Le Grand Veneur et les bruits fantastiques

1. Bruits des esprits en voyage

Depuis l’Antiquité, certains phénomènes étranges dans les bois ont été attribués à des forces surnaturelles. Lucain, dans sa description de la forêt de Marseille, évoquait déjà des arbres qui se hérissaient et frissonnaient sans le moindre souffle de vent. (lire l’article de Camille Jullian)
Au XIXᵉ siècle, ces événements suscitaient encore la peur des paysans. Vers 1840, dans le Bugey, les habitants d’un village furent terrifiés en voyant les arbres d’un petit bois se tordre en produisant des bruits effroyables, tandis que d’autres arbres restaient immobiles. Le propriétaire tenta d’expliquer le phénomène par un tourbillon, mais les villageois restèrent convaincus qu’une légion d’esprits avait envahi le bois, émettant des cris de douleur et attristant le vallon.
Une femme des Abrets (Isère) confirma une expérience similaire à Désiré Monnier en 1843. Deux ans plus tôt, alors qu’elle venait couper du bois, les arbres autour d’elle s’étaient courbés et tordus sans vent. Elle attribuait ce phénomène à des esprits en voyage. En Alsace, on racontait que le géant de la forêt de Kasten provoquait des ouragans qui secouaient arbres et buissons, rappelant à tous la puissance mystérieuse des forêts.
Le bruit du vent dans les arbres a inspiré d’étranges légendes. Lorsque ce souffle s’entrelace avec des sons d’instruments lointains, il semble que la forêt prenne vie. Autrefois, dans les bois qui avoisinent Cithers, on racontait qu’après le crépuscule, on pouvait entendre le son d’une lyre mystérieuse.
Selon les récits, il fallait fuir rapidement, en se bouchant les oreilles, du côté opposé aux accords magiques, sous peine d’être entraîné irrésistiblement par la mélodie. Ceux qui succombaient à ce charme voyaient des visions surprenantes : la mousse des bois se couvrait de fleurs étincelantes comme des diamants, et des femmes d’une beauté surnaturelle surgissaient des arbres aux branches d’or et d’argent. Mais ce monde merveilleux disparaissait aux premiers rayons du jour, laissant place à des rires moqueurs et parfois à une mésaventure : se retrouver au milieu d’une mare ou piégé parmi les ronces.
Un revenant, qui il y a environ un siècle habitait les bois communaux de la Motte, jouait de la flûte et sonnait du cor. On disait qu’au sabbat, il dirigeait un orchestre infernal, surtout dans la nuit du vendredi au samedi. À minuit, tous sortaient pour écouter, mais personne n’osait s’approcher du terrier.
Dans la forêt de Long-Boël (Seine-Inférieure), lorsque le vent souffle mélodieusement dans les ramées, on croit entendre le cor des anciens verdiers dont les âmes hantent encore ces lieux. Près de Dôle, une belle dame blanche fait retentir les échos de la forêt de Serre avec son olifant. Certaines traditions en font toutefois une naine malicieuse, ridée, marchant courbée sur son bâton de coudrier, capable de troubler les voyageurs imprudents.
2. Le Grand Veneur et ses congénères

Certaines forêts françaises sont réputées pour être hantées par des personnages bruyants issus de l’autre monde. Ces spectres apparaissent parfois seuls, parfois en meute, soufflant dans des instruments sonores et accompagnés de chiens fantastiques. Le plus célèbre d’entre eux est Le Grand Veneur, parfois appelé Monsieur de Laforêt. L’historien Mathieu et plusieurs de ses contemporains en ont parlé, et Dom Augustin Calmet le cite aussi. Selon lui, d’après les Mémoires de Sully (écrit par Maximilien de Béthune – duc de Sully), ce phénomène étrange fut observé à plusieurs reprises dans la forêt de Fontainebleau :
« C’étoit un Phantôme environné d’une meute de chiens dont on entendoit les cris, et qu’on voyoit de loin, mais qui disparoissoit lorsqu’on s’approchoit. »
L’éditeur des mémoires, M. de l’Écluse, précise que M. de Pèrefixe mentionne ce spectre, qui prononçait d’une voix rauque l’une de ces trois paroles :
« M’attendez-vous ou m’entendez-vous ou amandez-vous ? »
On pense alors qu’il s’agissait de jeux de sorciers ou du Malin Esprit.
Le Journal de Henri IV et la Chronologie septennaire rapportent également ce phénomène, qui aurait effrayé Henri IV et ses courtisans. Pierre Mathieu, dans son Histoire de France, et Jacques Bongars évoquent aussi ce chasseur fantomatique, affirmant qu’il s’agirait d’un chasseur « tué dans cette forest » du temps de François Ier. Aujourd’hui, le spectre semble avoir disparu.
Pourtant, selon des traditions locales, le Grand Veneur n’était pas complètement oublié : il aurait réapparu peu avant la mort tragique du duc et de la duchesse de Bourgogne, prédit la fin de Louis XVI, puis celle du duc de Berry. Après la Révolution de 1830, il se serait montré beaucoup plus rarement, bien que certains gardes rapportent qu’il donnait parfois du cor pendant les nuits de tempête.
3. Chasses fantastiques

