Loup garou dans la forêt. Source Midjourney, mondelegendaire.com
1. Loups-garous
Un Varou, illustration de Folklore Dracques
Au Moyen Âge, les forêts étaient considérées comme des lieux où les loups-garous trouvaient naturellement asile. La poétesse Marie de France, dans Le Lai du Bisclaveret, affirme même qu’ils étaient autrefois nombreux. Elle écrit :
« Jadis le poët-hum oïr E souvent suleit avenir, Humes plusurs Garwall devindrent E es boscages meisun tindrent. Garwall si est beste salvage ; Tant cum il est en celle rage, Humes dévure, grant mal fait, Es granz forest converse é vait. »
Dans ce passage, le garwall – ou loup-garou – apparaît comme une bête sauvage vivant dans les grandes forêts, prête à dévorer les hommes lorsqu’elle est en proie à sa rage. Cette croyance perdure longtemps. Au XVIIᵉ siècle, le musicien Pierre Gaultier, dont le visage très basané attirait l’attention, en fit l’amère expérience. Alors qu’il traversait une forêt, il tomba sur une troupe de paysans cherchant un enfant qu’ils croyaient mangé par un loup-garou. En voyant son teint foncé, ils le prirent pour la créature et exigèrent qu’il “rendît” l’enfant. Gaultier proteste, refuse d’avouer un crime imaginaire – mais les paysans, persuadés d’avoir affaire au monstre, le jettent de son cheval et l’accablent de coups.
Les récits actuels évoquent des loups-garous pacifiés, se comportant plutôt comme des meneurs de loups. Dans de nombreuses régions de France, surtout dans l’Ouest et le Centre, on croit encore que certains individus auraient le pouvoir de :
se faire accompagner par des loups,
les guider,
leur faire exécuter leurs volontés.
Étonnamment, dans le Nord et l’Est, pourtant riches en forêts, cette croyance semble presque absente.
Au milieu du XVIIIᵉ siècle, en Bourbonnais, on racontait que les loups-garous perdaient leur forme humaine à minuit. Ils conduisaient alors des meutes de loups à travers champs et les faisaient danser autour d’un grand feu. Un thème récurrent apparaît dans ces légendes : celui du voyageur imprudent. Dans bien des versions, un homme arrive au cœur de cette assemblée hurlante. Le conducteur de loups le reconnaît et l’oblige à se faire escorter par deux de ses bêtes en lui donnant ce seul conseil : ne pas tomber et récompenser les loups une fois arrivé. Mais le voyageur, pris de panique, oublie la récompense. À sa porte, au petit matin, il retrouve les deux loups. Il tente de les abattre : peines perdues. Les balles s’aplatissent sur leur peau, leurs yeux brillent comme des éclairs, leurs gueules laissent échapper des flammes. Terrifié, il leur donne finalement un énorme pain, que les animaux emportent dans l’obscurité de la forêt.
2. Meneurs de loups
Un Meneur de loup, illustration de Folklore Dracques
En Haute-Bretagne, on croyait que l’homme capable de mener les loups pouvait parfois se transformer lui-même en bête. Cette métamorphose s’opérait grâce à une bouteille donnée par le diable. Dans ces cas, le meneur devenait un véritable loup-garou, et comme tous les garous, il ne retrouvait forme humaine qu’après avoir versé son sang. Dans d’autres régions du Centre, les meneurs de loups étaient également associés à la lycanthropie, montrant à quel point les frontières entre sorciers, garous et magiciens restaient floues.
Dans les forêts du Morvan, un soupçon pèse de manière singulière sur les flûtistes : tout flûteur est potentiellement un meneur de loups. On racontait qu’ils utilisaient leur virtuosité pour :
assouplir les loups,
les dompter,
les convoquer dans des carrefours sombres.
Métamorphosé lui-même en loup grâce à quelque secret diabolique et invulnérable aux balles, le meneur s’installait au centre du cercle. Les loups, assis en rond, écoutaient ses ordres dans leur propre langage. Il leur indiquait :
les troupeaux mal gardés,
les propriétés de ses ennemis,
les chemins sûrs pour éviter une battue,
et même les moyens d’effacer leurs traces sur la neige.
Dans le Berry, les sorciers avaient la réputation de fasciner les loups et de les convoquer dans les carrefours forestiers pour des cérémonies magiques. On les appelait serreux de loups, car on disait qu’ils enfermaient leurs bêtes dans leurs greniers lors des battues. Ils avaient, eux aussi, la possibilité de se transformer en loups-garous.
