Habitants saints et féeriques des rochers

La Roche-aux-Fées, Ille-et-Vilaine

1. Anciens abris sous roches

La Margot-la-fée, illustration de Folklore Dracques

Le peuple associe les gros rochers — comme tous les phénomènes naturels propres à susciter l’étonnement — à des personnages légendaires dont il raconte les exploits. Parfois même, ces figures mythiques sont censées y avoir établi leur demeure. La plupart de ces êtres habitent cependant des cavernes, ouvertes en contrebas ou accessibles par des fissures, les rattachant ainsi au monde souterrain. Leurs récits seront abordés plus loin, dans le chapitre consacré aux grottes. Leurs gestes, d’ailleurs, sont bien mieux conservés que ceux de leurs congénères que la tradition évoque plus vaguement comme ayant vécu dans des cabanes de pierre, formées par des superpositions de roches semblables à des dolmens ruinés, ou encore en plein air sous des rochers surplombants.

Dans la partie centrale des Côtes-d’Armor, entre Lamballe et Moncontour, la tradition orale rapporte que certains de ces jeux de la nature servirent de résidence aux Margot-la-Fée, qui vivaient plus habituellement dans des cavernes.

Dans les communes de Saint-Glen, Le Gouray et Penguily, plusieurs sites sont encore montrés comme ayant été habités autrefois par ces figures légendaires. Ces lieux présentent des caractéristiques communes :

  • ils sont toujours situés à faible distance d’un étang ou d’un ruisseau ;
  • une grosse pierre plate, souvent large de plusieurs mètres, émerge du sol et forme une sorte de plancher naturel ;
  • un rocher adjacent s’élève au-dessus, tel un mur, avec une inclinaison suffisante pour protéger de la pluie ceux qui s’y installeraient.

Parfois, ce rocher se dresse presque verticalement au-dessus de l’aire pierreuse et se trouve surmonté d’une épaisse dalle rocheuse, engagée dans la colline, qui avance suffisamment pour former une sorte d’auvent naturel.

Dans le voisinage immédiat de ces abris, on remarque diverses empreintes, que la tradition attribue aux pieds ou aux ustensiles des Margot-la-Fée. Certaines pierres creusées sont appelées leurs lits ou leurs berceaux.

Elles y allumaient du feu sur les surfaces plates, protégées de la pluie par les parties surplombantes, et s’asseyaient sur de gros cailloux pour se chauffer. Comme leurs homonymes des grottes, elles possédaient des bestiaux, et leurs gestes sont décrits comme sensiblement identiques.

2. Les Martes

Le Pot bouillant, recelant la Maison aux Martes, Cromac, Haute-Vienne

Les Martes, espèces de fées décrites comme très laides et malfaisantes, sont surtout connues dans la région du Centre. À l’image d’autres figures légendaires, elles résidaient parfois au milieu des blocs rocheux, toujours à proximité de l’eau, élément récurrent dans les récits qui leur sont associés.

Les paysans désignent sous le nom de Maison aux Martes une sorte de grotte naturelle, située dans la commune de Cromac, près de la rivière. Ce lieu singulier est formé par un banc de granit servant de plafond, maintenu en l’air par d’autres blocs rocheux disposés comme un support naturel. L’ensemble évoque un abri ancien, propice à nourrir l’imaginaire populaire et les récits de peur transmis de génération en génération.

La description des Martes est remarquablement uniforme dans toute la tradition orale. Elles apparaissent comme de grandes femmes brunes, aux bras nus, tout comme la poitrine, et dont les mamelles descendaient jusqu’aux genoux. Leurs cheveux épars, non retenus, tombaient presque jusqu’à terre, renforçant leur aspect sauvage et inquiétant.

Les Martes inspiraient une terreur profonde aux paysans, qu’elles poursuivaient en criant :
« Tète, laboureur ! », tout en jetant leurs mamelles par-dessus leurs épaules. Cette image violente et grotesque marque durablement les mémoires rurales.

Fait remarquable, vers 1850, on parlait encore des Martes comme si elles avaient réellement existé, et non comme de simples figures mythiques. Leur souvenir semblait alors remonter à moins d’un demi-siècle, preuve de la force et de la persistance de ces croyances dans l’imaginaire collectif.

3. Les fées

La Maison des fées, forêt du Mesnil, Ille-et-Vilaine

Trois pierres disposées côte à côte au village de Kermorvan, en Maël-Pestivien, sont appelées Ty ar Groac’h, la Maison de la fée. À Châtel-Gérard (Yonne), un imposant amas rocheux est connu sous le nom de Chaumière des fées, tandis qu’un terrain couvert de grosses roches près du tumulus de Marcé-sur-Esves est désigné comme le Cimetière des fées ou des Pucelles.

