Les fées des grottes
1. Principaux habitants des grottes et leurs merveilles

Les grottes figurent parmi les habitations des fées montagnardes, et plus rarement de certaines fées sylvestres. Mais elles constituent avant tout la demeure par excellence des fées rustiques. Jusqu’à une époque relativement récente, les paysans croyaient que de nombreuses cavernes — de tailles et d’importances variées — situées dans des lieux isolés, mais proches des villages, avaient été habitées par des dames surnaturelles, à la fois puissantes et mystérieuses. D’un bout à l’autre de la France, de nombreuses grottes portent encore des noms associés aux fées. Ces appellations témoignent de l’importance de ces croyances dans la culture populaire.
Plusieurs légendes évoquent des visiteurs revenus raconter ce qu’ils avaient vu. Ainsi, un chasseur bossu, égaré, entra un soir dans l’antre de Bourrut, près de Loubières, dans l’Ardèche. La grotte lui apparut entièrement illuminée. La mousse s’y était changée en or, et au centre se dressait une table richement servie, devant laquelle il prit place. Après son repas, il vit tomber des quilles d’or, puis une boule d’or — qui se révéla être le corps d’une fée. Celle-ci se mit à chanter : « Lundi, mardi », tout en dansant. D’un geste, elle lui enleva sa bosse et la déposa sur le chambranle de la cheminée, avant de disparaître sans laisser de trace. De retour chez lui, il raconta son aventure. Comme souvent dans ce type de récit, un autre chasseur bossu tenta sa chance. Il assista aux mêmes merveilles, mais commit une imprudence : il ajouta « Mercredi » au refrain de la fée. Pour le punir, celle-ci lui planta une seconde bosse sur la poitrine. Ce récit a été rapporté par Martial Séré dans Les Incantats de la tuto dé Bourrut de Léjando de Loubieros, (1877), publié à Fouich. Il est probable que le motif des bossus et des jours de la semaine ait été ajouté à une version plus ancienne, la légende actuelle mêlant plusieurs éléments d’origines diverses.
On accédait aux fées de Landaville par de larges ouvertures dissimulées sous des souches d’aubépine. Leur demeure se trouvait au plus profond de la grotte. À l’intérieur, les visiteurs décrivaient une multitude de chambres, toutes plus somptueuses que l’intérieur d’une église. La lumière y était omniprésente, plus éclatante qu’en plein midi, grâce à d’innombrables étoiles multicolores suspendues dans les airs. Les murs étaient recouverts de miroirs étincelants, si brillants qu’il était impossible de les fixer du regard. Les fées y passaient leur temps à chanter et à jouer. Par beau temps, elles sortaient la nuit par les trous de Fosse. Leur nature était insaisissable : si légères qu’elles ne touchaient pas le sol, elles semblaient presque transparentes, laissant passer la lumière à travers elles.
Ordinairement, les grottes habitées par les fées possédaient une entrée identifiable. Mais il arrivait qu’elle soit si bien cachée qu’elle devenait invisible — inaccessible sans un talisman. Dans le Pays basque, un récit raconte qu’une jeune fille d’une grande beauté se présenta chez la maîtresse de la maison Gorritépé pour lui demander assistance auprès d’une femme en train d’accoucher. Toutes deux se rendirent dans un bois. Là, la jeune fille lui remit une baguette et lui demanda de frapper le sol. À cet instant, un portail s’ouvrit. Derrière cette ouverture apparut un château d’une magnificence exceptionnelle, baigné d’une lumière aussi éclatante que celle du soleil. Dans la plus belle des chambres se trouvait une Lamigna, prête à accoucher. Autour d’elle, une multitude de petites créatures immobiles entouraient la scène, comme figées dans une attente silencieuse. Après avoir accompli sa tâche, la visiteuse fut invitée à manger. On lui offrit également un morceau de pain d’une blancheur éclatante, qu’elle décida de conserver pour le montrer à sa famille. Mais au moment de quitter les lieux, un obstacle inattendu survint. Arrivées devant le portail, aucune des deux femmes ne parvint à l’ouvrir. La jeune fille demanda alors si la visiteuse emportait quelque chose. Lorsqu’elle apprit qu’un morceau de pain avait été conservé, elle lui demanda de le restituer. Dès que cela fut fait, la porte s’ouvrit aussitôt. Avant de la laisser partir, la jeune fille lui remit une poire d’or, avec une consigne précise : la placer dans son bahut et n’en parler à personne. Si elle respectait ce secret, elle trouverait chaque matin, à ses côtés, une pile de louis.
2. Les fées accouchées par des femmes

