Les forêts : de leurs naissances féeriques à leurs disparitions cataclysmiques
Le Léguer, rivière au cœur de la forêt de Coat-an-Noz, Côtes-d’Armor, photo d’Emmanuel Berthier
1. Fées ou saints produisant des forêts
Sainte Eusébie, gravure du diocèse de Cambrai
Les forêts, mystérieuses et immuables, semblent avoir toujours fait partie du paysage. Pour les habitants des montagnes et des campagnes, elles existent depuis les origines du monde, tout comme la mer ou les rochers. Rares sont donc les récits qui racontent leur naissance. Pourtant, quelques traditions, venues des régions de France et de Belgique, évoquent des bois nés de la main bienveillante des fées ou des saints, semés par miracle au cœur de la terre.
Près de la forêt de Haute-Sève, en Ille-et-Vilaine, la légende raconte qu’autrefois s’étendaient des campagnes fertiles, couvertes de blé et d’avoine. Le Juif errant, passant par là, se souvenait d’avoir traversé ces champs dorés, bien avant que les chênes séculaires n’y dressent leurs silhouettes majestueuses. Selon les anciens, ce sont les fées elles-mêmes qui firent surgir la forêt. Après avoir bâti le château de Montauban-de-Bretagne, elles auraient voulu offrir à leur œuvre une parure d’ombre et de fraîcheur. Ainsi naquit la Haute-Sève, forêt enchantée, née d’un geste magique.
D’autres récits attribuent cette puissance créatrice à des saints. En Hainaut, près de Battignies-les-Binche, le bois de Prisches appartenait jadis à l’abbaye de Sainte-Rictrude de Marchiennes. Ce n’était alors qu’un simple taillis, jusqu’au jour où sainte Eusébie, fille de sainte Rictrude, apparut la manche pleine de glands. Elle les sema dans les champs alentour et, dit-on, « la terre, en les fécondant dans son sein, produisit bientôt une nouvelle forêt ». De ces semences bénies naquit le « Bois aux pelisses », rappel du manteau dont la sainte tira les glands miraculeux.
Plus à l’ouest, en Finistère, la tradition rapporte qu’à Cranou, le saint ermite saint Conval reçut l’hospitalité d’un seigneur pauvre mais généreux. Pour construire son ermitage, l’homme lui offrit des mottes de terre, faute de bois. Touché par cette bonté, le saint bénit les lieux. Aussitôt, une forêt magnifique se mit à pousser tout autour. Saint Conval proclama alors : « Le bois ne manquera jamais dans la forêt de Cranou. »
Et, depuis ce jour, le bois n’a jamais manqué.
2. Forêts poussant à la suite de cataclysmes
Forêt de l’ermite dans la forêt de Blanchefort, Corrèze
Au cœur du Limousin, on raconte que la forêt de Blanchefort recouvre les ruines de l’antique cité éponyme. Autrefois, Blanchefort (jouxtant l’actuelle préfecture de Tulle) était une ville prospère, peuplée d’habitants riches et insouciants. Un soir d’orage, un voyageur épuisé frappa à leurs portes pour demander asile. Partout, il fut repoussé sans pitié. Seule une vieille femme, vivant dans une cabane misérable avec sa chèvre, lui offrit refuge. À peine avait-il franchi le seuil que le râtelier se garnit de pain, et que des bouteilles de vin apparurent sur la table. L’étranger révéla alors sa véritable identité : c’était Jésus lui-même. Avant de quitter la chaumière, il dit à la femme :
« Suis-moi vite, et tu échapperas au châtiment de tes concitoyens. Mais surtout, ne te retourne pas tant que tu verras la ville. »
Ils partirent ensemble, la femme tirant sa chèvre derrière elle. Mais à peine avaient-ils atteint l’autre versant de la colline qu’un fracas terrifiant retentit. Effrayée, la chèvre se retourna — et fut changée en bloc de pierre, que l’on montre encore aujourd’hui au Puy de la Roche. Quant à la ville de Blanchefort, elle disparut sous un manteau de verdure :
« Une forêt poussa pour cacher les ruines de la cité perverse. » (voir légende)
Au fil du temps, d’autres forêts ont disparu sous la main de l’homme, défrichées pour nourrir les populations croissantes. Mais certaines, au contraire, furent englouties par des cataclysmes soudains : tremblements de terre, crues ou effondrements. Le souvenir de ces bois disparus s’est effacé du paysage, mais la mémoire populaire en a gardé trace à travers les récits. Dans la tradition, la forêt devient un symbole de purification, recouvrant les lieux du péché pour redonner vie, sous ses branches, à une terre rachetée.
3. Punitions de ceux qui violent la défense
Saint-Efflam (VIIe siècle), statuette en bois polychrome, Eglise de Carnoët (Côtes-d’Armor) XVIIIe siècle
Dans sa célèbre description de la forêt de Marseille, Lucain rapporte que les Gaulois n’osaient jamais couper les arbres, et que les Romains eux-mêmes portaient la hache avec crainte. Les habitants du voisinage affirmaient que la hache reviendrait frapper quiconque braverait le sacrilège :
« Sed fortes tremuere manus, motique verenda Majestate loci, si robora sacra ferirent In sua credebant redituras membra secures. »
Abattre un arbre sacré ou protégé pouvait entraîner des conséquences terribles, parfois surnaturelles. Vers 1840, un bûcheron, agissant sur l’ordre répété de l’administration des forêts, abattit le Chêne Marié, près duquel on échangeait traditionnellement des serments. La légende rapporte qu’il fut puni peu de temps après, se tuant en tombant du haut d’un peuplier qu’il élaguait.
