Origines et merveilles des grottes françaises

1. Ceux qui ont creusé les grottes

Les cavernes terrestres ne passent pas ordinairement pour être dues à un travail humain ; les légendes relatives à leur création, rares et peu détaillées, se bornent à l’énoncé de la croyance ; dans certaines régions, ces créations sont attribuées à des êtres mystérieux :
- dans le Languedoc et le Vivarais, les grottes merveilleuses auraient été creusées par les Doumayselas, appelées aussi « demoiselles »
- à la Boullardière, à Terves (Deux-Sèvres), ce seraient des farfadets qui les auraient façonnées avant d’y habiter
- en Haute-Loire, les cavernes et les enfoncements rocheux seraient l’œuvre des anciens hommes sauvages
À l’intérieur de certaines grottes, on observe des formations rocheuses qui ressemblent à des silhouettes humaines ou à des objets du quotidien. Ces formes, issues de phénomènes naturels, ont été interprétées par le peuple comme les traces de transformations surnaturelles. Selon ces croyances des fées auraient été changées en pierre, leurs objets et leur mobilier auraient subi le même sort.
Dans une grotte aux fées située sur les bords du Sichon, un peu en aval de la Source des Fées, l’eau qui s’infiltre à travers la voûte dépose progressivement une matière calcaire. Ce phénomène forme des concrétions aux formes variées et parfois étonnantes.

2. Les pétrifications anthropomorphes animales ou mobilières

Certaines formations rocheuses évoquent des silhouettes humaines, animales ou des objets du quotidien. Ces formes naturelles, souvent dues à des phénomènes géologiques, ont été interprétées par les populations comme des traces de métamorphoses. Ainsi, un bloc allongé est censé représenter une femme nue enveloppée d’un linceul. Selon la tradition, il s’agirait d’une fée qui, poursuivie par un magicien rival de sa puissance, se changea en pierre pour lui échapper.
L’une des trois cavernes superposées, situées à Féterne et connues sous le nom de Grottes des Fées, abritait également d’étonnantes merveilles. Au milieu du XVIIIe siècle, Voltaire en donnait une description précise dans Des singularités de la nature (chapitre XV).
L’eau qui distille dans la grotte supérieure, en traversant la roche, y a dessiné dans la voûte la forme d’une poule couvant ses poussins. À proximité, une autre formation évoque un rouet avec sa quenouille. Les femmes des environs affirmaient autrefois avoir vu, dans un renfoncement, une femme pétrifiée au-dessus du rouet. Longtemps, ces grottes inspirèrent la crainte : on n’osait guère s’en approcher. Mais depuis que la figure féminine a disparu, les habitants sont devenus moins craintifs.
Dans une autre région, au pays de Liège, une caverne nommée Trou del Heuve offre un spectacle tout aussi troublant. On y distingue, dans l’ombre, deux formes blanches semblables à des fantômes aux longs voiles, appelées Marguerite et Pierrette. Plus loin, d’autres stalagmites aux formes humaines apparaissent. Disposées en carré, elles entourent une pierre massive et informe que les habitants nomment le Cheval Bayard.
Vers 1820, les habitants vivant près d’une grotte du Périgord, autrefois habitée par les fées, racontaient qu’on pouvait encore y voir un berceau où elles cachaient leurs nourrissons. On y distinguait également l’empreinte d’un cheval, d’un mulet, ainsi que d’autres marques tout aussi énigmatiques. Dans une caverne du Dauphiné, une cuve naturelle aurait servi de baignoire à Mélusine lorsqu’elle y résidait. Non loin de là, une pierre plate, appelée la Table de Mélusine, aurait été le lieu où elle prenait ses repas. Plus au nord, les fées de Vallorbe vivaient dans une grotte à deux étages. Elles faisaient, dit-on, résonner leur buffet d’orgue naturel formé de stalactites, produisant des sons mélodieux qui émerveillaient les visiteurs.
Ces musiques mystérieuses trouvent peut-être leur origine dans des phénomènes acoustiques naturels. Près de la grotte d’Espezel, les paysans croyaient autrefois le lieu hanté par des fées. En réalité, le bruit des eaux du Rebenty, amplifié et transformé par les échos souterrains, produit des effets surprenants. Selon les endroits, ces sons deviennent tantôt un murmure harmonieux, tantôt de puissants grondements évoquant les orgues majestueux des cathédrales.
3. Dimensions des petites grottes et leur décadence