Parfois, le nom s’accompagne encore de traces de gestes légendaires attribués aux fées. Lorsque des vapeurs s’élèvent au-dessus du Châté de las Fadas, roche naturelle de la Creuse, on dit que les fées y font la lessive. Dans le Beaujolais, elles dansaient en silence, à la clarté de la lune, près de la Maison des Fées, de la Cheminée des Fées et de la Table des Fayettes, situées dans le bois de Couroux. En Savoie, elles venaient la nuit former des rondes sur la plate-forme de la Pierre des Fées, où l’on distinguait au matin la trace de leurs pieds sur la mousse humide de rosée.

Les fées s’asseyaient souvent sur le Rocher des Fées, près de Saint-André-de-Valborgne (Gard), d’où l’on découvre une grande partie de la vallée. Le bois de Néry, à Saint-Just-d’Avray, est parsemé de rochers aux formes étranges, dont les cavités portent les noms de Marmites et Ecuelles des Fées. Au début du XIXᵉ siècle, ce bois était couvert de chênes où les porcs allaient à la glandée. Un soir, le plus beau d’entre eux revint avec une bourse bien garnie autour du cou. Le lendemain, les porcs furent de nouveau envoyés au bois, mais celui-là ne reparut jamais : les fées l’avaient payé d’avance et l’avaient pris pour leur cuisine. Cette légende est racontée en de nombreux endroits et se rattache également aux fées qui habitaient l’amas de pierres appelé Pierre Scellée.

Dans un pré près de Chazeuls, une pierre plate demeure toujours propre, car une fée viendrait secrètement l’essuyer chaque jour. Elle recouvrirait le palais souterrain des fées de la Roche. Un jour, un bonhomme sentit l’odeur de la galette ; il en demanda aux fées, qui lui en offrirent sur une nappe blanche, avec un couteau d’argent. Le valet s’empara du couteau, et, à chaque tour de roue de la charrue, celle-ci criait : « Rends ce que dois. » Près de Courgenay, dans le Jura bernois, une roche informe appelée la Pierre des Fées recouvrait la boulangerie des bonnes dames. La nuit, on les entendait battre la pâte dans le pétrin, et l’on voyait souvent la flamme du four.

Parfois, comme aux rochers de Gravot (Côte-d’Or), les fées sont associées à des personnages à la nature plus sombre : sorciers ou génies malfaisants, qui s’y rendraient la nuit pour le sabbat. Les dames blanches ou vertes rôdaient aux alentours afin d’y attirer de nouvelles recrues. Dans le Gard, les fées maniaient autrefois les lourdes pierres de la montagne avec autant de facilité que si elles avaient été de la laine, les réunissant en tas ou clapiers encore visibles aujourd’hui. Mais la vertu de leur baguette magique diminua peu à peu. Les pierres devinrent plus lourdes, et elles disaient en les ramassant :
« Hâtons-nous, car elles deviennent pesantes.« 

4. Les Encantades

Illustration d’une Encantade, couverture de l’ouvrage éponyme, Herman Melville

Dans le pays de Luchon, de nombreuses pierres sont réputées être habitées par des génies appelés Encantades. Ces êtres singuliers occupent une place à part dans l’imaginaire local, à la frontière du sacré, du légendaire et du minéral. Selon la tradition, lorsque le principe du bien et celui du mal furent en guerre, certains esprits refusèrent de prendre parti. Après sa victoire, Dieu conserva les bons anges au ciel, précipita les démons en enfer, et punit les esprits demeurés neutres en les exilant sur terre. Leur châtiment consistait à se purifier par de fréquentes ablutions. Ces esprits, décrits comme moitié anges et moitié serpents, sont les Encantades. Chacune habite une pierre sacrée, dont il lui est interdit de s’éloigner.

On les retrouvent également dans d’autres régions que la Catalogne, avec des variantes bien sûr. Il s’agit de fées enjôleuses, belles, jeunes. Elles s’opposent souvent aux sorcières, les fameuses « Bruixes » (prononcez « brouchéiouz« ). Elles se rencontrent la plupart du temps au bord des torrents de montagnes, il semble qu’elles aient une prédilection pour les torrents isolés du haut-Conflent, mais on en trouve aussi en Cerdagne.

On a vu — et l’on dit qu’on en voit encore — des Encantades accomplir leurs ablutions dans la source voisine de leur pierre, y laver un linge plus blanc que la neige, puis l’étendre pour le faire sécher sur les rochers de la montagne. Ces génies font parfois le bien, jamais le mal. S’ils sont aujourd’hui moins visibles, c’est que beaucoup, ayant achevé leur purification, auraient pu retourner au ciel.