Certaines forêts françaises et ardennaises sont réputées pour être le théâtre d’apparitions de chasseurs fantastiques, des spectres bruyants et redoutables qui surgissent à la nuit tombée. Près de la Cure, la roche du Grand Veneur est associée à une légende similaire à celle de Fontainebleau, et son apparition coïnciderait avec de grands événements nationaux. À Grivegnée, au XIVᵉ siècle, on racontait qu’un chasseur fantastique parcourait les bois à un galop furieux, accompagné de deux chiens qu’il appelait distinctement : « Tah ! Pouah ! » (lire la légende)
Dans la forêt d’Escombres, un énorme géant chassait avec de minuscules chiens. Quiconque touchait un de ses chiens était sévèrement puni par le maître, qui lui disait : « Le jour est pour vous, hommes ; mais la nuit est pour moi ! » Entre Cornet et Châtel, dans les Ardennes, les habitants entendaient, surtout lors des orages, les aboiements de chiens, les cors sonner et une fanfare infernale, accompagnée de cris : « Taïaut ! » Fuir était impossible : une force invisible clouait les témoins sur place. Puis, surgissaient mille petits chiens blancs portant des grelots, suivis d’une centaine de molosses gigantesques, et enfin un hallebardier ceint d’une ceinture rouge entouré de ses veneurs, à pied et à cheval, poursuivant un gibier imaginaire. Après avoir traversé rivières et ruisseaux, la vision disparaissait, et le bruit s’éteignait.
Il y a environ deux cents ans, un moine du couvent de Laval-Dieu, passionné de chasse, s’est laissé entraîner par la forêt et aperçut un renardeau qu’il tua, croyant y voir un loup. À ce moment, le diable lui apparut et lui proposa un marché : signer un parchemin en échange d’une somme d’argent. Le moine refusa, mais le diable l’avertit :
« Soit ! j’emporte ton âme et ton corps. Si tu signes, ton âme seule m’appartiendra et ton corps te restera ; mais tu feras toutes les nuits treize fois le tour des Grands Bois en criant : Taïaut ! taïaut ! et en excitant les chiens comme si tu étais à la chasse. »
Le moine accepta et devint le fameux Ouyeu, le crieur nocturne de la forêt, parcourant chaque nuit les Grands-Bois en criant : « Ouh ! ouh ! ta ! ta ! taïaut ! taïaut ! taïaut ! » Au XIXᵉ siècle, son cortège était encore entendu dans la forêt d’Illzach, avec l’aboiement des chiens imaginaires. (lire les détails)
Vers 1835, dans la forêt de Gâvre, on parlait du Maupiqueur, un chasseur spectral tenant son chien noir en laisse. La présence du Maupiqueur annonçait la grande chasse des réprouvés, un signe de mort imminente pour quiconque croisait son chemin. Surnommé « l’avertisseur de tristesse », ses yeux lançaient des flammes lorsqu’il prononçait ces mots :
« Fauves par les passées,
Gibiers par les foulées,
Place aux âmes damnées ! »
4. Méchants seigneurs

Certaines chasses fantastiques des forêts étaient dirigées par des seigneurs damnés, condamnés à errer éternellement pour leurs actes cruels envers leurs vassaux. Ces nobles maudits sont souvent comparés aux coryphées des chasses aériennes, revenant sans fin pour poursuivre des proies imaginaires.
L’âme damnée du sire de Coët en Fao, un gentilhomme huguenot connu pour sa vie licencieuse et ses cruautés envers les catholiques, hante encore la forêt de Teillay. On raconte qu’il se montre tantôt à pied, tantôt à cheval, ou même en voiture, chassant, appelant ses chiens et disparaissant à la vitesse de l’éclair. Parfois, seuls le bruit de la bride de son cheval ou le son de sa voix témoignent de sa présence.
De même, autrefois, les barons d’Aigremont terrorisaient les pauvres habitants. Une légende raconte qu’un paysan ayant pris un lièvre au lacet pour nourrir sa femme malade fut traqué par les chiens du seigneur et déchiqueté en quelques secondes, ne laissant que des lambeaux sanglants. Le lendemain, les limiers du baron détournèrent un grand loup, inconnu dans ces bois, et la chasse commença. Le loup, rapide et puissant, distançait parfois les chiens ; seul le baron le suivait, dépassant ses piqueurs. Quand le dernier chien se coucha, le cheval du seigneur s’arrêta lui aussi. Mais le loup revint sur sa piste et se précipita droit sur le baron. Terrifié, le chasseur fut chassé à son tour et ne put jamais s’arrêter ni être secouru. Cette traque surnaturelle est connue sous le nom de Chasse du baron d’Aigremont :
« Pendant mille ans, lui et ses ancêtres ont rançonné le pays, égorgé ses habitants ; pendant mille ans il sera chassé par le loup, sans trêve ni merci. »
On raconte que la voix du loup résonne encore parfois dans les bois, dans le silence de la nuit, rappelant aux habitants la malédiction des seigneurs cruels.
5. Impies