Contrairement à l’image spectaculaire que l’on associe souvent aux cavernes, toutes n’avaient pas des proportions monumentales. Certaines étaient même discrètes, presque invisibles, comme si elles cherchaient à se soustraire au regard humain. Ces cavernes n’étaient pas toujours comparables aux grandes balmes du Dauphiné, parfois précédées d’un vaste porche naturel. Au contraire, les résidences attribuées aux Margot-la-Fée, sur le plateau montagneux des Côtes-d’Armor, s’ouvraient le plus souvent à proximité de grosses pierres disséminées sur les collines ou au bord des ruisseaux. Leur accès était parfois si discret qu’il passait inaperçu : une simple fissure entre deux blocs superposés, un interstice dans la roche. Pour y pénétrer, il fallait souvent ramper, comme pour franchir un seuil réservé à ceux qui osaient s’aventurer dans l’invisible.
Pourtant, les récits populaires racontent une toute autre histoire. Les paysans affirmaient qu’à l’époque où ces lieux étaient habités par des êtres surnaturels, leurs entrées étaient vastes, comparables aux portes d’une église. Avec leur départ, tout aurait changé. Les ouvertures se seraient peu à peu affaissées, comme si la magie qui les maintenait ouvertes s’était éteinte. En Normandie, cette idée prenait une forme encore plus marquée : on disait que les entrées des grottes se rétrécissaient jour après jour. Une lente disparition, presque imperceptible, laissant présager qu’un jour, elles seraient totalement closes — emportant avec elles les derniers vestiges d’un monde ancien.
4. Monde en miniature

Certaines cavernes renferment un univers complet. Dans la Grotte des Fées à Accous (Basses-Pyrénées), on évoquait l’existence d’un véritable pays souterrain, avec ses plaines et ses étendues. D’autres grottes semblaient s’étirer sur des distances considérables, parfois sur plusieurs lieues. C’est le cas de celle du Cas Margot près de Moncontour-de-Bretagne, ou encore d’une caverne de l’Allier réputée contenir des trésors, ainsi que de la grotte de Biâre en Poitou.
La grotte de l’Homme mort, à Saint-Pierre-des-Tripiers, passait pour être habitée par des enchantées — des fées transformées en sorcières, appelées encantados, dounzelos, fados ou sourcieiros. Cette caverne s’étendrait sur plus d’une lieue et demie. On y distingue des statues, des piliers, ainsi que deux oreilles de porc fixées à la voûte. En son centre coule un ruisseau que nul n’aurait pu franchir avant la fin de la mauvaise loi et de la méchante lignée de ce temps-là — c’est-à-dire les Sarrasins et les hérétiques. Depuis que ce passage est devenu possible, certains affirment apercevoir au sol les traces des pieds laissées par ces mystérieuses enchantées.
D’autres récits suggèrent l’existence de véritables connexions souterraines entre grottes et édifices religieux. La Grotte à la Dame, située à un kilomètre du Grand-Auverné (Loire-Inférieure), se prolongerait ainsi jusqu’au-dessous de l’église. De même, la caverne de Roc’h Toull déboucherait sous le maître-autel de Guimiliau (Finistère), où l’on aurait même entendu un coq chanter sous le chœur. Sur les côtes, cette croyance se prolonge : elle sert à démontrer que les « houles », ces cavernes maritimes, s’enfonceraient profondément à l’intérieur des terres.
En Béarn, l’imaginaire populaire attribuait à un souterrain, situé au cœur d’une ancienne forêt autrefois habitée par des fées, des dimensions immenses. Certains affirmaient y avoir entendu les pas d’un être invisible, gardien des ossements qui s’y trouvaient.
Certaines grottes possédaient, à l’image des souterrains de châteaux, une seconde sortie située parfois très loin de leur entrée. La caverne du Pertuis-Fourtière à Langon, sur les rives de la Vilaine, en offre un exemple frappant. D’abord étroite sur une quinzaine de mètres, elle s’élargit ensuite pour former une sorte de chambre souterraine s’étendant jusqu’en face de la gare de Langon. Plus étonnant encore, plusieurs récits entourent ce lieu :
- des moutons y seraient entrés sans jamais réapparaître ;
- une oie blanche introduite dans la caverne ressortirait dans la Vilaine à Port-de-Roche avec un plumage noir ;
- inversement, une oie noire en ressortirait blanche.
Enfin, la citerne — ou caverne — d’Elhorta, demeure du seigneur sauvage, possédait une seconde ouverture par laquelle on vit réapparaître une bergère qu’il avait autrefois enlevée.
5. Les grottes dans les contes : les fées, les Bécuts