Avant 1830, une forêt aujourd’hui disparue abritait une douzaine de chênes énormes, appelés les Chênes Bénits. On s’y rendait en procession et en pèlerinage, et plusieurs étaient ornés de croix et de madones. Le jour de Saint-Pierre, on dansait même à leurs pieds. Vers 1832, l’administration fit abattre ces arbres sacrés. Les habitantes de Cuse, considérant cette décision comme une impiété, disaient tristement :
« On a coupé nos chênes bénits, nous allons avoir de mauvaises récoltes. »
Les vieilles femmes prétendent qu’après cet événement, les moissons et les vendanges n’ont jamais été aussi abondantes ni aussi belles qu’auparavant.
En Suisse, chaque village exposé aux avalanches est protégé par une forêt de secours, destinée à arrêter les éboulis. Un vieux berger subit la paralysie de la main pour avoir tenté de couper une branche. Le sang du tronc coulait sans qu’on puisse l’arrêter.
Chaque année, à l’anniversaire de ce geste, le berger entend un vacarme effroyable : les lutins des troupeaux vengent les arbres de la forêt. Le matin, chèvres et moutons présentent une tache de sang, qu’il doit effacer avec de la terre prélevée à minuit, entre les racines de l’arbre transgressé.
Au début du XIXᵉ siècle, un chêne de la forêt de Vernon fut menacé d’abattage. Un bûcheron, chargé de l’opération, refusa de le couper sans haches supplémentaires, car dix avaient déjà été brisées en tentant de le faire tomber. Finalement, le chêne fut respecté.
À Saint-Michel-en-Grève, les arbres de la forêt engloutie, que la mer découvrait après la tempête, étaient vénérés au point qu’on n’aurait osé en couper un seul ni ramasser une branche pourrie, selon la légende latine de saint Efflam.
Autrefois se rencontrait des vestiges du culte des arbres. Ces pratiques se concentraient souvent sur des arbres isolés ou spécifiques, plutôt que sur l’ensemble du massif forestier. Paul Sébillot traite ce sujet en détail dans son chapitre consacré aux Arbres, pour éviter la redondance.
4. Gargantua destructeur de forêts
Portrait anonyme de François Rabelais exposé au château de Versailles.
Dans les environs de Saint-Malo, la mémoire populaire attribue la disparition de plusieurs forêts à un personnage aussi gigantesque que légendaire : Gargantua. Ce héros de la tradition française, immortalisé par Rabelais, aurait, selon les récits bretons, bouleversé le paysage du littoral nord.
On raconte qu’un jour, Gargantua voulut construire un immense vaisseau. Pour se procurer le bois nécessaire, il s’aida de sa canne colossale et déracina d’un seul geste la forêt qui s’étendait sur l’actuelle baie de la Fresnaye. Le sol nu, privé de ses arbres, se transforma peu à peu en cette anse ouverte sur la mer, bordée aujourd’hui par Fréhel et Saint-Cast.
Une autre légende raconte que le géant, dans un élan de force comparable, abattit la forêt qui couvrait la presqu’île de Fréhel. Ce récit rappelle un épisode célèbre du Pantagruelde Rabelais, où la jument de Gargantua, en s’émouchant d’un coup de queue, renverse une partie de la forêt d’Orléans. Ici encore, l’imaginaire populaire mêle humour, nature et démesure, transformant les gestes du géant en explications poétiques de la géographie.
5. Endroits où les forêts poussent mal
La Roche des Fées, antre de la terrible fée Agaisse (Crédits photo : Jean-Michaël CHOSEROT pour le Groupe BLE Lorraine)
Dans le bois du Val, en Côtes-d’Armor, les arbres n’ont jamais repoussé à l’endroit où Gargantua aurait ouvert son passage. Le géant, selon la tradition, aurait arraché d’un seul geste les arbres qui barraient sa route, laissant à jamais la terre stérile. Cette cicatrice du paysage reste aujourd’hui encore un souvenir vivant de la puissance mythique du colosse.
Plus au sud, dans le bois de Coat-an-Harz, ce sont les paroles d’un saint qui auraient condamné la forêt à la stérilité. Saint Leyer, venu s’y établir pour bâtir une maison de pénitence, y avait abattu quelques chênes sans permission. Le seigneur du lieu, furieux, le chassa en l’accusant de lui avoir fait perdre de précieux bois pour ses charrettes. Alors le saint, indigné, lança ces mots devenus légendaires : « Puisque c’est ainsi, jamais on ne trouvera dans le Bois de la Haie de quoi façonner un timon ! » Depuis, les arbres y restent nains et difformes, comme figés sous la malédiction.
Dans les Vosges, la forêt de Rapaille abrite elle aussi une étrange histoire. Chaque année, au premier vendredi de la première lune suivant la Trinité, la fée Dame Agaisse venait visiter ces bois. Son cri perçant, semblable à celui d’une pie, annonçait son arrivée. À son passage, hommes, bêtes et même les arbres s’inclinaient pour lui rendre hommage. Mais un jour, les chênes du Hennefête refusèrent de se courber. Offensée, la fée entra dans une colère noire et lança une punition éternelle : ces arbres orgueilleux seraient désormais petits, chétifs et souffreteux. Des siècles ont passé, mais la malédiction de Dame Agaisse pèse toujours sur la forêt (voir légende).
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