Le Cailhaou de Sagaret est réputé être la demeure d’un génie, ou Encantade, qui entre et sort par le cintre surmontant la porte taillée dans le granit. À plusieurs reprises, on l’aurait surpris se baignant dans la source intarissable, ou y lavant son linge. La nuit, on l’entend chuchoter ou chanter des paroles mystérieuses. Personne n’ose s’approcher de la pierre durant les ténèbres. En revanche, le jour, les fidèles s’y rendent pour prier : ils touchent la pierre avec vénération, appliquent leurs lèvres contre son sommet pour s’adresser au bon génie, et collent leur oreille contre elle pour en entendre la réponse, car il converse avec ses fidèles.

5. Hantises animales, du diable

La Pierre des Fées (Pierre percé), Courgenay, Jura

Près de Courgenay, dans le Jura bernois, aux abords d’une roche informe appelée la Pierre des Fées – Pierre percée -, on voyait errer la nuit un grand troupeau de sangliers. Un cavalier tout noir les chassait, et les habitants du pays prenaient soin de déposer, non loin de la pierre, des bottes de foin destinées à nourrir le cheval de cet étrange chasseur. C’était une partie d’un monument érigé probablement vers 3000 av. J.-C. Cette dalle est l’élément principal (la façade) d’une chambre funéraire, qu’on appelle dolmen,

À Penanru, près de Morlaix, on entend parfois un bruit semblable à celui d’un marteau frappant la pierre. Selon la croyance locale, ces sons seraient produits par un esprit que l’on nomme le Casseur de pierres, invisible mais bien présent dans l’imaginaire des habitants.

Les rochers de Kercradet, près de Guérande, sont réputés être hantés par le démon. Une jeune fille, ayant parié qu’elle irait seule à minuit frapper trois coups de bat-drap sur ces rochers, tint parole. Le bruit des coups fut entendu, mais on ne la revit jamais, renforçant la sinistre réputation du lieu.

Les personnages légendaires qui se manifestent par des cris apparaissent souvent dans les récits liés aux montagnes, aux forêts ou aux eaux, mais plus rarement en relation directe avec des blocs rocheux. Une exception notable se trouve à la Ville-Juhel, près de Vieux-Bourg-Quintin. Là, un lutin appeleur, nommé le Houpoux, habitait de gros rochers remarquables par leurs dimensions et l’étrangeté de leurs positions, à quelque distance d’un menhir. Espiègle et parfois méchant, il était considéré comme un esprit malin, voltigeant dans l’air tantôt à droite, tantôt à gauche. À une heure avancée de la nuit, on entendait son cri strident : « Hou ! Hou ! », qui semblait provenir du menhir. Celui qui avait l’imprudence de lui répondre plus d’une fois était saisi et mis en pièces.

À Bourseul (Côtes-d’Armor), les habitants ne passent qu’en se signant près d’une énorme pierre située au bord d’un étang. La nuit, on dit entendre en sortir des gémissements et des coups, attribués aux efforts des malheureux jadis jetés dans le trou qu’elle recouvre, tentant en vain de s’en échapper.

6. Fauteuils de pierre

Chaise du diable, Collonges la rouge, Correz

Dans de nombreux pays, on remarque des blocs rocheux dont la partie supérieure présente une dépression concave, bordée sur trois côtés par des sortes de bourrelets. Ces reliefs évoquent le dossier et les bras d’un fauteuil rudimentaire, la cavité centrale en formant le siège. Ces pierres portent souvent des noms directement inspirés de cette forme singulière, auxquels s’ajoutent des références à des personnages surnaturels ou légendaires.

En Forez et dans les régions voisines, de nombreuses roches sont ainsi appelées :

  • Chaises du diable,
  • du drac,
  • des lutins,
  • de Gargantua,
  • de saint Martin,
  • de saint Mary,
  • de la dame,
  • ou de la Sainte Vierge.

Dans l’Ouest, ces formations sont le plus souvent désignées sous le nom de Chaires ou de Chaises du diable. Toutefois, dans la Mayenne et en Ille-et-Vilaine, ce terme s’applique généralement à des pierres à bassins ou à empreintes merveilleuses. Les légendes qui leur sont attachées seront donc évoquées dans le chapitre consacré aux Empreintes.