Les dames des grottes, tout comme celles des « houles » du bord de la mer, faisaient appel aux services de femmes humaines lorsqu’elles étaient sur le point d’accoucher. En Haute-Bretagne, les Margot-la-Fée faisaient ainsi venir des sages-femmes dans leurs cavernes. Mais cette intervention n’était pas sans conséquence. Si la matrone portait à son œil — avant de l’avoir lavée — la main qui avait servi à l’accouchement, elle acquérait alors un pouvoir singulier : celui de reconnaître les fées, même lorsqu’elles se dissimulaient sous des apparences ordinaires. L’une de ces femmes, ayant surpris le mari d’une Margot-la-Fée en train de voler du grain, ne put s’empêcher de s’écrier : « au voleur ! ». Découverte, elle fut immédiatement punie. La fée lui demanda avec quel œil elle avait vu — puis le lui arracha sans hésitation.
Un récit similaire se retrouve près d’Accous (Basses-Pyrénées). Le mari d’une fée vivant dans la Grotte des Fées vint chercher une accoucheuse à Bedous. La femme accepta de le suivre. Arrivés à un certain endroit, il ordonna à un rocher de s’ouvrir, révélant l’entrée de la grotte. À l’intérieur, elle accomplit sa tâche et aida la fée à accoucher. En récompense, il lui fut permis d’emporter ce qu’elle désirait — à condition de le déclarer. Mais, tentée, elle dissimula en secret dans sa poche un morceau de pain d’une blancheur exceptionnelle, semblable à celui qu’on lui avait servi. Lorsqu’elle voulut quitter la grotte, elle se trouva incapable de franchir la sortie. La fée comprit immédiatement : « Vous avez pris quelque chose. » La femme nia d’abord, mais dut finalement avouer qu’elle avait caché du pain sous ses vêtements. Une fois le pain restitué, on lui en donna un autre — cette fois avec permission — et elle put enfin sortir.
3. Grottes à deux issues

Un épisode similaire à celui évoqué précédemment se retrouve dans une légende du Pays basque. Une Lamigna vivant dans une caverne près de Goetin fit appel à une sage-femme pour l’aider à accoucher. En récompense, elle lui proposa de choisir entre deux pots à feu : l’un recouvert d’or, l’autre de miel. La femme, séduite par l’apparence du premier, choisit celui couvert d’or. Mais à sa grande déception, il ne contenait que du miel. À l’inverse, le pot qu’elle avait dédaigné — celui recouvert de miel — était en réalité rempli d’or. Ce motif, fréquent dans les récits féeriques, rappelle que les richesses véritables se dissimulent souvent sous des apparences modestes, tandis que l’éclat trompeur peut conduire à la perte.
Les fées vivant dans ces grottes formaient souvent de véritables communautés. Elles n’étaient pas seules : des figures masculines étaient également présentes à leurs côtés. Toutefois, à l’image des « fétauds » (le mâle de la fée) des houles maritimes, leur rôle restait très discret. Certaines de ces fées imposaient des règles strictes quant à la présence humaine — et en particulier masculine — dans leurs demeures. Ainsi, celles du Creux d’Enfer, près de Panex, vivaient sans admettre d’hommes. Pourtant, elles avaient des enfants, dont l’origine demeurait inconnue.
Ces fées élevaient elles-mêmes leurs enfants. Mais cette maternité avait une conséquence physique remarquable : leurs seins se détendaient et s’allongeaient à un point tel qu’ils devenaient gênants. Pour s’en accommoder, elles devaient les rejeter sur leurs épaules.
4. Fées voleuses d’enfants

Selon une croyance très répandue en Europe, les fées enlèvent les enfants qui leur plaisent et les remplacent par les leurs. Ces substituts sont généralement décrits comme noirs, laids et dotés d’un air étrangement vieilli. En Haute-Bretagne, lorsqu’un enfant présente ces caractéristiques, on dit encore qu’il s’agit d’un « enfant des fées ». Les nourrissons enlevés par les dames des grottes, comme ceux qu’elles déposent à leur place, sont le plus souvent des garçons. Toutefois, certaines exceptions existent : en Vendée, une jolie fille aurait été enlevée et remplacée par une enfant d’une laideur effrayante. Des récits similaires apparaissent également sur les bords de la Manche et chez les Margot-la-Fée des Côtes-d’Armor.
Dans certaines régions, les humains tentent de déjouer ces enlèvements. Ainsi, les fées de Montravel, en Auvergne, enlevaient des petits garçons sans procéder à un échange. Une mère, privée de son enfant, suivit le conseil d’une fée bienveillante : elle déposa à l’entrée de la caverne de petits sabots soigneusement lustrés. Un petit fadou sortit, fasciné par ces objets. En les chaussant, il trébucha et tomba. On s’empara alors de lui, et il ne fut rendu qu’après que les fées eurent restitué l’enfant de la paysanne. (voir la légende sur Monde légendaire)
Dans le Livradois, une tradition inverse le schéma habituel. Cette fois, ce sont les humains qui auraient commencé par enlever les enfants des fées. En représailles, celles-ci enlevèrent tous les nouveau-nés chrétiens. Lorsque les mères vinrent supplier qu’on leur rende leurs enfants, les fées répondaient :
Randa nou noutri Fadou
Vou randran voutri Saladou.
(Rendez-nous notre Fade
Nous vous rendrons votre Salé.)
Cette formule fait référence au sel du baptême, symbole chrétien essentiel.
Aux environs de Royat, une version proche circule, bien que le point de départ diffère. Là, on affirme que ce sont les fées qui enlèvent les enfants du pays. Les hommes décidèrent alors de capturer à leur tour les enfants des fées. Lorsque celles-ci vinrent les réclamer, une formule similaire fut prononcée :
Randa noutri fadou
Qui es fadaou,
Vou rendren lon saladou
6. Moyen de reconnaître les changelings et de forcer les fées à rendre les enfants changés

