L’utilisation des pierres dans les serments et les médecines
Un caillou tenu dans la paume
1. Le jet de la pierre : son rôle dans les serments
Jet de pierre sur la plage, photo libre de droit
L’un des rites les plus intrigants est l’usage de jeter une pierre pour affirmer un serment ou une décision solennelle. Autrefois, ce geste accompagnait même de véritables actes juridiques. Ce symbole d’engagement — simple, accessible, mais lourd de sens — a persisté dans la culture populaire bien au-delà de ce que l’on pourrait imaginer. On en retrouve une trace dans un conte de marins :
« Le diable m’emporte si j’y reviens. Si j’avais une pierre, j’en jetterais une. »
Le collecteur de ce récit ajoute une note essentielle : parmi les marins, il est courant de jeter une pierre dans la mer pour signifier sa détermination à ne pas revenir dans un lieu ou à ne pas répéter une expérience de sitôt. En 1890, un observateur raconte avoir vu un pêcheur d’huîtres à Cancale accomplir ce geste symbolique. Avant de quitter la baie, le marin lança un caillou dans l’eau en déclarant :
« Adieu, Cancale et ses bateaux, je n’y reviendrai pas l’année prochaine, je jette ma pierre. »
Selon les travaux rassemblés sur ces pratiques, il s’agirait du seul exemple de ce rite relevé en France. Néanmoins, tout porte à croire qu’il n’était pas unique et qu’il a pu exister dans d’autres régions, notamment dans les communautés maritimes où les rites de départ et de retour possèdent une forte charge symbolique.
2. Le jet de la pierre dans la protection des gens
Le jet de la pierre ne servait pas uniquement à sceller un serment ; il pouvait aussi être un acte de protection. Cette pratique semble rare, mais elle a laissé des traces dans plusieurs régions françaises. En Bugey, on jetait ou déposait une pierre dans une église, un cimetière ou tout autre lieu béni pour obtenir secours ou se prémunir du danger. Un témoignage illustre parfaitement cette croyance. Une jeune fille de Saint-Martin-du-Mont, effrayée à l’idée de partir seule la nuit pour une course urgente, est rassurée par sa mère :
« Lorsque tu passeras devant le cimetière, tu y jetteras une pierre, et tu seras préservée de tout danger. »
Bien que le collecteur n’ait pas donné le fondement exact de ce rite, il est probable qu’il ait cherché à en comprendre l’origine. Les pratiquants eux-mêmes, attachés à une tradition héritée des ancêtres, n’avaient peut-être plus conscience de sa signification première. Une hypothèse plausible est que le jet d’une pierre dans le domaine des morts représentait une action pieuse, semblable au caillou ajouté aux murgers (épaisse muraille en pierre sèche, qui délimite une vigne, ou un tas de pierres parementé dans une parcelle). Les âmes des défunts, sensibles à cette attention, pouvaient alors éviter d’effrayer le voyageur… voire devenir des protecteurs invisibles.
Certaines pratiques vont dans le sens inverse : non pas se protéger grâce au jet d’une pierre, mais au contraire éviter d’en jeter pour ne pas déranger les morts. En Wallonie, une interdiction recommande aux enfants de ne pas lancer de pierres dans les haies le jour des Morts. Selon une croyance largement répandue, les défunts sortent de leur tombe ce jour-là. L’interdit pourrait donc exister ailleurs, notamment en Basse-Bretagne, où l’on croit entendre dans les haies le frôlement des âmes effectuant après leur mort un pèlerinage inaccompli de leur vivant. Dans Légende de la Mort, Anatole Le Braz rapporte qu’un recteur met en garde un citadin qui s’amuse à étêter des ajoncs avec sa canne : ce geste pourrait troubler les âmes du Purgatoire en pleine pénitence.
Dans plusieurs régions montagneuses du sud-ouest de la France, on retrouve une défense récurrente : ne jamais jeter de pierre dans les lacs. Selon les habitants, ce geste irrite les génies qui habitent ces eaux profondes, et un orage ne tarde pas à éclater. Ce tabou, relevé tant de fois par les ethnographes, semble suffisamment répandu pour être considéré comme général dans ces zones.
