Terre desséchée par la mort et par les monstres

Arbre sous lequel ne repousse plus l’herbe

1. Endroits où l’herbe ne repousse plus

Les habitants de Villedieu avaient disposé une cuve
pleine de lait à l’entrée de la caverne. © Crédit illustration : Araghorn

Les campagnes françaises regorgent de lieux mystérieux où la nature semble figée par une force invisible. Ces terres stériles, où l’herbe refuse obstinément de repousser, portent encore la mémoire de passages surnaturels, de malédictions ou de miracles oubliés. En parcourant les récits populaires, on découvre que ces marques dans le paysage ne sont pas de simples hasards : elles témoignent des histoires de fées, de saints et même de sorcières.

Dans certaines régions, la seule présence d’êtres surnaturels suffit à nuire aux récoltes. Près d’Argentan, le passage du serpent de Villedieu se devine à une nuance plus verte et à la hauteur exceptionnelle du blé (voir légende). En Bourgogne, entre Orville et Selongey, les champs s’assombrissent sur le trajet qu’auraient emprunté sainte Anne et sainte Gertrude. Dans l’Ain, l’herbe jaunit le long du chemin que suivaient autrefois des fées devenues chrétiennes. Mais le plus souvent, ce sont les fées païennes ou les sorcières qui laissent derrière elles des traces de stérilité. À Saint-Cast, par exemple, la “passée de fées” reliant une ferme à la caverne du Grouin est encore marquée par des tiges de blé plus basses qu’ailleurs. Dans l’Allier, les champs au-dessus desquels les sorcières passaient pour rejoindre leurs sabbats devenaient totalement stériles.

D’autres récits associent l’absence d’herbe à la trace laissée par des êtres saints ou des objets sacrés. À Cesson, près de Saint-Brieuc, le “Pas de la Vierge” demeure un sentier nu que Marie aurait emprunté en gravissant une falaise. Dans l’Eure, sur la prairie des Quarante Martyrs d’Acquigny, aucune herbe ne repousse sur le chemin emprunté par saint Maure et saint Vénérand fuyant leurs bourreaux. De même, près de Bains, le passage de saint Convoyon reste à jamais dénudé, tout comme certains sentiers tracés par Thomas Hélie entre Biville et Nauville.

Certains lieux portent la marque de miracles. À Kernitron, là où la terre s’ouvrit pour cacher saint Mélar à ses persécuteurs, aucune herbe ne peut pousser, et la neige elle-même fond dès qu’elle touche le sol.

L’absence de végétation peut aussi rappeler des épisodes plus sombres. Dans la grande prairie traversée par la Burge, le sol est resté nu depuis que des voleurs y déposèrent un fragment de la vraie croix, dérobé à la chapelle de Bourbon-l’Archambault. À Solliès-Pont, en Provence, l’herbe ne repoussa jamais à l’endroit où furent brûlées les statues de l’église en 1793. Enfin, à La Bouëxière, en Ille-et-Vilaine, un champ est demeuré stérile depuis qu’un laboureur en colère y brisa la statue d’un saint qu’il avait utilisée comme simple contrepoids à sa charrue.

2. Passage d’êtres surnaturels, crimes ou malédictions

Les Fusillées de Nantes, aquarelle de Béricourt, 1793

Partout en France, certains champs, landes et prairies portent encore les stigmates de légendes anciennes. Là où l’herbe refuse de repousser, la mémoire populaire raconte des histoires de sorciers, de dragons, de malédictions de saints ou encore de crimes sanglants. Ces lieux stériles, restés marqués à jamais, deviennent des témoins silencieux d’événements surnaturels ou tragiques.

Certains sols demeurent arides après le passage du diable ou de monstres fabuleux. On dit que lorsque saint Armel traîna le dragon enchaîné par son étole jusqu’à la rivière de Seiche, le sentier resta à jamais stérile. De même, aucune herbe ne pousse sur l’endroit où s’effondra le dragon du Theil (Ille-et-Vilaine), ni sur le “Sentier tournant du diable” près de Toul, tracé par les allées et venues de saint Michel poursuivi par Satan. Ces traces minérales dans la verdure rappellent encore aujourd’hui des luttes titanesques entre le bien et le mal.