En dehors de ces régions, les récits de hantises liés aux fauteuils de pierre sont relativement rares. Une exception notable se trouve à Antonne, près du village de Chause (Dordogne). Là se dresse un grand rocher isolé, entouré de débris que le temps a détachés de sa masse, connu sous le nom de Trône du roi de Chause. Selon la tradition, à la tombée de la nuit, le roi de Chause vient s’y asseoir. Les âmes de ses sujets voltigent autour de lui, et l’on entend au loin des plaintes et des gémissements. De nombreuses fables circulent à propos de ce rocher. Peut-être trouvent-elles leur origine dans un ancien cimetière, situé à quelques pas seulement, où l’on a découvert de nombreux cercueils en pierre.

Selon une légende d’inspiration romantique, un rocher en forme de fauteuil, appelé Tsadeyra de la Dama, ou Chaise de la dame, était hanté par une dame blanche. La nuit, elle y faisait entendre ses gémissements. Lors des orages nocturnes, elle apparaissait assise sur son siège, un bras tendu vers l’orient, semblant indiquer au voyageur la route à suivre pour ne pas s’égarer et périr dans les abîmes.

7. Sorciers et roches

Perron de Carême prenant (menhir de l’Ormorice), Montboissier

Certaines grosses pierres sont associées, dans la tradition populaire, aux sorciers, aux suppôts du diable ou à des animaux investis d’un rôle surnaturel. Ces roches deviennent alors des lieux de rassemblements nocturnes, souvent liés au sabbat.

Sur les bords du chemin d’Alluyes à Dampierre, une roche plate de taille moyenne est connue sous le nom de Perron de Carême prenant. Selon la croyance locale, tous les chats des hameaux voisins s’y réunissent pour faire le sabbat durant la nuit de Noël, transformant ce simple bloc de pierre en un point central de l’imaginaire diabolique rural.

La Roche fendue, à Talent, passait au Moyen Âge pour un lieu où se rassemblaient les suppôts du diable. Par la suite, cette roche changea de fonction sans perdre son caractère secret : elle servit longtemps de vente aux charbonniers, puis de point de rendez-vous aux carbonari sous la Restauration, superposant ainsi usages historiques et croyances occultes.

À Châtel-Gérard, la tradition rapporte que le sabbat se tenait près d’un grand amas de pierres appelé la Chaumière des fées, déjà chargé d’un imaginaire féerique plus ancien.

En Vendée, la légende veut que les lièvres eux-mêmes se rendent au sabbat, la nuit du mardi gras, autour des anciens blocs de la Rocherie, illustrant la diversité des formes que prennent ces récits, où animaux et sorcellerie se mêlent aux paysages minéraux.

8. Revenants

Rocher la « Fille de Mai » Jura

Il est relativement rare que les gros blocs rocheux soient associés à des âmes en peine. Pourtant, certaines pierres demeurent liées à des récits de revenants, où la mémoire collective mêle faute, châtiment et hantise nocturne.

Un moine est condamné à revenir une fois l’an au rocher de la Belle de Mai. Les anciens racontent qu’autrefois on dansait autour de ce rocher lors de la fête des Brandons et à la Saint-Jean. Un soir des Brandons, un jeune moine du couvent de Lucelle, originaire de Bourrignou, s’arrêta pour observer les danses de ses anciens camarades. Reconnu, il fut entraîné malgré lui dans la ronde. La coraule se prolongea longuement, et il dansa jusqu’à minuit sonnant. Au douzième coup, le malheureux s’effondra, épuisé, et rendit le dernier soupir. il revient à l’anniversaire de sa punition, à l’heure de minuit, au rocher de la Fille de Mai, où il danse seul une ronde infernale. Une voix rauque et terrible semble entonner le chant que le moine, en un moment d’oubli, avait jadis repris.

Un jeune homme audacieux voulut, dit-on, vérifier la légende. Une nuit des Brandons, il se rendit à minuit au rocher maudit. Aussitôt, une main glacée le saisit et le força, malgré des efforts désespérés, à danser avec le revenant jusqu’au lever du soleil.

La pierre du Magnier est une énorme roche de granit située près des bords du Serein. Selon la tradition, un mauvais chaudronnier y aurait tué sa femme, puis soulevé la pierre pour l’enterrer. On dit avoir souvent entendu les cris de la victime, et son âme apparaîtrait parfois sous la forme d’une petite lumière très vive, visible sur le bord de la rivière. Pour apaiser cette âme abandonnée, les passants cueillent un petit rameau dans la forêt et, après avoir mimé une aspersion, le jettent sur la pierre.

9. Personnages sacrés

Portrait imaginaire de l’évêque Stapinus. Extrait du livre de prières La colombe attristée et son amoureux soupirant de tortue ou l’âme chrétienne repentante, Nuremberg et Sulzbach, 1806, anonyme

Les souvenirs reliant des personnages sacrés aux grosses pierres sont relativement peu nombreux, surtout lorsque ces blocs ne conservent pas d’empreintes visibles. Pourtant, certaines traditions ont transmis des récits où la pierre devient le support du miracle, de l’ascèse ou du châtiment divin.