La croyance en la valeur prophylactique d’une pierre jetée ou poussée est attestée dans plusieurs régions françaises. Elle s’inscrit dans une superstition ancienne, déjà mentionnée par Théophraste, selon laquelle on peut neutraliser un mauvais présage en lançant une pierre. L’exemple le plus courant est la rencontre d’une belette, animal réputé funeste :
En Saintonge, si une belette coupe le chemin d’un passant, celui-ci s’attend à « une affaire avec une méchante femme » et pousse une pierre pour conjurer le sort.
Dans le Dauphiné, on jette une pierre après avoir fait un signe de croix avant de franchir l’endroit où l’animal est passé.
En Poitou, on avance à reculons en poussant trois pierres, geste destiné à annuler tout mauvais effet.
3. Le jet de la pierre : son rôle dans l’amour
Le Triomphe de Galatée, fresque de Raphaël, 1513
Dans plusieurs régions du Midi, une coutume ancienne relie étonnamment le jet de pierres aux échanges amoureux. Loin d’être un acte anodin, ce geste est chargé de symboles et renvoie à un langage discret mais parfaitement codé. Un proverbe du Béarn en témoigne clairement :
Qui peyroutaye Amoureye. (Qui lance de petites pierres Fait l’amour)
Selon l’auteur qui a recueilli cette expression, elle s’applique aux agaceries entre amants. Il rapproche même ce proverbe d’un vers de Virgile (Bucoliques, III, 64) :
Malo me Galatœa petit, lasciva puella.
(La malicieuse Galatée me vise avec une pomme)
En Provence, cette coutume va bien au-delà du simple badinage. Au Beausset, dans l’arrondissement de Toulon, les jeunes gens profitent des jours de fête ou des dimanches d’été pour s’asseoir près des jeunes filles qui leur plaisent. Pour déclarer leur amour, ils leur lancent de petites pierres. Ce geste, discret en apparence, est immédiatement compris par les personnes concernées et par l’entourage. La réponse de la jeune fille dépend entièrement de son humeur :
Si elle refuse l’avance, elle se déplace et va s’asseoir un peu plus loin.
Si elle accueille favorablement l’attention, elle ramasse à son tour quelques petits cailloux et les renvoie au jeune homme, le tout en plaisantant.
Dans cette culture locale, le message est clair : la réciprocité du geste équivaut à une forme d’acceptation.
Cette tradition amoureuse n’est pas propre à la Provence. Dans le Mentonnais, lors de la procession de Saint-Michel, les garçons jettent également de petits cailloux aux jeunes filles pour leur exprimer leur affection. Dans ce contexte festif et religieux, le geste fait office de déclaration symbolique, parfois timide, parfois théâtrale, mais toujours empreinte d’un sens que la communauté reconnaît.
4. Ordalies de mariage
Borne de Saint-Bozon, Bouzemont
Près de la chapelle de Bon-Repos, sur la route de Saint-Brieuc à Plérin, les jeunes filles désireuses de se marier dans l’année accomplissent un geste précis : elles lancent une pierre dans un trou situé dans un mur au-dessus du portail. L’épreuve est simple :
si la pierre atteint sa cible, le mariage est assuré dans l’année ;
si elle échoue, le présage est négatif.
L’usage rappelle d’autres pratiques divinatoires, notamment celles faites avec des épingles : la réussite dépend de la précision du geste.
Sur l’île de Bréhat, les jeunes gens qui envisagent de fonder un foyer se rendent jusqu’au rocher du Paon, à l’extrémité de la falaise. Ils lancent alors de petites pierres dans une fente de la roche. La règle est stricte :
si la pierre tombe droit dans le gouffre sans toucher les parois, le mariage doit être célébré immédiatement ;
si la pierre frappe les parois, on compte le nombre de coups : autant d’années à attendre avant de se marier.
À Orcival, dans le Puy-de-Dôme, célèbre lieu de pèlerinage, une coutume similaire existe. On fait rouler une pierre depuis le haut de la montagne. Le verdict tombe rapidement : autant de sauts que fait la pierre, autant d’années à patienter avant de convoler en justes noces.