Une simple parole pouvait suffire à condamner un champ. À Villavard (Vendômois), saint Martin, insulté par des paysans, frappa leur champ de stérilité, le laissant inculte au milieu des terres fertiles. À Auray, c’est la colère de Gargantua, gêné par un simple gravier, qui aurait maudit la prairie où il s’assit. À Montgermont (Ille-et-Vilaine), un missionnaire annonça la Révolution et déclara que l’herbe sous ses pieds ne repousserait jamais : depuis, le sol près du calvaire de la Mettrie reste nu.

Plus sombre encore, la terre semble refuser de couvrir de végétation les lieux où le sang a coulé. À Laillé, près de Poligné, (Ille-et-Vilaine), le lieudit de Bout-de-Lande, ensanglanté lors d’une bataille, reste dépourvu d’herbe. À Hidéou (Landes), une tache rougeâtre marque toujours l’endroit où Bernard de Pic fut tué en 1760 (voir le Rapport de recherche : la notion d’œuvre oral, p. 51-52. Philippe Sahuc). À Gathemo, dans le Pré Maudit, une partie du champ reste stérile depuis qu’un frère y a assassiné l’autre sous les yeux de leur bien-aimée (voir ici).

Même des siècles plus tard, la mémoire des exécutions et des guerres reste imprimée dans le paysage. En Haute-Bretagne, on croyait que l’herbe ne repoussait pas là où Chouans et Bleus avaient péri. En Vendée, un épisode de l’insurrection de 1832 a laissé des cicatrices similaires : la clairière de la forêt de Grala où tomba Val de Noir et ses compagnons reste stérile, comme figée dans une éternelle mémoire sanglante (voir ici).

3. Trous qu’on ne peut boucher

Conservé à la Tour de Londres, ce billot a servi à la décapitation de Simon Fraser, Lord Lovat, le 9 avril 1747. 56,7 kg. Hache du XVIe siècle, 3,2 kg.

Dans plusieurs régions de France, des traditions racontent l’existence de trous impossibles à boucher. Ces dépressions dans le sol ne sont pas de simples caprices de la nature : elles seraient liées à des histoires de martyrs, de guerres civiles, de malédictions ou même d’apparitions surnaturelles. Chaque fois qu’on tente de les remplir de terre ou de pierres, ils réapparaissent, comme si la mémoire du drame refusait de disparaître.

Près de Poitiers, on montrait jadis un trou marqué par le poids de la tête de saint Simplicien, décapité en ce lieu. À Josselin, après qu’un paysan guide eut été tué par les Bleus, un trou s’ouvrit dans la terre : malgré de multiples tentatives pour le combler, il se reformait toujours. Même phénomène à Saint-Berthevin-la-Tannerie (Mayenne), où les genoux d’un prêtre fusillé laissèrent une empreinte indélébile, éternellement creusée dans le sol.

Certaines légendes associent ces trous mystérieux à des êtres diaboliques ou des âmes en peine. À Saint-Jean-de-Bœuf, le « sentier des Femmes mortes » conserve trois trous creusés par leur tête en tombant, et que nul ne peut recouvrir. Sur la lande de Clairay (Ille-et-Vilaine), l’empreinte du sabot du cheval noir donné par le diable au sire de Changé réapparaît chaque fois qu’on tente de la cacher avec des pierres.

La Bretagne regorge aussi de récits d’âmes condamnées à laisser leur trace. Près de Saint-Gildas, au pied de la croix de Kerienquis, les voyageurs attardés disent avoir vu un prêtre en prière. Ses genoux et ses pieds sont imprimés dans le sol, et malgré toutes les tentatives pour les effacer, l’empreinte réapparaît toujours. Des garçons de ferme auraient même planté des piquets pour retenir le gazon destiné à combler ces marques, mais chaque nuit, l’âme en peine venait de nouveau fouler sa place habituelle.

4. Empreintes sur le sol

À travers la France, certaines terres portent encore les stigmates de drames anciens. Ces empreintes sur le sol seraient liées à des morts violentes, à des exécutions ou à des meurtres. Les récits populaires affirment que l’herbe n’y repousse jamais, comme si la terre refusait d’effacer le souvenir du sang versé.