Le plus souvent, les fées enlèvent les enfants humains et déposent les leurs à leur place. Ceux laissés par les Margot-la-Fée des Côtes-d’Armor sont réputés insatiables : ils mangent davantage que des adultes. Les habitants connaissaient un moyen infaillible pour démasquer ces petits fétauds. Il suffisait de placer devant le feu des coques d’œufs remplies d’eau. À cette vue, l’enfant, surpris, s’écriait :
J’ai bientôt cent ans,
Je n’ai jamais vu tant de petits pots bouillants.
Ce langage trahissait une ancienneté anormale, incompatible avec un nourrisson. Une fois le changeling identifié, il suffisait parfois de faire mine de le battre pour que les Margot-la-Fée rapportent aussitôt l’enfant qu’elles avaient enlevé.
Une variante particulièrement proche existe dans la vallée d’Aoste, région de langue française située de l’autre côté des Alpes. Une fée d’une grande beauté, vivant dans une grotte du vallon de Réchanté, avait échangé son fils — malingre, bossu et muet — contre un enfant du village. Malgré les soins reçus, l’enfant ne grandissait pas. Sur les conseils d’une vieille femme, on disposa des coques d’œufs autour du feu et on plaça le petit devant la cheminée. À la surprise générale, il parla pour la première fois :
Té vu tre cou prà, tre cou tchan, tre cou arbrou gran, e jamé vu tan dé ballero d’otor dou fouec.
(J’ai vu trois fois pré, trois fois champ, et trois fois de grands arbres, et jamais je n’ai vu tant d’amusettes autour du feu !)
La supercherie étant révélée, on porta le nain près de la grotte et on le fouetta. Attirée par ses cris, la fée accourut, permettant aux parents de pénétrer dans la caverne et de reprendre leur enfant. Ce récit est curieux à plus d’un titre : ordinairement les fées, au lieu d’abandonner leur rejeton et de compter pour le nourrir sur la pitié des gens, le placent dans le berceau même où était celui qu’elles ont dérobé. La formule dite par l’enfant changé ressemble singulièrement à celle que récite à la vue des coques d’œufs un petit fétaud de la Haute-Bretagne : « J’ai vu la forêt d’ArJenne, / Toute en seigle et en (aveine) / La forêt de Bosquen / Tout en bien (en labour), etc »
Ce type d’épreuve se retrouve dans plusieurs régions : en Normandie, à Guernesey, dans la Bresse, et probablement en Vendée, où elle a évolué. Dans cette dernière région, la pratique ne sert plus à identifier le changeling, mais à provoquer la restitution. Une mère plaçait treize œufs sous la cendre avant de se coucher — et retrouvait son enfant au matin.
Dans d’autres régions encore, la reconnaissance des enfants changés repose sur l’expérience des anciennes. Les vieilles femmes savent, au premier regard, identifier ces « fayons ». La méthode la plus répandue consiste alors à faire pleurer l’enfant. En Forez, on raconte qu’un nourrisson peut être remplacé par une sorte de petit Hercule, vorace malgré l’absence de dents. Les commères conseillent alors de porter l’enfant à l’entrée d’une grotte et de le fouetter jusqu’à ce qu’il pleure fortement. Ce cri attire la fée, qui revient échanger les enfants en déclarant : Te vequio le tio, rends-me le mio !
Un dernier récit, situé à Panex, illustre une autre forme de restitution. Une femme, occupée à sarcler son champ, avait laissé son enfant dans son berceau. À son retour, elle découvrit un petit être noir à sa place. Sur les conseils d’une vieille femme, elle revint le lendemain sans avoir nourri l’enfant. Celui-ci se mit à pleurer. Attirée par ces cris, la fée apparut, rapporta le véritable nourrisson et reprit le sien dans la grotte.
7. Hommes enlevés par des fées

Les légendes rapportent, sans toujours entrer dans les détails, que des adultes pouvaient être emmenés par les fées dans leurs demeures souterraines, parfois de force, parfois avec leur consentement. Dans la région pyrénéenne, les fées noires enlevaient les jeunes vachers qui délaissaient leurs troupeaux pour partir à la recherche de nids de perdrix blanches. Les Margot-la-Fée, quant à elles, retenaient aussi des hommes dans leurs cavernes — mais sans contrainte. Ceux qui y séjournaient s’y plaisaient tant que le temps leur semblait s’écouler deux fois plus vite qu’il ne le faisait réellement.
Il arrivait que ces relations aillent jusqu’au mariage. Mais, comme dans de nombreuses traditions, ces unions étaient soumises à des conditions strictes. Une fée de la grotte aux Fées de Vallorbe accepta d’épouser un forgeron, à la condition qu’il ne la voie que lorsqu’elle le déciderait, et qu’il ne s’aventure jamais dans les autres parties de la grotte. Pendant quinze jours, tout se déroula sans incident. Mais le seizième jour, poussé par la curiosité, le forgeron entrouvrit la porte d’une pièce voisine. Il y aperçut sa femme endormie, sa robe relevée laissant apparaître des pieds semblables à ceux d’une oie. Découverte, la fée — alertée par les aboiements de sa chienne — le chassa aussitôt et le menaça de lourdes sanctions s’il révélait ce qu’il avait vu. Incapable de garder le secret, il raconta l’histoire à ses compagnons. Pour preuve, il leur montra les bourses qu’elle lui avait offertes. Mais celles-ci s’étaient transformées : les pièces d’or étaient devenues des feuilles de saule, les perles, des baies de genévrier. Peu après, les fées disparurent. On disait qu’elles s’étaient retirées dans les grottes profondes de Montchérand, près de la ville d’Orta, sans que personne n’ose jamais vérifier.
Un motif similaire apparaît dans les récits de Corse. Une fée vivait près de la rivière de Rizzanèse, où on la voyait laver son linge. La rumeur affirmait que celui qui réussirait à la saisir par les cheveux deviendrait son époux. Un jeune homme parvint à la capturer. Malgré ses tentatives pour le dissuader, elle accepta de l’épouser, à une condition : qu’il ne cherche jamais à voir son épaule nue. Le mariage fut célébré, et ils eurent six enfants. Mais un jour, profitant de son sommeil, le mari céda à la tentation et découvrit son épaule. Un cri déchirant retentit. La fée lui montra alors une plaie laissant apparaître ses os, puis s’enfuit avec ses filles. Le mari ne la revit jamais. Une autre légende corse, liée à une fée lacustre, se termine de manière similaire.
Les hommes qui épousaient les Margot-la-Fée en Haute-Bretagne ne semblaient pas soumis à de telles interdictions. Cependant, ils restaient vivre dans la grotte, adoptant entièrement le mode de vie des fées — comme s’ils avaient définitivement quitté le monde des humains.
8. Occupations des fées dans leur demeure ou dans le voisinage