Des seigneurs et chasseurs impies sont condamnés à errer pour l’éternité à cause de leurs excès et profanations. À Bohan (Semois), vers 1870, on racontait l’histoire d’un seigneur du siècle précédent qui, après un procès pour des bois communaux, revint chasser dans la forêt de la Fargne, jusqu’au jour de sa destruction.
Un habitant de Sugny, bravache au cabaret, affirma qu’il n’aurait pas peur du revenant et qu’il le ramènerait boire un verre s’il le rencontrait. Mais lorsqu’il entra dans la forêt vers onze heures, il entendit le son d’un cor et des aboiements qui se rapprochaient. Terrifié, il tomba face contre terre et vit alors des centaines de chiens surgir, suivis de chasseurs montés sur des chevaux dont les naseaux lançaient des flammes, et au centre, le seigneur de Bohan, au visage cadavérique et aux yeux de feu. La chasse parcourut la forêt pendant une heure, laissant le pauvre homme cloué au sol, avant qu’il ne puisse regagner sa maison, meurtri et malade de peur, restant plusieurs semaines entre la vie et la mort.
D’autres histoires de chasseurs impies abondent dans les traditions locales. Le chasseur de Lomont, par exemple, avait profané le dimanche en lançant sa meute dans le champ d’une veuve. Il est condamné à poursuivre, jour et nuit, un cerf qu’il n’atteindra jamais. Cette légende appartient au cycle des chasses aériennes, où le coryphée est puni pour avoir violé les fêtes de l’Église.
Ainsi, sur les bords de la Semois, on raconte qu’un comte d’Herbaumont (Luxembourg belge), chassant un dimanche malgré les avertissements d’un ange gardien, poursuivit son gibier jusque dans une chapelle et insultant l’ermite, fut aussitôt confronté à Satan lui-même :
« Aussitôt Satan apparaît au milieu des éclairs, tord le cou du blasphémateur, de façon à le lui tourner vers le dos, au même instant, une meute infernale sort de la terre qui s’était entrouverte, et ils le poursuivront jusqu’à la fin du monde. »
Dans les Vosges, le bois des Baumes près de Vittel est hanté par l’âme de Jean des Baumes, qui, ayant chassé les dimanches et fêtes, est condamné à poursuivre le gibier éternellement, sa voix excitant les chiens. À Pagny, on raconte que l’amiral Philippe Chabot chassait avant Noël malgré la messe de minuit, mais sa malédiction semble aujourd’hui terminée. En Alsace, le chasseur nocturne prend parfois la forme d’un géant sans tête ou la portant sur son bras, poursuivant une femme échevelée devant sa meute.
Pour se protéger de ces chasses aériennes, certains procédés étaient réputés efficaces, bien que spécifiques aux forêts, peu aient été conservés. Pierre de Ronsard évoque dans ses Hymnes une conjuration où le fer — métal odieux aux esprits — est utilisé pour chasser les apparitions :
« Si fussé-je estouffé d’une crainte pressée
Sans Dieu qui promptement me meit en la pensée
De tirer mon espèce et de couper menu
L’air tout autour de moy avecques le fer nu ;
Ce que je feis soudain, et sitost ils n’ouyrent
Siffler l’espée en l’air que tous s’esvanouyrent,
Et plus ne les ouys ni bruire ni marcher. »
6. Le repas après la chasse

Parfois, les légendes racontent que les chasseurs fantômes ne disparaissent pas immédiatement après la chasse, mais prennent part à de véritables festins forestiers. Un récit, jusqu’ici unique, en témoigne. Un garde forestier relatait qu’un matin, en parcourant les bois de son triage, au pied de la montagne voisine des ruines du château d’Oliferne, il entendit soudain le son des cors de chasse. Intrigué, il suivit le bruit jusqu’à une clairière, où il découvrit une scène extraordinaire : sous un grand chêne, seigneurs, dames et valets semblaient occupés à un repas en pleine forêt. Certains mangeaient sur la pelouse, d’autres s’occupaient des chevaux ou donnaient à manger à une meute impressionnante. Étonné mais fasciné, le garde recula pour ne pas être vu, et prit un sentier oblique pour s’éloigner du groupe. Cependant, incapable de détourner les yeux, il continua d’admirer le spectacle… et lorsqu’il osa regarder de nouveau, tout avait disparu, comme si la clairière et ses habitants n’avaient jamais existé.
Références :
Croyances, mythes et légendes des pays de France, Paul Sébillot
CII. Lucain historien, la forêt sacrée du terroir Marseillais, Persée, Camille Jullian
Mémoires de Sully, Maximilien de Béthune – duc de Sully
Journal de Henri IV, Pierre de l’Étoile
Chronologie septennaire
Histoire de France, Pierre Mathieu
Hymnes, Pierre de Ronsard
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