En Bretagne, plusieurs témoignages racontent la présence d’empreintes indélébiles laissées par des prêtres exécutés pendant la Révolution. À Saint-Germain-sur-Ille et à Chevaigné (Ille-et-Vilaine), des espaces nus, où l’on croit distinguer la forme de corps humains, rappellent les lieux où des prêtres furent fusillés. À Saint-Médard-sur-Ille, on montre encore les marques des pieds, des genoux et de la tête d’un curé, frappé à mort alors qu’il portait le Saint-Sacrement. Un peu plus loin, le ciboire tombé de ses mains aurait lui aussi laissé une trace ineffaçable dans le sol.

En Yonne, la commune de Treigny conserve la mémoire d’un drame du XVIIIe siècle. Une femme, sommée de renoncer aux droits accordés par un juge à son mari malade, fut assassinée par balle après avoir refusé de céder. Avant de mourir, elle parvint à faire neuf pas, dont l’empreinte est restée visible dans le sol. Depuis ce jour, l’herbe n’y a jamais repoussé. Cet endroit porte encore le nom des Neuf Pas.

La forêt de Loudéac (Côtes-d’Armor) abrite une clairière où cinq zones sans gazon figureraient la tête, les mains et les genoux d’un prêtre exécuté pendant la Terreur. Plus au sud, dans l’Isère, près de La Trinité, on peut voir une parcelle de champ en forme de tombe, presque stérile. Elle marquerait l’endroit où les soldats de Lesdiguières ont enterré un homme qu’ils avaient tué à force de mauvais traitements.

5. Arbres et arbustes maudits

Genêt à balais

En France, certains bois, champs et prairies sont marqués par des interdits étranges. Ici, ce ne sont pas seulement les sols qui refusent de produire de l’herbe : ce sont des arbres et des arbustes entiers qui semblent bannis à jamais de certaines terres. Les traditions populaires racontent que ces plantes ont été maudites, souvent à la suite d’actes religieux, de miracles ou de punitions divines.

Dans plusieurs régions de Bretagne, la fougère est absente de certains lieux à cause d’anciennes malédictions.

  • Dans le bois de la Chouannière, près de Merdrignac (Côtes-d’Armor), un prêtre l’aurait conjurée juste avant d’être tué. Depuis, aucune fougère n’y pousse.
  • À Arbrissel, un champ reste dépourvu de cette plante grâce à saint Robert d’Arbrissel, qui prit la défense d’une femme épuisée par les corvées de désherbage.
  • À Plouëc, près des ruines d’une ancienne chapelle, un terrain porte le nom de Champ du Miracle. La légende raconte que saint Jorhant, blessé au pied par une racine de fougère, demanda à Dieu de faire disparaître cette plante de l’endroit.

Dans les Côtes-d’Armor, une autre plante est associée à la souffrance des saints : le genêt. Sur le territoire de Saint-Quay et de Brain, cette plante ne repousse plus depuis que saint Quay et saint Melaine y auraient été fouettés avec ses branches.

6. Colorations du sol

Sol ferrugineux

Les sols ne sont pas seulement fertiles ou stériles : ils peuvent aussi garder la mémoire des drames et des croyances populaires à travers leurs couleurs. En France, plusieurs lieux portent encore les traces rouges d’événements tragiques ou légendaires. Ces colorations particulières, souvent ferrugineuses, ont nourri l’imaginaire collectif, transformant de simples anomalies naturelles en véritables témoignages du passé.

Une légende bourbonnaise raconte l’histoire tragique des deux seigneurs de Saint-Vincent. Convaincus d’un duel en rase campagne, ils quittèrent leurs châteaux pour s’affronter. Mais à la montée du Monnier, leurs chevaux s’abattirent, signe de mauvais augure. Avant le combat, ils rentrèrent embrasser une dernière fois leurs épouses, puis furent vaincus et tués. On dit que c’est leur sang qui a rougi le sol ferrugineux d’Isserpent, à la limite de Châtel-Montagne. Depuis, cet endroit porte le nom évocateur de Terres-Rouges.

Les légendes ne s’arrêtent pas là.

  • Aux Echaubrognes (Maine-et-Loire), le lieu où un conscrit réfractaire fut tué sous le Premier Empire est longtemps resté marqué par des taches de sang visibles dans la terre.
  • Entre La Roche-Posay et La Merci-Dieu (Vienne), un espace de cinq à six mètres sur la route reste obstinément rouge, malgré de multiples réfections. Selon la tradition, cette coloration serait due au sang des Wisigoths, versé lors d’anciennes batailles.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *