Rochers anthropomorphes : têtes de géants, silhouettes de femmes et punitions divines

1. Ce qu’elles sont

On en rencontre de nombreux exemples dans l’Antiquité. Ainsi, la femme de Loth aurait été changée en statue en punition de sa curiosité. Niobé, quant à elle, subit une métamorphose comparable à la suite de malheurs devenus classiques, que l’on racontait d’ailleurs selon plusieurs versions assez différentes. Au temps de Pausanias, on montrait sur le mont Sipyle, dans l’Attique, un rocher qui portait le nom de Niobé. Le voyageur grec monta un jour tout exprès pour l’observer. Voici ce qu’il rapporte :
Ce qu’il y a de vrai, c’est qu’à le regarder de près, il n’a aucune figure humaine, mais si vous le voyez de loin, il vous semble en effet voir une femme en larmes et accablée de douleur. »
Niobé continu : « l’expérience personnelle de l’observation directe confirme cette réalité. Il m’est arrivé de le constater à plusieurs reprises en peignant d’après nature. Ainsi, aux environs de Paimpol, j’avais commencé vers deux heures de l’après-midi l’étude d’un rocher à la forme bizarre, mais qui ne présentait alors rien d’anthropomorphe. Or, lorsque le soleil, l’éclairant par-derrière, fut sur le point de disparaître, je m’aperçus que son sommet ressemblait singulièrement à une femme inclinée, fléchissant le genou dans l’attitude de la prière. Je retournai sur les lieux le lendemain matin et pus me convaincre que la pierre, éclairée cette fois de face, ne rappelait en rien une statue féminine. »
Dans les régions où la tradition situe des villes détruites ou englouties à la suite de catastrophes comparables à la punition de Sodome et Gomorrhe, les habitants désignent parfois des rochers anthropomorphes comme les vestiges de personnages pétrifiés à l’exemple de la femme de Loth, et pour la même faute.
À la Bastide Villefranche, on montre deux pierres de grosseur inégale, appelées Mayre et fille. Sur chacune d’elles sont gravés des dés et des ciseaux, signes distinctifs qui renforcent leur identification.
Selon la tradition locale, ces pierres seraient une mère et sa fille pétrifiées en châtiment de leur curiosité, au moment où un incendie détruisit, non loin de là, une localité nommée Belle Mareille. Comme la femme de Loth, elles auraient voulu voir ce qu’il ne fallait pas voir, et furent figées pour l’éternité.
2. Têtes de géants ou de héros



Plusieurs exemples témoignent de cette tendance à humaniser la roche :

Ce rocher anthropomorphe ne serait pas un simple jeu de la nature. Une jeune châtelaine nommée Marie Mâtre retrouvait la nuit son amoureux au milieu du lac de Nantua, chacun arrivant en bateau depuis une rive opposée. Une nuit d’ouragan, la barque de la jeune fille chavira et elle se noya. En souvenir de son amie, le jeune homme aurait sculpté ce rocher et lui aurait donné une forme humaine, qu’il nomma Maria Mâtre.
Dans le pays, où cette roche est très populaire, on endort encore les enfants en leur chantant, sur un air de complainte, ce refrain :
Marià Mâtre
Qui mangea la tâtre
Qui n’en a point bailla à son mari,
Hou ! la goïarde !
L’article original est accompagné d’une photographie du rocher (Louis Cognat, in La Tradition, 1902, p. 258-269).

Il est plus rare que les blocs anthropomorphes portent le nom d’un saint. Toutefois, un rocher isolé situé sur la partie orientale d’une montagne appelée Tracros, à quatre lieues de Clermont-Ferrand, et qui de loin présente la forme d’une statue, est appelé saint Foutin par les habitants. On sait que ce personnage est fréquemment associé à la génération. De fait, la forme du rocher est caractérisée de manière à ne laisser aucun doute sur le motif de sa dénomination : en se plaçant dans la plaine située au nord ou au nord-ouest de Tracros, on distingue nettement des formes phalliques énergiquement prononcées.
Plus souvent encore, ces roches éveillent l’idée de moines ou de figures féminines. Leur partie supérieure, que l’érosion a fréquemment modelée en forme conique, dessine sur le ciel un capuchon ou une coiffe, tandis que la base peut, sans grand effort d’imagination, passer pour une robe.
3. Rochers de formes féminines

Dans le voisinage de Pleigne, la Fille de Mai, roche d’environ 33 mètres de hauteur, présente une tête de femme coiffée d’un pin sylvestre. La partie supérieure du buste est visible, tandis que le reste du corps se dissimule pudiquement dans le feuillage. Vue de face ou de profil, de près comme de loin, la ressemblance avec une femme étonne.
À Condes, une aiguille rocheuse, qui à distance a l’aspect d’une statue, est appelée la Dame de la Manche.
Près de l’ancien prieuré de Vaucluse, un rocher ressemblant à une femme assise est connu sous le nom de la Femme de Bâ. On l’a personnifiée au point qu’un dicton populaire lui est attribué :
« La Femme de Bâ met ses habits blancs au coucher du soleil, il fera beau demain »
« La Femme de Bâ met ses habits noirs, il pleuvra »
Certains jeux de la nature, disposés trois par trois, ont inspiré l’idée de réunions de femmes, souvent associées à des récits dramatiques.




En Corse, où les métamorphoses de personnages ou d’animaux sont fréquentes, plusieurs récits naissent d’une malédiction. On cite notamment celle qui fit d’une noce le sommet de la montagne de Sposata. Une autre légende raconte qu’une fille indolente, occupée à cueillir des fleurs au lieu de rentrer le linge, fut maudite par sa mère :
« Anche un secchi tu mai più, tu et li té panni ! Puisses-tu sécher éternellement, toi et ton linge ! »
Les rochers dont l’aspect a fait donner le nom de moines sont tout aussi nombreux.
Enfin, une légende rapporte qu’un diable, ayant arrosé la tête d’un ermite pénitent, fut changé en rocher. Il prit la forme d’un moine encapuchonné, la tête penchée devant la grotte, tandis que ses complices demeurent visibles non loin, sur les bords du torrent.
4. Impies pétrifiés
Dans la plaine élevée et couverte de bruyères qui sépare le village d’Ortho de la vallée de l’Ourthe, un berger faisait paître ses moutons. Un pèlerin, mourant de soif, l’implora de lui donner un gobelet d’eau au nom de saint Thibault, très vénéré dans le pays. Le berger refusa. Le pèlerin s’éloigna d’une vingtaine de pas et s’assit. Le berger le menaça de son bâton, puis, le trouvant trop lent à partir, lui lança une pierre. Mais la pierre, rejetée par une main divine, revint frapper le misérable, qui fut pétrifié sur-le-champ avec son troupeau. Ces rochers sont connus sous le nom de pierres de Mousny. La tradition ajoute que le pèlerin assoiffé n’était autre que Jésus-Christ lui-même.
Sur la route du mont Saint-Vallier, on montre les brebis antiques, Los oueillos antiquos. Il s’agit d’un assemblage de pierres blanches rangées comme un troupeau, le pâtre en tête, les chiens à distance. Dieu, passant par là, demanda au berger :
« Où vas-tu ?
— Conduire mon troupeau sur ce mont, qu’il le veuille ou non« , répondit le pâtre.
Aussitôt, le berger et ses bêtes furent changés en pierres.
Plus loin, sur le mont Saint-Savin, la Pierre qui vire est une dent de rocher surgissant du sol sur la pente de la montagne. Jadis, un géant y poursuivait une jeune fille. Au moment d’être atteinte, celle-ci invoqua l’intervention divine. Le géant fut alors figé debout, transformé en roc vif des pieds à la tête. Depuis, dit-on, il ne lui est permis de se mouvoir que tous les cent ans, à l’anniversaire de sa faute.
Une légende de Guernesey explique l’aspect anthropomorphe qu’avait autrefois une roche aujourd’hui détruite, connue sous le nom de la Roque Màngi. Elle se dressait dans les dunes de sable de la côte nord-est. La formation se composait d’une masse rocheuse de huit à dix pieds de hauteur, surmontée d’une grosse pierre reposant sur la partie la plus étroite de l’autre. Vue à petite distance, elle ressemblait à un géant pétrifié.
Les paysans racontaient que le diable, s’étant querellé avec sa femme, l’avait attachée par les cheveux à la pierre droite. Dans ses efforts désespérés pour se dégager, en tournant la tête à droite et à gauche, elle aurait usé le granit solide, réduisant la roche au cou étroit qui soutenait la « tête ».
5. Personnages de contes métamorphosés
Contrairement aux légendes locales, où les grosses pierres occupent souvent une place centrale, les contes populaires proprement dits évoquent plus rarement la métamorphose de personnages en blocs anthropomorphes. Lorsque ce motif apparaît, il obéit à une logique bien précise : la faute du héros, presque toujours liée à l’oubli ou à la transgression d’un interdit essentiel.
Dans ces récits, la métamorphose survient généralement au cours d’une besogne difficile, entreprise par un héros à qui l’on a donné une recommandation unique, la seule capable de le préserver du sort funeste de ses prédécesseurs. Oublier cette consigne, céder à la peur ou à la curiosité, c’est s’exposer à une pétrification irréversible.
Un conte provençal illustre parfaitement ce schéma. Il y est question de s’emparer de trois merveilles :
Ceux qui n’ont pas su mépriser les clameurs et les injures entendues en chemin sont changés en rochers au moment précis où ils détournent la tête. La sanction est immédiate, mécanique, et ne laisse place à aucun repentir.
D’autres aventuriers, lancés à la conquête de merveilles analogues, subissent le même sort lorsqu’ils perdent courage en gravissant la montagne au milieu de la grêle et de la neige. La faiblesse humaine, face à l’épreuve, devient ici une faute irréparable.
Dans une variante du récit, celui qui, en grimpant à l’arbre au sommet duquel se trouve la Pomme qui chante, touche un seul des nombreux fruits qu’il porte, est aussitôt changé en pierre. Le geste, pourtant minime, suffit à rompre l’équilibre et à figer le corps pour l’éternité.
6. Animaux changés en pierres

Sur les bords de certains lacs recouvrant des cités submergées, ou que l’on prétend apercevoir sous les eaux, des rochers figurant des animaux sont montrés comme des preuves du châtiment céleste. Leur présence renforce l’idée que la catastrophe ne frappa pas seulement les hommes, mais aussi les bêtes qui partageaient leur destin.
D’autres animaux furent changés en pierre en compagnie des hommes, notamment dans les récits de chasses de pierre. Les chiens de ces chasses légendaires sont encore visibles :
Ces animaux, figés dans l’élan de la poursuite, prolongent dans le paysage l’image d’une chasse éternellement interrompue.
Sur le plateau de Campotile, en Corse, deux gros blocs rocheux à peu près semblables sont appelés les bœufs du diable. Selon la tradition, saint Martin les pétrifia tandis que Satan, furieux de n’avoir pu réparer le soc de sa charrue, lançait son marteau en l’air. Une pierre posée horizontalement au-dessus des blocs figure leur joug.
Une autre version du récit précise que le diable labourait ce plateau afin que les troupeaux ne puissent plus y pâturer. Saint Martin, par une prière, fit d’abord briser le soc de la charrue. Mais Satan en forgea un autre, si solide qu’il fendait le roc sans s’émousser. Le saint récita douze douzaines de rosaires sans succès ; à la treizième, les bœufs s’arrêtèrent net et furent changés en pierre.
Au-dessus du village de Montgaillard, on montre un rocher en forme de vache. Il s’agit, selon la légende, de la vache d’Arize, qui avait indiqué aux hommes la source de Barèges. Après avoir accompli cette mission bénéfique, l’animal fut métamorphosé en pierre, comme pour demeurer à jamais le gardien silencieux de l’eau qu’il avait révélée.
7. Rochers assimilés à des constructions


Il arrive que le peuple, frappé par la ressemblance frappante de certains amas de rochers avec des constructions humaines, y voie les débris de villes anciennes, ruinées dans des circonstances merveilleuses ou maudites. Ces paysages minéraux deviennent alors des ruines imaginaires, habitées par les fées, les revenants ou le diable lui-même.
Sur les flancs d’une colline près de Villefranche-sur-Saône, des blocs épars sont regardés comme les restes d’une cité maudite, aujourd’hui séjour des fées et des revenants. Chaque année, dit-on, lorsque les cloches sonnent au milieu de la nuit de Noël, une longue procession sort des profondeurs de la ville détruite et erre parmi les ruines. Le vivant assez hardi pour se joindre à cette procession serait infailliblement frappé de mort, rappelant que ces lieux appartiennent au monde de l’au-delà.
Les pâtres de l’Aveyron redoutaient de s’approcher d’un jeu de la nature situé non loin de Millau, appelé la cité du diable ou Montpellier-le-Vieux. Ils s’imaginaient qu’elle avait été bâtie par une race de géants, puis détruite par le démon.
Dans une autre région, une tradition locale affirme que les pierres gigantesques qui hérissent les collines de Poullaouen sont les débris du palais d’Arthur. Le roi y aurait enfoui ses trésors en quittant la Bretagne. Le diable et ses fils en seraient les gardiens : on les aurait vus rôder sous forme de follets, et tout téméraire cherchant ces richesses serait épouvanté par leurs cris.
Dans la Creuse, un gros amas de rochers est appelé Châté de las Fadas, le château des fées.
Aux Bordes, dans l’Yonne, le plus imposant des blocs d’un ensemble rocheux porte le nom de Four du Diable. Autrefois, on menaçait les enfants de les y conduire, utilisant le paysage comme instrument de crainte et de discipline.
8. Objets pétrifiés