Saint Stapin vivait au milieu des blocs de Dourgues, dans l’Aude. La Pierre de saint Patrice, à Mégrit (Côtes-d’Armor), est percée sur toute sa longueur d’un trou où le saint se serait caché pendant longtemps. Près de Besné, une fente granitique servait de lit à saint Secondel. Saint Léger célébrait la messe sur une grosse roche connue sous le nom d’autel de saint Léger, près du bourg portant ce nom. La partie supérieure de cette pierre est marquée de petites croix, grossièrement ébauchées à coups de ciseaux. À Saint-Bieuzy, on montre encore l’énorme rocher que saint Gildas fendit par ses prières, afin de se ménager une issue secrète lui permettant d’échapper à ses adorateurs, un jour où il était atteint de la fièvre.

Le nom de certains rochers rappelle des sauts extraordinaires accomplis par des personnages pieux. Souvent, ces exploits laissent une empreinte ; lorsqu’il n’en subsiste aucune, le nom seul perpétue le souvenir. Ainsi, un frère capucin ayant perdu l’usage de ses membres se rendit à Bagnols pour changer d’air. Apercevant deux rochers surplombants, dont les sommets se terminent en pointe, il fit le vœu que, s’il retrouvait l’usage de ses jambes, il sauterait de l’un à l’autre. Les deux rocs étant écartés d’environ trois mètres, l’épreuve semblait redoutable. Guéri, il tint parole, et le lieu est depuis connu sous le nom de Saut du Capucin.

Certaines pierres se seraient écroulées pour punir des paroles ou des actes impies. Un dimanche soir, neuf jeunes filles dansaient sans respect pour la sainteté du jour dans un pré, sur les bords du Gers, au pied de grands rochers. Elles n’avaient pas achevé le premier branle que les blocs se détachèrent et les écrasèrent toutes. Dans la vallée de Viège, une pierre située au milieu des pâturages est appelée la Pierre du Meurtre. Un jour, deux bergers et une bergère y jouaient. L’un des garçons creusait dans le gazon de petits trous figurant le chemin des âmes : une excavation représentait le bas monde, de petits escaliers indiquaient le chemin du ciel, tandis que d’autres marches descendant dans la terre symbolisaient le purgatoire et l’enfer. Une fois le travail terminé, on jetait un couteau en l’air ; selon la manière dont il retombait, l’âme montait vers le paradis ou descendait vers l’enfer. L’un des enfants montra alors le rocher qui surplombait le jeu et demanda ce qu’ils feraient si la pierre venait à se détacher soudainement. Les deux garçons répondirent qu’ils se sauveraient ; la fillette déclara qu’elle se recommanderait à son ange gardien. Au même instant, la pierre se détacha et broya les deux bergers, sans causer le moindre mal à la jeune fille.

10. Sauts de la Pucelle

Baou deï Beguinos, Saint-Baume, Corse

Les légendes populaires racontent que des jeunes filles, poursuivies par des hommes et sur le point d’être atteintes, se jettent d’un rocher et arrivent au bas sans le moindre accident. Ces récits combinent danger, courage et intervention surnaturelle, et certains rochers conservent encore ces noms légendaires.

À Rochefort (Jura) et dans plusieurs endroits de la Franche-Comté, une bergère, poursuivie par des soldats, se précipite du sommet d’un rocher et tombe doucement au milieu des eaux, sans se blesser. Ces rochers portent souvent un nom en accord avec la tradition, rappelant l’exploit de la jeune fille.

Plus haut que l’ermitage de Casas de Pena, un pignon rocheux est appelé Lo Salt de la Donzella. Selon la légende, une jeune fille, pour échapper aux Maures, s’élança de cette hauteur et arriva indemne au bas du rocher. Une autre version raconte que la donzelle, contrariée dans ses amours, résolut de se tuer en se précipitant du sommet, et qu’elle n’y réussit que trop bien.

Sur la montagne de la Sainte-Baume, le Baou deï Beguinos, ou barre des béguines, doit son nom à deux religieuses. Poursuivies par deux jeunes chevaliers, elles se recommandèrent à sainte Madeleine et s’élancèrent dans le vide. Selon la tradition, elles furent soutenues par les anges et tombèrent sans se blesser au bas de la montagne, renforçant le caractère miraculeux du lieu.


Références :

Croyances, mythes et légendes des pays de France, Paul Sébillot


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