Dans Légendes rustiques (pp. 97-98), George Sand relate plusieurs récits concernant ces mystérieux meneurs. Une nuit, dans la forêt de Châteauroux, deux hommes aperçoivent une grande bande de loups. Terrifiés, ils grimpent dans un arbre et voient les bêtes encercler la hutte d’un bûcheron en poussant des cris effroyables. L’homme sort, leur parle dans une langue inconnue, marche parmi eux… puis les loups repartent calmement, sans l’inquiéter. George Sand rapporte aussi le témoignage de deux personnes “riches et instruites”. Elles racontent avoir observé un vieux garde forestier à un carrefour isolé : celui-ci fait alors des gestes étranges, et treize loups accourent. Le plus grand vient lui faire des caresses. Le garde siffle les autres comme des chiens et disparaît dans la forêt, escorté de toute la meute. Effrayés, les témoins n’osèrent pas le suivre.
Tous les meneurs de loups n’étaient pas des garous. Selon un écrivain normand du début du XIXᵉ siècle, certains étaient des magiciens liés au diable, capables de se faire suivre par des loups “affidés”. On les accusait de livrer les bestiaux de leurs ennemis à ces bêtes dévouées. Dans ces régions, dès qu’un loup commettait un ravage nocturne, on l’attribuait immédiatement à un meneur de loups. Cette croyance était également répandue en Beauce.
Dans le Bas-Maine, les meneux d’loups vivaient entourés de leurs meutes, qu’ils dressaient pour piller les environs. Si un passant était suivi par l’un de ces loups, il devait :
courir jusqu’à chez lui sans tomber,
offrir un morceau de pain au loup,
et un pain de douze livres à son maître.
Celui qui refusait ou tentait d’échapper à cette taxe risquait, disait-on, d’être dévoré dans l’année. En Haute-Bretagne, les meneurs étaient obligés de transmettre leur rôle de père en fils. Dans les forêts, ils possédaient de grands fauteuils de chêne, garnis d’herbes, près desquels on voyait l’endroit où les loups faisaient cuire leurs viandes. Ils pouvaient même ordonner à leurs bêtes de raccompagner les voyageurs égarés, à condition qu’ils ne tombent pas et qu’ils offrent pain ou galette une fois rentrés.
Dans le pays de Gennes (Ille-et-Vilaine), certains individus élevaient secrètement des loups destinés à ravager les terres qu’on leur désignait. Les animaux, très fidèles, détruisaient tout en une nuit. Un curé, allant porter le bon Dieu, refusa de promettre le silence après avoir rencontré un meneur. Ce dernier le condamna à rester immobile avec ses loups, et le lendemain, toute la paroisse put les voir encore figés sur place en allant à la messe.
D’autres personnes avaient au contraire le pouvoir de rendre les loups inoffensifs ; dans les Ardennes, un homme les « charmait », en leur récitant une oraison, et il leur était interdit de toucher à rien de ce qui y avait été mentionné. Un berger de la Franche-Comté les faisait aussi obéir au moyen d’une prière : une bonne femme, dont le veau s’était égaré dans le bois, la lui ayant fait réciter, retrouva son veau dans une clairière, entouré à distance, d’une troupe de loups affamés.
3. Le Diable et les pactes de la forêt
Le diable fréquente volontiers les forêts et n’hésite pas à se manifester lorsqu’on l’invoque… même par bravade. En Suisse romande, un syndic eut jadis l’imprudence de couper du bois dans la forêt communale à son profit. Son travail terminé, il vida quelques verres et, fanfaronnant, porta une santé « au diable et à tous les sorciers des environs ». Aussitôt, un vacarme terrifiant éclata dans les airs : voix, cris, tonnerre mêlés. Pris de panique, il s’enfuit, convaincu d’avoir réveillé les puissances infernales.