Dans plusieurs légendes, le jet de pierre sert à trancher des questions d’urbanisme sacré. On raconte qu’un seigneur aurait accordé, pour la construction de la cathédrale de Dol, tout l’espace que parcourrait une grosse pierre jetée par saint Samson. De même, lors d’un désaccord entre Circourt et Beuzemont concernant l’emplacement d’une église commune, saint Bozon s’en remit au verdict d’une pierre. Il la lança d’abord vers Circourt, puis, la reprenant, vers Beuzemont. Elle retomba deux fois au même endroit : c’est là que fut bâtie l’église.
Dans les montagnes, les voyageurs déposent systématiquement une pierre à l’endroit où quelqu’un a trouvé la mort. Ce tas, formé par les passants successifs, sert à perpétuer le souvenir du disparu. Cette coutume est également répandue le long des routes, en particulier dans la région des Alpes-Maritimes où l’on rencontre des lieux appelés en provençal Frémo mouorto (« femme morte »). Selon la croyance locale, ne pas jeter sa pierre sur le Clapier dé frémo mouorto, situé sur le chemin muletier entre Grasse et Caussoly, expose à mourir dans l’année.
À Entrevaux, près de la route menant à l’ermitage de Saint-Jean-du-Désert, un autre clapier porte le nom de lou Clapier daou paour omé (« le tas de pierres du pauvre homme »). La légende raconte qu’un brigand se rendait à l’ermitage avec l’intention de le piller. Il tomba mort avant d’y parvenir. On l’enterra au bord de la route et on recouvrit sa tombe d’un tas de pierres. Touchés par la sévérité de cette mort soudaine, les passants perpétuèrent la tradition : chacun doit y jeter une pierre en disant : Requiescat in pace per lou paour omé.
Au début du XIXᵉ siècle, lorsqu’on rencontrait dans les Alpes de grands monticules de pierres en forme de prismes ou de cônes — tombeaux très anciens —, les voyageurs ajoutaient toujours une pierre. Les guides racontaient d’ailleurs de longues histoires tragiques à propos de ces monuments primitifs. Une ancienne crainte superstitieuse, probablement très ancienne, exige de ne pas passer devant certains murgers sans y jeter une pierre. L’usage semble immuable. Dans la Haute Cornouaille, lorsque les voyageurs croisent une croix érigée après un accident, ils ne déposent pas la pierre au pied de la croix, mais la lancent dans la douve située à côté. Il s’agit sans doute d’une survivance des anciennes pratiques associées aux murgers, transposées aux symboles d’un autre culte.
5. Pierres de conjurations
Cairn de Gavrinis, Larmor-Baden, Morbihan
Plan du galgal (cairn) de Gavrinis, à Larmor-Baden, dans le Morbihan.
Dans l’est de la France, les tas de pierres — parfois appelés murgers — forment un paysage culturel aussi discret que fascinant. Leur présence est si fréquente qu’on s’étonne du peu de recherches qui leur ont été consacrées. Vers 1825, Désiré Monnier en aurait recensé vingt-deux dans un seul bois. Toutefois, les informations qu’il obtint restèrent vagues, ce qui l’amena peut-être à les relier à un culte ancien. Pourtant, plusieurs découvertes archéologiques montrent que certains murgers servaient probablement de sépultures. Dans l’Yonne, on a retrouvé des squelettes sous plusieurs d’entre eux. L’un, appelé la Chaumière des fées, est considéré comme un tertre funéraire. Les noms varient selon les régions :
merger / murger dans l’Est,
clapas ou clapier dans le Midi,
chiron dans le centre,
galgal ou cairn en Bretagne.
Dans le Doubs, à Étouvans, un écrivain franc-comtois rapporte la croyance en un revenant nommé le Monsieur des Murgers, condamné à une pénitence posthume dans un bois. Son nom laisse supposer qu’il était lié à un murger aujourd’hui disparu ou oublié.