Les légendes qui évoquent la beauté des grottes décrivent également, parfois avec précision, les occupations de leurs habitantes. À l’image des « houles » des falaises, ces fées se livrent à des travaux féminins proches de ceux des ménagères des environs. Elles boulangent, cuisent leur pain, filent la laine avec habileté. On les voit aussi laver leur linge, à la rivière ou dans les étangs voisins. Ce linge, d’une blancheur éclatante, est devenu proverbial dans les récits populaires.
En Saintonge, les paysans désignaient sous le nom de Fades ou de Bonnes les fées aperçues sur les rives de la Charente, près des grottes de la Roche-Courbon, de Saint-Savinien et des Arcivaux (écouter le podcast dédié aux Fades de la Roche-Courbon). Elles apparaissaient la nuit, au clair de lune, prenant souvent l’apparence de vieilles femmes et se déplaçant généralement par groupes de trois. Dotées du pouvoir de prédire l’avenir et de jeter des sorts, elles étaient aussi appelées Filaudières, en raison du fuseau et de la quenouille qu’elles portaient sans cesse.
Les fées d’Aï, qui habitaient le Pertuis, étaient réputées pour être de bonnes ménagères. Elles entretenaient leurs grottes avec soin, balayant et s’occupant de divers ouvrages. À Leyzen, on racontait avoir trouvé, dans un amas de balayures situé sous la grotte du Pertuis, de minuscules objets : dés à coudre, petites paires de ciseaux, rognures d’étoffes — autant de traces d’une activité invisible mais bien réelle.
Dans les montagnes des Pyrénées, les hades (ou hada) et les blanquettes, habitantes des grottes, laissaient parfois apparaître leurs chevelures d’or, resplendissantes au soleil, à l’entrée de leur demeure. Mais cette vision était un piège : ceux qui tentaient de s’en approcher ou de les atteindre perdaient l’équilibre et roulaient dans les précipices.
9. Leurs lessives

Les fées des grottes, comme celles des fontaines et des lacs, lavaient elles-mêmes leur linge. Mais, même lorsqu’elles s’y consacraient après le coucher du soleil, leur tâche n’avait rien de lugubre, contrairement aux lavandières condamnées à expier leurs fautes. En Forez, lors des nuits calmes, on entendait distinctement les dames de la Grotte des Fayettes battre leur linge. Celui-ci était décrit comme d’une finesse extrême, presque tissé de nuages et bordé de rayons de clair de lune. Au lever du jour, si un curieux les surprenait encore à l’ouvrage, elles disparaissaient aussitôt, semblables à des feuilles emportées par le vent. Il arrivait cependant que, dans leur fuite précipitée, l’une d’elles abandonne sur la bruyère un battoir d’or massif.
Dans l’Ariège, les enchantées lavaient également leur linge dans une grotte, frappant les étoffes à l’aide d’un battoir d’or. Lorsqu’elles disparurent soudainement à l’établissement de la bonne loi, elles laissèrent cet objet au fond du lavoir — où il se trouverait encore. Mais nul n’ose aller le chercher. Une condition stricte s’impose : pour espérer le trouver, il faudrait s’y rendre seul, à minuit, et sans lumière.
Dans le Dauphiné, les fayules choisissaient les jours de brouillard pour étendre leur linge, presque immatériel, sur les rochers. Paisibles en temps ordinaire, elles devenaient redoutables si quelqu’un osait les déranger. En un instant, tout disparaissait — et un sort s’abattait sur l’imprudent, qui voyait le malheur frapper sa maison dans l’année.
En Haute-Bretagne, les Margot-la-Fée faisaient également leur lessive, souvent près des doués, parfois même en plein jour, mais plus fréquemment au crépuscule. À l’image des lavandières de nuit, elles pouvaient se montrer cruelles : ceux qui tentaient de les aider à tordre le linge risquaient de voir leurs bras brisés.
10. Leurs bains et leurs danses