Au début du XIVᵉ siècle, dans la forêt de Chassagne (Doubs), un domestique malheureux se plaignait de son sort. Dans un moment de désespoir, il déclara qu’il « se damnerait volontiers » pour obtenir une part des biens de ce monde. C’est alors qu’il aperçut, au pied d’un grand chêne où aboutissaient tous les sentiers, un monsieur vêtu de noir. L’homme lui offrit une bourse pleine d’or, à condition qu’il revienne un an plus tard, au même endroit, pour recevoir une autre récompense. Au lieu de profiter de cette fortune, le domestique devint triste, perdit l’appétit et tomba malade. Il finit par tout avouer à son maître. Les curés des environs déclarèrent que le diable en personne lui était apparu. La bourse, jugée maudite, fut jetée dans un torrent. Et, le jour venu, une procession solennelle se rendit dans la forêt. Plusieurs vieillards affirmaient y avoir participé. Arrivés au pied du chêne, le jeune homme s’écria : « Le voilà ! Délivrez-moi du mal qui me tourmente ! » Aucun autre ne vit le diable, mais les prêtres récitaient les paroles sacrées en jetant de l’eau bénite sur lui et sur l’arbre. L’homme, qui n’avait pas dormi depuis un an, s’effondra dans un profond sommeil. Depuis, les bûcherons appellent ce grand arbre : le Chêne du Diable.
Une nuit de novembre, près de Lectoure, un meunier traversait la forêt de Ramier. Assoupi sur son cheval, il se réveilla soudain prisonnier : entouré d’arbres couchés, de chênes serrés, de ronces et d’épines si pressées “qu’un serpent n’eût pu y trouver passage”. Autour de lui, les feuilles frémissaient, les branches claquaient et se brisaient. Le meunier comprit qu’il était tombé au milieu d’une assemblée de mauvais esprits, connus pour changer de forme à leur gré. Sans bouger, sans tirer sur la bride, il passa la nuit à prier. Jusqu’à l’aube, il fut tourmenté par mille phénomènes étranges. Puis, au chant du coq, les esprits s’enfuirent. Le meunier se retrouva alors, sans comprendre comment, au beau milieu du grand chemin.
4. Le sabbat du diable et des sorciers
Un sabbat de sorcières , illustration du Marteau des sorcières
Dans la Puisaye, le sabbat commence bien avant minuit. Ceux qui désirent devenir sorciers se rendent au plus gros chêne du carrefour, emportant une poule noire. À minuit précis, ils immolent l’animal en criant trois fois : « Belzébuth ! viens, je me donne à toi ! » Le diable apparaît alors, et celui qui signe le pacte — une croix sur un document l’engageant à lui donner son âme — acquiert aussitôt « tout pouvoir pour mal faire ».
Dans le Bouïe de los Mascos (Aveyron), la nuit du 24 juin était réputée pour accueillir une réunion extraordinaire : Satan y présidait l’assemblée des fées, accusées de pratiques de sorcellerie. Assis sous les arbres, il jouait du violon et faisait danser les fées jusqu’à l’aube. Des archives de 1652 mentionnent également les danses nocturnes des sorcières au bois d’Enge, près de Jodoigne. En Suisse romande, sur un plateau du Crau di Bouki, se tenaient des sabbats la nuit précédant les dimanches et les grandes fêtes — surtout Noël. Un vieillard affirmait que, entre 1830 et 1840, on y entendait un vacarme inquiétant, mais personne n’osait vérifier son origine. Plus récemment, il y a une trentaine d’années, plusieurs témoins disent avoir vu des sabbats dans la forêt de Châtillon.
À Hautfays (Luxembourg belge), le taillis de Bricheau était connu pour héberger d’étranges réunions de sorcières habillées de blanc. Un bossu qui passait par là entendit un soir leurs chants et, intrigué, se mêla à leurs jeux. Elles le trouvèrent sympathique… et lui retirèrent sa bosse. Mais l’histoire tourne à la mésaventure pour un de ses compagnons : ayant voulu tenter la même chance, il se retrouva affublé de la bosse que l’on avait retirée la veille à son ami.
Dans les villages entourant la forêt de Clairvaux (Aube), on raconte l’histoire d’un ménétrier qui, revenant d’une noce, se retrouva perdu dans un bas-fond du sous-bois. Là, autour d’un grand feu d’épines dont les flammes éclairaient la nuit, des gens en surplis ou en chemise buvaient, dansaient et chantaient. On voulut lui faire jouer une valse, mais tremblant de peur, il entonna plutôt un Inviolata. Aussitôt, il reçut un soufflet si violent qu’il fut projeté à terre. Lorsqu’il se releva, tout avait disparu : ne restait qu’un tas de cendres noires et mouillées.
En Aveyron, la tradition veut que, lors des orages, on voie les sorcières à califourchon sur une branche d’arbre, traînée à travers les sentiers par un attelage de chats noirs. Une vision terrifiante, portée par le fracas du tonnerre.
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