Certains amas de pierres servaient à perpétuer le souvenir d’une injustice ou d’un acte violent, transmis de génération en génération. Dans l’Yonne, un tas de pierres s’est formé au fil des siècles par les cailloux lancés par les habitants pour exprimer leur ressentiment envers Mélusine, qui aurait été présente à cet endroit lors du siège d’Arthenay, qu’elle brûla, faisant massacrer les habitants. Longtemps, les enfants se rendant à un apport le jour de l’Ascension perpétuèrent le geste en déclarant : « Tiens, voilà pour Mélusine. »
En Basse-Bretagne, les rites de conjuration de l’arc-en-ciel comportent une pratique particulière : dès que l’on aperçoit l’arc, on dispose des pierres en croix ou on les amoncelle. Ce geste symbolique permettrait d’« arrêter » l’arc-en-ciel ou de détourner son influence, selon des croyances locales anciennes. Dans de nombreuses régions, on rencontre des pierres de taille modeste, assez légères pour être : déplacées, empilées, disposées en pyramides, ajoutées à d’autres tas existants.
Autour de la Sainte-Baume, lieu de pèlerinage majeur depuis des siècles, se trouvent une multitude de petits tas de pierres. Les habitants connaissent bien leur signification : Une grande partie d’entre eux représente des témoignages de passage. Chaque visiteur ajoute une pierre pour marquer qu’il a atteint ces sommets. D’autres, toutefois, sont liés à l’amour et à la fécondité. Les pierres deviennent alors porteuses d’un souhait : la fertilité, un mariage, une union heureuse.
6. Amas de pierres et l’amour
Mont Saint-Pilon, massif de la Sainte-Baume, Bouches-du-Rhône et Var
Chapelle Saint-Pilon, l’oratoire du massif de la Sainte-Baume, Bouches-du-Rhône et Var
Dans certains villages de Provence, la tradition voulait que les jeunes filles en quête de mariage se rendent à l’oratoire de la Sainte-Baume avant de gravir le Saint-Pilon. Une fois au sommet, elles y déposaient un petit arrangement de pierres : trois cailloux plats formant un triangle, un quatrième placé au centre. Si, l’année suivante, elles retrouvaient intact ce petit castellet, l’augure était favorable : le mari espéré devait se présenter dans l’année.
La coutume ne concernait pas uniquement les jeunes filles. Les garçons qui envisageaient un mariage fabriquaient eux aussi un moulon de joye. En priant mentalement Sainte Madeleine, ils demandaient la confirmation divine de leur choix amoureux.
Si l’amoncellement restait intact un an plus tard, ils considéraient leur projet comme approuvé.
Si les pierres avaient été dispersées, ils interprétaient cela comme un signe de désaveu et abandonnaient l’idée de ce mariage.
Pour eux, l’avis de la sainte comptait autant que la volonté des familles.
Selon les témoignages anciens, comme celui de Désiré Monnier en 1843, cette pratique dépassait les seules superstitions individuelles. Monter à la Sainte-Baume et y ériger un tas de pierres était un rite quasi obligatoire avant de s’établir ou de se marier. On disait même que jadis, dans certains contrats de mariage, il était stipulé que : « les jeunes époux devaient ériger un castellet dans l’année. » Ne pas accomplir ce rituel pouvait être considéré comme un mauvais présage, entraînant :
la stérilité du couple,
un manque de tendresse du mari,
ou la disgrâce divine.
Dans une croyance relevée en 1887, les époux devaient construire ensemble un castellet et y déposer autant de pierres qu’ils souhaitaient d’enfants. Le mari pouvait renforcer l’efficacité du rite en plaçant à la ceinture de sa femme un morceau de gui, symbole de fécondité.
Les pierres ne servaient pas qu’à attirer l’amour : parfois, elles en marquaient aussi l’échec. À Leinhac, dans le Cantal, un monticule appelé Peyral de Martory servait de point d’humiliation publique. Les hommes dont les femmes s’étaient rendues coupables de légèreté ou d’infidélité étaient contraints par les autres villageois à venir y déposer une pierre. Un acte moqueur, presque punitif, destiné à rappeler la domination sociale des « railleurs du pays ». Dans certaines régions alpines, notamment en Savoie, les amas de pierres prenaient une dimension juridique. Empilées en pyramides à l’entrée des parcelles, elles servaient à :
délimiter la propriété,
interdire le passage des hommes,
ou empêcher les troupeaux d’entrer.