Les fées affectionnaient les bains dans les fontaines et les rivières. Mais certaines disposaient également, au cœur même des grottes, de véritables bassins naturels. Ainsi, Mélusine se livrait aux plaisirs du bain dans les cuves de Sassenage. De même, la tante Arie venait se rafraîchir durant les jours brûlants de l’été dans les bassins d’eau limpide des cavernes de Milandre. Avant d’entrer dans l’eau, elle déposait sur la margelle sa couronne de diamants. Puis, par précaution, elle se transformait en vouivre — une créature serpentine — afin d’effrayer ceux qui auraient été tentés de s’emparer de son trésor.
Un jeune homme audacieux, ayant aperçu la tante Arie avant sa métamorphose, en tomba éperdument amoureux. Refusant de céder à la tentation des diamants, il osa saisir la vouivre elle-même. La tradition reste silencieuse sur l’issue de cette aventure, laissant planer un mystère sur le destin de cet homme et sur la réaction de la fée.
Une autre figure légendaire hante les lieux : une dame blanche, apparaissant tous les cent ans au sommet de la tour de Milandre. Pour retrouver sa jeunesse, elle descend dans la grotte et se plonge dans l’un des bassins. Ceux qui souhaitent l’apercevoir doivent se tenir, ce soir-là, à l’entrée de la Baume — à l’instant précis où le monde visible et l’invisible se frôlent.
Les légendes de fées danseuses, dont l’habitation est clairement située dans des cavernes, sont particulièrement répandues dans l’est de la France. Près de la grotte de la Chapelle des Fées à Censeray, on aperçoit, au clair de lune, des dames blanches qui dansent avant d’aller se désaltérer à la rivière. Dans la caverne de Talent, les fées formaient, à minuit, des rondes autour de la Roche fendue, dans une atmosphère à la fois solennelle et mystérieuse.
Dans le Dauphiné, les fées qui habitent les fissures rocheuses appelées Pierres des Fayules demeurent invisibles durant la journée. Mais au crépuscule, elles apparaissent pour former des rondes silencieuses à proximité de leurs grottes. Ces danses, dépourvues de bruit, renforcent leur caractère irréel, comme si elles appartenaient à un monde parallèle.
Les fées de la vaste caverne à deux étages de Vallorbe étaient également réputées pour leurs talents musicaux. On racontait les avoir entendues chanter au bord des eaux et des précipices, leurs voix résonnant dans l’espace comme un écho venu d’un autre monde.
11. Comment elles rentrent sous terre

Les bonnes dames, même lorsqu’elles se montraient en plein jour, pouvaient regagner leur demeure de différentes manières : soit par l’entrée visible de leur grotte, soit en disparaissant soudainement, sans laisser le moindre indice. Un témoignage ancien rapporté par Noël du Fail évoque un paysan, Robin Leclerc, qui affirmait avoir observé les fées. Curieux, il les suivit jusqu’à leurs « caverneux rocs ». Mais à peine s’approchaient-elles d’une simple motte de terre qu’elles s’évanouissaient aussitôt. Un autre récit de Haute-Bretagne décrit une scène similaire : des fées surgissent de terre pour récupérer un objet perdu, puis disparaissent à nouveau sans que le témoin comprenne par où elles sont reparties.
Lorsque les fées s’éloignaient de leur grotte, elles pouvaient adopter l’apparence de simples paysannes. En Corse, où l’on croit encore à leur présence, elles sortent parfois de leurs cavernes déguisées, empruntant les traits de personnes connues. Elles se mêlent aux habitants, discutent avec eux, et sont désignées par le nom de la grotte dont elles proviennent. On dit que celui qui parviendrait à en capturer une verrait sa fortune assurée — preuve de l’attrait et du pouvoir qu’on leur prête.
Dans d’autres régions, les fées ne prennent même pas la peine de se dissimuler. À Vallorbe, dans le canton de Vaud, les dames de la Baume des Fées venaient, en hiver, se réchauffer derrière les fourneaux des forges de Laderrain. Un coq, qui les accompagnait, les avertissait une heure avant le retour des ouvriers.
Certaines fées laissaient malgré elles des traces de leur passage. La tante Arie, habitant une grotte du Jura bernois, se rendait le soir dans les maisons voisines pour stimuler le travail des fileuses. Des jeunes gens, désireux de percer son secret, répandirent des cendres sur son chemin. Le lendemain, ils découvrirent ses empreintes : elle avait des pieds d’oie. Ce détail est rapporté par Arthur Daucourt dans les Archives suisses des Trad. pop. (tome VII). Une observation similaire fut faite en Alsace à propos des petits hommes.
Dans le Limousin, les Fanettes quittaient leurs grottes lors des longues soirées pour visiter les fermes. Elles s’amusaient à jouer des tours aux ménagères, multipliant les espiègleries. De même, la fée de la Chambre de la Dame Verte, dans le bois d’Andelot, sortait régulièrement de sa grotte pour se promener. Elle prenait plaisir à se moquer de ceux qui tentaient de la courtiser.
13. Les fées bienfaisantes à l’égard des filles et des gens du voisinage