Les grottes, pourtant omniprésentes dans les traditions locales — qu’elles soient situées à l’intérieur des terres ou sur les côtes — apparaissent assez rarement dans les contes proprement dits. Les fées du monde enchanté, dont la localisation reste indéterminée, ne semblent pas, contrairement à leurs homologues rustiques, attachées à une résidence souterraine. Lorsqu’elles habitent une caverne, celle-ci est généralement mentionnée brièvement, sans description détaillée. Il est également rare que la grotte et sa mystérieuse occupante soient liées par une relation forte. Une exception notable apparaît dans un conte corse : une fée d’une grande beauté, vivant à une époque où les bêtes parlaient et où les pierres marchaient, possédait d’immenses pouvoirs magiques. Mais cette puissance avait une limite stricte : elle ne pouvait quitter sa grotte que pendant trois jours. Si elle s’absentait une heure de plus, elle perdait aussitôt tous ses pouvoirs.
À l’opposé de ces figures féeriques, les Bécuts incarnent une présence bien plus inquiétante. Jadis, ils inspiraient une véritable peur aux enfants comme aux paysans, ce qui laisse penser qu’avant de devenir des figures de contes, ils étaient associés à des lieux réels. Dans les récits gascons, les Bécuts sont décrits comme des géants mesurant jusqu’à sept toises de haut. À l’image des cyclopes — et rappelant fortement le mythe de Polyphème — ils ne possèdent qu’un seul œil, placé au milieu du front. Ils vivent dans des cavernes, au cœur d’un pays sauvage et sombre. Leur cruauté est sans équivoque : lorsqu’ils capturent des chrétiens, ils les font cuire vivants avant de les dévorer.
Plusieurs contes reprennent des motifs proches de la légende de Polyphème : des jeunes garçons, grâce à leur intelligence, parviennent à tromper ces géants et à leur échapper. Dans une version issue de l’Albret, deux jumeaux entreprennent un voyage pour découvrir où finit le monde. Après une longue errance, ils atteignent une vaste lande où un Bécut garde ses moutons. Le géant les contraint à entrer dans sa grotte, qu’il referme à l’aide d’une énorme pierre. Une fois à l’intérieur, il s’empare de l’un des deux frères, le tue et le fait rôtir à la broche. Lorsque le monstre, repu, s’endort profondément, le survivant saisit sa chance : il lui enfonce la broche dans l’œil. Puis il se réfugie parmi les moutons, se couvre d’une peau de bête et, lorsque le Bécut fait sortir son troupeau, il parvient à s’échapper en se dissimulant parmi eux.
6. Les hommes cornus, les oiseaux merveilleux, les voleurs

Un conte d’aventures de la Haute-Bretagne raconte l’histoire d’un prince lancé à la poursuite d’un lièvre insaisissable. Après une journée entière de chasse infructueuse, l’animal disparaît soudain dans une caverne. Le prince, intrigué, s’y engage à son tour — mais au lieu du gibier, il découvre un homme aux dents longues comme la main. Ce personnage n’est autre que le diable. Contre toute attente, celui-ci lui laisse la vie sauve, à une condition : devenir son domestique. La grotte devient alors un lieu de basculement, où l’aventure se transforme en servitude.
Dans d’autres récits, les grottes servent de prison à des créatures redoutables. Lorsque le roi des hommes cornus est vaincu par un jeune aventurier, celui-ci ne peut le tuer. Il choisit alors de l’enchaîner dans sa propre grotte, dont il scelle l’entrée à l’aide de lourdes pierres. Le captif y est condamné à souffrir de la faim et de la soif jusqu’au jugement dernier. Ces cavernes ne retiennent pas seulement des êtres humains ou monstrueux : elles enferment aussi des créatures merveilleuses. Le Merle Blanc, par exemple, est gardé par deux dragons (Henry Carnoy, Contes, petites légendes, croyances populaires, coutumes, formulettes, jeux d’enfants, conte VI.), tandis que l’Oiseau de Feu est retenu captif par un géant.
Plus proches de la réalité, mais tout aussi inquiétants, les voleurs occupent eux aussi fréquemment des demeures souterraines. Dans un conte de Sospel, une grotte sert de refuge à des assassins qui y retiennent une jeune fille prisonnière. Elle sera finalement libérée grâce à l’intervention d’une vieille femme qui parvient à défaire ses liens.
Dans un autre récit, des brigands enlèvent la fille du roi et la cachent dans leur caverne, perdue au cœur de la forêt. Plus ambigu encore, certains contes décrivent des voleurs capables d’hospitalité. Une femme égarée dans les bois avec ses trois enfants aperçoit une lumière et découvre une vaste grotte habitée par des brigands. Ceux-ci ne lui font aucun mal, l’hébergent plusieurs jours, puis lui demandent de leur confier l’un de ses fils afin de lui enseigner leur métier. Enfin, d’autres voleurs recueillent une jeune fille abandonnée dans leur souterrain. Elle y demeure pendant des années, au point d’épouser l’un d’eux.
7. Les ours qui enlèvent des femmes

Dans un conte provençal, une ourse enlève un petit enfant et l’emporte dans sa caverne afin de remplacer l’un de ses petits récemment disparu. Le geste, à la fois instinctif et troublant, brouille la frontière entre humanité et animalité. Un récit basque présente une situation inverse : cette fois, c’est un ours qui capture une jeune femme, la jette sur son dos et l’entraîne dans son antre. Elle y est retenue et devient mère. Ce même motif se retrouve également dans un conte picard, preuve de la diffusion large de ce thème à travers différentes régions.
Dans un récit de Menton, une femme réfugiée dans une grotte se voit contrainte de cohabiter avec un ours. De cette union naît un enfant singulier, connu sous le nom de Jean de l’Ours (Les légendes de France, Henry Carnoy). Comme ses nombreux homonymes dans les traditions populaires, cet enfant possède une force exceptionnelle et vit des aventures prodigieuses. Sa naissance, à la frontière entre deux mondes, fait de lui une figure emblématique : ni tout à fait humain, ni totalement animal.