu depuis longtemps. Autrefois, on déposait des jattes de lait à l’entrée de ces cavernes, censées servir à ce résident pour subsister. Malgré ces offrandes, le proscrit restait mélancolique et distant, se promenant la tête baissée et se retirant au fond de son antre pour éviter tout contact avec ses bienfaiteurs. Certaines cavernes avaient la réputation d’abriter des créatures beaucoup plus terrifiantes.

  • En Périgord, une grotte aurait été le repaire d’un monstre se nourrissant de la chair des passants.
  • En Auvergne, sur la montagne du Rez de Sol, un être féroce, moitié homme, moitié bête, terrorisait les campagnes voisines. La légende raconte qu’un vaillant Templier, surnommé le chevalier des Murs, le tua en combat singulier d’un coup d’épée, libérant ainsi la population de sa terreur.

Références :

Croyances, mythes et légendes des pays de France, Paul Sébillot

La Cité de Dieulivre XV – chapitre XXIII, Saint Augustin

Revue Celtique, article de Renée-François Le Men

Barzaz-Breiz, Théodore Hersart de La Villemarqué

Légendes et récits populaires du Pays basque – p. 31, ses œuvres, Julien Vinson

Les aventures de monsieur Tam-Kik, Ernest du Laurens de la Barre