Les récits populaires décrivent généralement les dames des cavernes comme favorables aux humains. Les habitantes de la Grotte des Fées du Puy de Préchonnet comblaient ainsi de bienfaits les gens du pays : elles veillaient aux naissances, favorisaient les unions et répondaient toujours aux sollicitations. La tante Arie, figure bien connue de l’Elsgau (Jura bernois) et de la Franche-Comté, vivait dans une caverne de la Roche de Faira, difficile d’accès. Elle protégeait les femmes travailleuses, mais punissait les négligentes en emmêlant leur quenouille. À Sancey-le-Grand, trois fées vivant dans la Grotte des Fées assuraient la prospérité des familles qui les invoquaient. Elles accordaient également de bons maris aux jeunes filles qui leur faisaient des offrandes et promettaient une conduite irréprochable. Mais lorsque l’une de ces jeunes filles manqua à sa parole, les moqueries du village atteignirent les fées elles-mêmes. Blessées, elles quittèrent définitivement la région.
Un passage de Noël du Fail suggère qu’au XVIe siècle, les fées de Haute-Bretagne veillaient aussi sur la conduite des jeunes filles. Après un épisode de frayeur causé par des lumières mystérieuses, certains affirmèrent qu’il s’agissait des fées, irritées de voir les filles sortir la nuit. Toutefois, ces mêmes fées pouvaient se montrer compatissantes. Près des grottes de Riubanys, elles recueillirent une jeune fille en pleurs, sur le point d’accoucher, et l’aidèrent à mettre son enfant au monde. Une tradition similaire existe en Haute-Bretagne, où des fées cachent dans leur « houle » une pêcheuse enceinte qui souhaitait se noyer, lui offrant ainsi protection et secours.
Au début du XIXe siècle, dans l’Ain, les fées étaient décrites comme des femmes sages vivant dans des grottes. Elles enseignaient aux jeunes filles à coudre et à filer. Pour récompenser les plus appliquées, elles leur remettaient de petits papiers pliés destinés à acheter des parures, à condition de ne pas les ouvrir avant d’être rentrées chez elles. Mais la curiosité l’emporta. En chemin, les jeunes filles ouvrirent les paquets… et n’y trouvèrent que des feuilles de buis.
Dans le Valais, près du mont Brûlé, les fées de la grotte des Arpales rendaient également service aux habitants. Près du mont Brûlé, dans la même région, les fées de la grotte des Arpales rendaient également service aux habitants. Un hiver, le village de Comoire se retrouva sans feu. Une vieille femme fut envoyée auprès des fées, qui lui demandèrent de tendre son tablier. Elles y déposèrent des braises, en lui recommandant de ne ni regarder ni toucher avant d’être rentrée. La vieille résista à la tentation. De retour chez elle, elle versa les charbons dans son foyer — et ceux-ci se transformèrent en un magnifique lingot d’or.
14. Fées gardant ou protégeant les troupeaux ou rendant service

Les fées vivant dans une caverne près de Panex descendaient dans les champs pour protéger les récoltes et indiquer aux montagnards les moments les plus favorables pour semer. À Sancey, celles de la Grotte aux Fées allaient plus loin encore : elles faisaient la pluie et le beau temps selon les besoins des cultivateurs. Dans les Vosges, à les fées de Landaville rendaient aussi service aux éleveurs. Lorsqu’une brebis ou une vache se perdait, elles la ramenaient durant la nuit devant la maison de son propriétaire. Leur générosité ne s’arrêtait pas là : pendant les corvées de carême, elles apportaient des tourtes aux travailleurs, et lors des moissons, elles offraient des prunes.
Une fée habitant le Trou-aux-Fades, près de Notre-Dame de Pouligny, veillait avec soin sur les brebis du domaine du Bos. Chaque jour, elle les menait aux pâturages puis les ramenait au bercail. Les fermiers, confiants, finirent par ne plus s’en occuper eux-mêmes. Grâce à la Fade, le troupeau prospérait : la laine était abondante, d’une finesse et d’une blancheur comparables aux fils de la Vierge. Les Margot-la-Fée rendaient des services similaires. Il suffisait d’indiquer, près de leur demeure, l’emplacement des bêtes à surveiller. Elles allaient parfois jusqu’à les nourrir dans leurs propres cavernes.
Certaines grottes étaient réputées pour accomplir des tâches à la place des humains. Près du sommet du Bergons, le lin déposé à l’entrée d’une grotte se transformait en fil durant la nuit. D’autres récits évoquent des merveilles similaires. En Haute-Bretagne et dans le Trou aux Fées du Hainaut, les fées blanchissaient parfaitement les draps laissés devant leur demeure, à condition d’y joindre quelques provisions en offrande.
Les fées possédaient aussi leurs propres troupeaux, abrités dans les vastes cavernes. Elles prêtaient parfois leurs bœufs aux habitants, mais imposaient des conditions précises. Le plus souvent, il était interdit de les faire travailler avant le lever ou après le coucher du soleil. Si cette règle était transgressée — ne serait-ce que pour tracer un sillon après le crépuscule — les bêtes mouraient immédiatement, et les fées venaient maudire les imprudents. Selon d’autres récits, ces bœufs, capables de travailler seuls du soir au matin, disparaissaient avec le lever du soleil.
Les fées disposaient de leurs propres bêtes, qui quittaient chaque matin leur demeure souterraine pour aller paître, avant d’y retourner au crépuscule. Les bœufs et les vaches des Margot-la-Fée parcouraient ainsi les collines, allant parfois jusqu’à s’aventurer dans les champs voisins. Afin d’éviter les dégâts, les bonnes dames engageaient parfois des pâtours pour surveiller leurs animaux. Des récits similaires existent dans les Ardennes et en Lorraine, preuve de la diffusion de cette croyance.
Il y a environ deux cents ans, une fée vivait seule dans le Trou-Boué, près de Condé-les-Autry, avec pour unique richesse une vache dont elle tirait son lait. Chaque jour, un enfant venait chercher l’animal pour le mener au pâturage, sans jamais voir la fée elle-même. En guise de paiement, celle-ci suspendait chaque mois un petit sac fermé au bout d’une corde, contenant la somme due au jeune berger. À Saint-Aignan, les fées possédaient également des vaches qui apparaissaient mystérieusement au sein du troupeau communal le matin, puis disparaissaient la nuit. Le dernier jour de la saison, l’une d’elles portait à sa corne un sac contenant la rémunération du pâtre.
Dans les Vosges, un berger gardait une vache noire appartenant à un maître invisible. N’ayant jamais été payé, il décida un jour de suivre l’animal. Il la vit pénétrer dans le trou de la Crevée et, s’accrochant à sa queue, se laissa entraîner à l’intérieur. Il y découvrit une pièce où deux vieilles femmes cuisinaient. Réclamant son dû, il fut invité à tendre son sac. Une pelletée de braises y fut versée. Déçu, il s’enfuit précipitamment. Mais une fois dehors, en regardant dans son sac, il découvrit qu’il contenait en réalité un louis d’or.
Les fées ne se contentaient pas de posséder du bétail : elles pouvaient également s’en occuper elles-mêmes. À Vallorbe, lors du dimanche des Rameaux, une fée jouant le rôle de pastourelle sortait une chèvre tenue en laisse. La couleur de l’animal annonçait l’année à venir :
- blanche : une récolte abondante
- noire : une année difficile
15. Cavernes dont l’existence est révélée par le bruit de leurs habitants ; les gâteaux et les fours des fées