Des cailloux lancés aux jeunes filles aux castellets dressés pour demander l’approbation des saints, les pierres ont longtemps exprimé ce que les mots ne pouvaient pas dire. Elles portaient :
Placer des pierres sur les branches des arbres fruitiers correspond à une logique analogique : charger l’arbre de pierres pour qu’il se charge de fruits. Autour de Marseille, les paysans posent des pierres sur les branches pour favoriser la récolte. En Gironde, on place à l’origine des branches de pommiers une pierre prélevée au cimetière le Vendredi Saint, renforçant la dimension sacrée du geste. Dans l’Albret, si un arbre ne produit pas, on y pose une pierre provenant d’une autre commune, espérant provoquer un renouveau de fertilité.
En Basse-Normandie, une tradition s’appuie sur la croyance qu’un mal peut être transmis à un objet. Dans la forêt d’Andaine, on trouve ainsi des châteaux, des piles de pierres superposées dans les fourches des arbres. Les malades doivent : placer une pierre à hauteur du mal ; réciter un Pater et un Ave pour chacune. Le mal se transfère alors dans la pierre, mais quiconque la dérangerait serait frappé de la même affection.
En Haute-Bretagne, plusieurs croyances liées aux pierres relèvent explicitement du maléfice. Autour de Moncontour, on dit : « Voilà pour le chariot ! » en posant une pierre sur le chemin. Le premier véhicule qui passe est condamné à verser, et plus la pierre est petite, plus le risque est grand. Une fois l’accident survenu, une voix invisible vient réclamer : « Viens déverser ce que tu as versé ! » (Une manière de forcer le responsable à porter assistance). En Berry, les Pierres caillasses ou Pierres sottes agissent sans intervention humaine. Selon George Sand, elles se déplacent la nuit pour provoquer chutes et accidents, à moins que les inspecteurs des routes ne les brisent rapidement.
Dans les Vosges, un enfant faussement accusé de vol peut prouver son innocence en allant chercher une pierre dans le cimetière… en marchant à reculons. Ce geste, aujourd’hui vidé de son sens d’origine, devait autrefois s’accompagner d’un serment ou d’une invocation aux morts.
Dans certains jeux d’enfants, notamment à Liège ou à Rennes, se tenir sur une pierre offre une immunité, comme un sanctuaire miniature. Dans le Chat perché, si les joueurs manquent de perchoirs, une simple pierre taillée devient un lieu inviolable. Ce serait une survivance de pratiques anciennes où les pierres marquaient réellement des zones d’asile.
Dans plusieurs régions, les pierres sont préparées pour que des êtres invisibles viennent s’y asseoir. Lors du feu de la Saint-Jean :
On fait trois fois le tour du brasier.
Chacun ramasse un caillou et le jette dans le feu.
La nuit venue, les morts viennent s’asseoir sur les pierres pour se chauffer.
Si le lendemain une pierre a été retournée, son propriétaire mourra dans l’année. Ce rituel est attesté au XVIIᵉ siècle et encore en 1824 dans le Morbihan.
Dans la Gironde, quand le feu est mort, on place une grosse pierre au centre du foyer : c’est sur elle que la Vierge viendra s’asseoir la nuit pour se peigner. En Poitou, on dit que ses beaux cheveux d’or restent parfois collés à la plus jolie pierre. Dans le Béarn, trois pierres dans le feu de la Saint-Jean protègent :
contre le sort,
contre la « male mort »,
contre les sorcières.
Ailleurs, comme dans les Deux-Sèvres, on jette de grosses pierres dans le brasier pour obtenir de grosses citrouilles ou de belles raves. Dans la Creuse ou le Poitou, on choisit les pierres en fonction de la taille des raves souhaitées, avant de danser autour du feu. Plusieurs récits montrent que pour chasser un être surnaturel attaché à une pierre, il suffit de la chauffer :
une revenante se brûle sur une pierre chauffée à blanc, ruinant sa pénitence de 200 ans ;
le Fersé, lutin-poulain, ne revient plus après s’être brûlé ;
une truie noire — jeune fille ensorcelée — disparaît définitivement.