Certaines cavernes, inaccessibles aux hommes, n’étaient connues que par les sons qui en émanaient. Les passants, marchant au-dessus, entendaient distinctement des voix ou des activités, comme si la vie souterraine affleurait à la surface. Ces grottes étaient parfois si proches du sol qu’il devenait possible d’échanger quelques mots avec leurs habitantes, sans jamais les voir.
Dans la région de Giromagny, non loin de Belfort, des fées vivaient sous terre, à faible profondeur. Les cultivateurs, en labourant leurs champs, entendaient fréquemment les fées racler leur pétrin, comme si elles préparaient du pain ou des galettes. Il arrivait alors que les paysans, amusés ou confiants, les interpellent :
« Bonne fée, petite fée, donne-nous du gâteau que tu fais ! »
À ces mots, une galette appétissante apparaissait à l’autre extrémité du champ, comme offerte en réponse à leur demande.
Dans le Jura bernois, un fermier et son valet labouraient près de la caverne de Tante Arie lorsqu’ils furent attirés par l’odeur d’un gâteau sortant du four. Exprimant à haute voix leur envie d’y goûter, ils trouvèrent, au bout du sillon, un gâteau posé sur une nappe, accompagné d’un couteau pour le partager. Mais lorsque le valet, après avoir mangé, tenta de garder le couteau, la voix irritée de Tante Arie retentit. Pris de peur, il fut contraint d’abandonner l’objet dérobé.
Au-dessus des grottes des Margot-la-Fée des Côtes-d’Armor, les paysans entendaient parfois les fées s’activer : réclamer du bois ou annoncer que la pâte devait être enfournée. Celui qui demandait poliment un pain recevait une réponse immédiate : au bout du sillon apparaissait une galette encore chaude ou un pain fumant, posé sur une serviette avec un couteau. Ce motif se retrouve dans de nombreuses régions : Haute-Bretagne, Normandie, Vosges, Ardennes. Il a notamment été relevé par Paul Sébillot et Jean Fleury. On en retrouve même un écho dans le conte Riquet-à-la-Houppe de Charles Perrault (biographie en podcast), où la princesse entend sous ses pieds une activité mystérieuse :
Dans le temps qu’elle se promenait, rêvant profondément, elle entendit un bruit sourd sous ses pieds, comme de plusieurs personnes qui vont et viennent et qui agissent. Ayant prêté l’oreille plus attentivement, elle ouït que l’on disait :
« Apporte-moi cette marmite. L’autre :
– Donne-moi cette chaudière. L’autre : Mets du bois dans ce feu.«
La terre s’ouvrit dans le même temps, et elle vit sous ses pieds comme une grande cuisine pleine de cuisiniers, de marmitons et de toutes sortes d’officiers nécessaires pour faire un festin magnifique. Il en sortit une bande de vingt ou trente rôtisseurs, qui allèrent se camper dans une allée du bois, autour d’une table fort longue, et qui tous, la lardoire à la main et la queue de renard sur l’oreille, se mirent à travailler en cadence, au son d’une chanson harmonieuse. »
Dans certains lieux, les manifestations physiques renforçaient la croyance. À Saint-Aignan, des failles profondes menant à une grotte laissaient échapper, par temps humide, une vapeur dense. Les habitants y voyaient la fumée des cuisines des fées. Plusieurs cavernes portent d’ailleurs le nom de « Four des Fées », souvent en raison de leur forme. Près de Thillot, une cavité creusée dans le roc était réputée servir autrefois à la cuisson de gâteaux et de friandises. Sur les bords du Doubs, près de Ville-du-Pont, une caverne à l’entrée cintrée était considérée comme un four banal féerique, où les fées venaient cuire leurs préparations. Un récit similaire existe également à Sassenage (Isère), où le four de la fée est encore évoqué dans la tradition.
Il est exceptionnel que les fées des grottes soient décrites comme foncièrement malveillantes. Dans la vallée d’Aoste, certaines créatures accusées de vols et de méfaits, bien que nommées fées, ressemblent davantage à des sorcières (version podcast) qu’à des figures bienfaisantes. Dans la plupart des régions de langue française, les fées ne deviennent hostiles qu’en réaction aux actions humaines. Ainsi, dans le Livradois, elles ne commencèrent à ravager les récoltes qu’après que les hommes eurent détruit leurs retraites pour en récupérer les pierres. Quelques récits isolés du centre de la France évoquent toutefois des fées malveillantes sans cause apparente. Mais ces êtres ne correspondent plus à l’image traditionnelle de la fée belle et gracieuse. Ils ont subi une transformation, partielle ou totale, qui les rapproche du monde animal. Dans la vallée de la Vienne, près de Saint-Victurnien, une caverne était habitée par des créatures appelées « Fanettes », c’est-à-dire de mauvaises fées. Mi-femmes, mi-animales, elles se retiraient le jour dans les forêts environnantes. On leur attribuait la destruction des cultures : champs ravagés, chevaux mutilés. Pourtant, les paysans évitaient de les accuser ouvertement, de peur d’attirer leur colère.
Dans le Forez, les Fayettes des grottes adoptaient parfois la forme de taupes pour s’attaquer aux champs et aux jardins. Cette croyance allait jusqu’à expliquer un détail physique : les taupes posséderaient de si jolies petites mains précisément parce qu’elles seraient, en réalité, des fées transformées.
Certaines cavernes sont même décrites comme « ruinées », comme si leur déclin avait suivi celui de leurs mystérieuses habitantes. Dans la majorité des cas, ce départ ne semble pas avoir été provoqué directement par les populations locales. Les fées se seraient retirées d’elles-mêmes, laissant derrière elles un monde vidé de leur présence. Toutefois, certaines traditions rapportent des départs forcés. Dans la vallée d’Aoste, les habitants auraient cherché à se débarrasser de fées malveillantes. À la Balma des orchons, au-dessus du lac de Vargno, vivait une fée cruelle avec ses enfants, les orchons, qu’elle envoyait voler dans les villages voisins. Une autre fée, installée près du lac de la Barma, partageait ces rapines. Sur le conseil d’une vieille femme, les habitants mirent en place un stratagème : ils offrirent aux enfants deux pains contenant du fenouil. Après les avoir mangés, ceux-ci moururent. Comprenant qu’ils avaient été empoisonnés avec cette herbe dite « sainte », la fée, bouleversée, quitta la région avec sa compagne.
Un autre récit raconte comment un homme libéra le village de Marina d’une fée malfaisante, installée avec ses enfants dans la caverne appelée Lo Barmat de la Teugghia. Un jour, la rencontrant en train de fendre du bois, il lui proposa son aide et lui demanda si elle possédait des coins pour séparer les troncs. La fée, désireuse de montrer sa puissance, plaça ses propres mains comme coin et invita l’homme à frapper. Saisissant l’occasion, celui-ci porta un coup violent. Les mains de la fée se trouvèrent coincées dans le bois. Profitant de sa faiblesse, il fit basculer le tronc dans un précipice, entraînant la fée avec lui. Ses enfants, effrayés, disparurent à leur tour.
16. Autres causes de leur départ

En Limousin, on raconte que les Fanettes disparurent à la suite d’un événement brutal : une nuit, les eaux montèrent et envahirent leur demeure souterraine. Depuis cet épisode, elles ne furent jamais revues, comme si leur monde avait été englouti avec elles.
Dans l’Ariège, la disparition des Encantades est liée à un changement d’ordre religieux. Elles s’évanouirent avec la fin de la « mauvaise loi », c’est-à-dire l’époque des religions non catholiques. Ce motif traduit une idée récurrente : le monde des fées ne peut coexister avec certaines transformations spirituelles ou sociales.
D’autres récits mettent en cause une faute humaine, parfois minime en apparence, mais lourde de conséquences. Les fées du lac d’Aï, comme beaucoup de fées alpestres, quittèrent leurs grottes et cessèrent de veiller sur les troupeaux après un acte jugé offensant. Un berger avait frotté, avec de la racine puante de primma, le baquet destiné à recevoir leur part de lait. Ce geste, perçu comme une profanation ou une marque de mépris, rompit définitivement le lien entre les fées et les habitants.
17. Fées métamorphosées

En Auvergne, les fées de la Grotte des Fées du Puy de Préchonnet ne quittèrent pas leur demeure. Elles furent condamnées à y rester… sous une autre forme. Humiliées de voir leur montagne éclipsée par le majestueux Puy-de-Dôme, elles tinrent conseil et formulèrent un souhait audacieux : abaisser ce sommet rival et élever le leur jusqu’au rang des plus hauts. Mais cette ambition fut jugée excessive. En punition de leur orgueil, les fées furent métamorphosées en chauves-souris. En punition de leur orgueil, les fées furent métamorphosées en chauves-souris.
18. Les lutins et les fées