Très anciennes, les pierres naturellement trouées possèdent des vertus particulières. Thiers rapporte qu’on les attache au cou : des chevaux qui hennissent trop, des ânes pour les empêcher de braire. Au XIXᵉ siècle encore : en Suisse romande, elles protègent les chevaux du foulta (lutin) ; en France, une pierre trouvée « par hasard » éloigne les sortilèges et rend fertiles les vaches stériles ; en Wallonie, suspendue sous l’oreiller ou au-dessus d’une porte, elle préserve du cauchemar.
Vers le milieu du XIXᵉ siècle, les filles du Pollet recherchent une pierre blanche particulière, appelée la Pierre du bonheur. On lui attribue le pouvoir de :
protéger du danger,
apporter la prospérité,
garantir un bon mariage.
À Plouezec, près de Paimpol, le recteur bénissait autrefois les cailloux blancs trouvés sur la grève. Les marins les portaient en sachets de toile sur la poitrine, convaincus qu’ils ne pouvaient se noyer.
8. Maladies transmises aux pierres
Chapelle Saint-Mériadec, Baden, Morbihan
L’idée de transmettre une maladie à un objet inanimé — en particulier une pierre — est une croyance profondément enracinée dans de nombreuses régions françaises. Les pierres servent tantôt de remède, tantôt de réceptacle destiné à « absorber » le mal, voire de vecteur de contagion pour celui qui les manipule ensuite. En Saintonge, on vendait autrefois de petits cailloux ronds appelés pierres à migraines. Portés sur soi, ils étaient réputés calmer les douleurs de tête. Dans la Lozère, des cailloux roulés de variolite étaient enfermés dans des sacs suspendus au cou du bélier pour protéger le troupeau des maladies. Cette pratique se retrouve chez les bergers du Vivarais, qui emploient :
la pierre de la pigote contre la clavelée,
la pierre du véré contre la variole.
À la chapelle Saint-Mériadec de Baden, trois cailloux de quartz reposaient autrefois sur l’autel sud. Les paysans s’y frottaient la tête afin de se guérir de la migraine. Dans le Puy-de-Dôme, un remède ancien contre la dysenterie consistait à : chauffer au rouge un caillou de quartz ou de feldspath, le plonger brûlant dans du lait. Le lait ainsi « chargé » était considéré comme curatif. Dans les Côtes-d’Armor, on ramasse neuf petits cailloux blancs sur un chemin où un enterrement est passé récemment. Bouillis dans du lait, ils soignent les fluxions de poitrine. En Anjou, on utilise le même procédé, mais sans la condition liée au passage du cortège funèbre. Un voyageur du XVIIᵉ siècle rapporte également qu’en Dauphiné, la montagne de Sassenage produit de petites pierres dites précieuses en raison de leur vertu supposée pour guérir les maladies des yeux.
Dans la région girondine, pour soigner la marée, c’est-à-dire une enflure après une blessure ou une opération, on utilise un rituel combinant :
neuf cailloux
neuf plantes
un pot et un piché (pichet)
Les cailloux et les herbes sont bouillis ensemble, puis l’infusion est versée dans une terrine. Le piché est placé renversé dans le liquide, recouvert d’un linge, et la partie malade vient se poser dessus. Si l’on entend l’eau monter dans le piché, c’est le signe que le mal “s’en va”.
L’idée de transmettre un mal à une pierre se retrouve en plusieurs lieux. Les fiévreux déposent neuf galets au pied des menhirs, enveloppés dans leur propre mouchoir. Celui qui ramasse l’ensemble attrape la fièvre à son tour : la maladie est censée se transférer dans l’objet puis au malheureux qui le manipule. En Poitou, on place dans une bourse autant de petits cailloux qu’il y a de verrues sur la peau. La bourse est déposée sur une route. Celui qui la ramasse hérite des verrues du malade. Le transfert est ainsi complet : la maladie change de propriétaire.
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