Enchantements et merveilles de la forêt

Illustration d’enfants cherchant un trésor, Mes histoires du soir

1. Oublier le temps

Ancien prieuré de Chaumont-le-bourg, Puy-de-Dôme

Depuis le Moyen Âge, des légendes racontent comment certains esprits contemplatifs, attirés par la paix des bois, s’y perdaient au point d’oublier le monde extérieur. Dans ces récits, la forêt n’est pas seulement un paysage : elle devient un espace hors du temps, capable d’effacer les années, parfois même les siècles, sans que celui qui la traverse s’en aperçoive.

L’une des histoires les plus célèbres est rapportée par Maurice de Sully. Il raconte qu’un « bonhomme de religion », désireux d’entrevoir la joie promise par Dieu, vit apparaître un ange sous la forme d’un oiseau. Séduit par la beauté de son plumage et la douceur de son chant, le moine le suivit dans un bois merveilleux. Là, absorbé par cette vision céleste, il perdit toute notion du temps. Lorsqu’il crut entendre sonner midi et retourna à son abbaye, tout avait changé : le portier ne le reconnaissait pas, l’abbé et le prieur non plus. En citant les noms de ses frères, il apprit avec stupeur qu’ils étaient morts « il y a trois cents ans passés ». Ainsi comprit-il que quelques heures à écouter l’oiseau équivalaient, sur terre, à plusieurs siècles écoulés.

Une version plus récente de cette légende est rapportée dans une monographie du Puy-de-Dôme. Un religieux nommé Anselme, parti méditer dans la forêt voisine de l’ancien couvent de Chaumont, fut lui aussi attiré par un oiseau au plumage éclatant et au chant envoûtant. Quand il décida de revenir au monastère — persuadé de n’avoir quitté les lieux que pour quelques heures — il découvrit un monde transformé : les Bénédictins avaient disparu, remplacés par des Minimes. Le supérieur, intrigué par les noms qu’il citait, comprit qu’Anselme était le moine disparu… deux siècles plus tôt (voir légende)

2. L’oiseau magique

Pinson des arbres, mâle

Plusieurs légendes du Bocage normand reprennent le motif fascinant de « l’oiseau magique » dont le chant envoûtant fait s’écouler les années comme quelques minutes. Dans la première, un simple voyageur, assis au bord d’un bois, entend une mélodie si captivante qu’il reste… cent ans à l’écouter, sans s’en rendre compte. Pour lui, l’instant a la légèreté d’une pause, mais lorsque le chant s’arrête, tout le monde autour de lui a changé.

Une autre version raconte l’histoire d’un moine chargé d’abattre un arbre dans la forêt. Alors qu’il s’apprête à lever sa cognée, un petit oiseau se met à chanter dans un buisson. Émerveillé, il suspend son travail pour écouter ce chant miraculeux. Lorsque l’oiseau s’envole enfin, le moine croit n’avoir perdu qu’un moment… mais le manche de sa cognée est désormais vermoulu, et l’arbre qu’il devait couper semble trois fois plus gros. Pris d’angoisse, il retourne au monastère, méconnaissable et épuisé. Aucun frère ne le reconnaît. Le portier, puis l’abbé lui apprennent qu’un moine du même nom avait disparu… cent ans plus tôt. « Ce nom est le mien », avoue le vieillard, comprenant alors que le chant de l’oiseau avait suspendu le temps.

Un troisième récit, originaire de Beaucourt, met en scène un Templier pieux nommé frère Jean. Un jour, retiré dans le bois pour prier, il entend « la voix d’un pinson » si mélodieuse qu’il souhaite rester là « deux cents ans à l’écouter ». Dieu exauce sa prière. Une épaisse frondaison pousse tout autour de lui, l’isolant du monde. Deux siècles plus tard, lorsque le pinson cesse de chanter, frère Jean reprend naturellement le chemin du couvent, persuadé d’être parti depuis une heure tout au plus. À la porte, le frère tourier — portant un habit inconnu au Templier — l’interroge. En entendant son nom, les religieux fouillent les archives : avant le supplice des Templiers, un certain frère Jean avait disparu subitement. Son retour, deux cents ans après, scelle l’étrange merveille accordée par le chant de l’oiseau.

3. Herbes d’égarement ou de téléportation

Herbes d’égarement

Si l’oiseau magique appartient désormais au domaine des légendes, l’idée d’une plante capable d’égarer les promeneurs survivait dans plusieurs régions. Dans les bois de la Madeleine, on raconte que celui qui pose le pied sur la « tourmentine » — une herbe d’oubli — marche en rond sans même s’en rendre compte. Il répète cent fois le même trajet, incapable de se reconnaître ou de retrouver son chemin, jusqu’à ce qu’il tombe sur la parisette. Les habitants affirment que les graines de cette plante, en chutant, indiquent la direction à suivre. Autour de Besançon, on parle de l’« herbe à la recule » : si un marcheur bien familier des sentiers s’égare soudain, c’est qu’il a marché dessus. En Normandie comme dans le bois de Meudon, près de Paris, on connaît également « l’herbe qui égare », discrète mais redoutable.

Au début du XIX siècle, de jeunes gens se perdaient fréquemment dans un quartier de la forêt de Chûtrin. Ils affirmaient être attirés par des herbes dotées de charmes dont ils ne pouvaient échapper qu’en récitant certaines prières. Beaucoup pensaient que des êtres surnaturels, « sans doute des fées », utilisaient ces plantes pour détourner les curieux de leur lieu d’assemblée. La forêt de Chanteloube passait elle aussi pour dangereuse : on n’y entrait jamais après la nuit tombée. Bruits étranges, apparitions, sensations oppressantes… et surtout la crainte de s’approcher de la Fosse du Diable. Quiconque s’y rendait était condamné à tourner en rond jusqu’à l’aube, revenant inlassablement sur ses propres pas malgré tous les efforts pour s’en éloigner.

Certaines forêts auraient également abrité des plantes aux pouvoirs bien plus extraordinaires. L’une d’elles, encore mentionnée dans les bois de Saint-Denoual (Côtes-d’Armor), pousserait uniquement dans les chênes creux. Celui qui la mangerait, « en ayant à la main une branche de gui et une verveine », pourrait devenir invisible et se téléporter d’un lieu à un autre.

4. Dons des esprits

Un charbonnier par Helene Schjerfbeck, tableau

Les esprits de la forêt récompensent parfois les humains qu’ils veulent aider. L’un des récits les plus vivants se déroule près de Paimpont. Un jeune charbonnier, chargé de surveiller la fouée de ses frères, s’endort et laisse le feu s’éteindre. En cherchant des tisons ailleurs, il aperçoit d’immenses flammes colorées, flottant au-dessus des arbres. Guidé par leur lueur, il se retrouve devant la Crezée de Trécelien, où les nymphes et le « dieu des chênes » se rassemblent chaque nuit. La divinité, écoutant la mésaventure du garçon, lui dit : « Pique dans le feu, prends une bûche, n’y reviens pas et fais-en bon usage. » De retour à son fourneau, la bûche rallume la fouée, et le lendemain un énorme lingot d’or apparaît sous les cendres. Devenu riche, le charbonnier finit pourtant ruiné, et lorsqu’il retourne à la Crezée pour réclamer un nouveau don, les flammes le dévorent. À l’emplacement de ses cendres pousse désormais un petit chêne rabougri que l’on appelle « l’arbre du charbonnier ».

Un autre récit, situé près de Lectoure, raconte comment un jeune garçon, orphelin de père, croise une troupe d’hommes silencieux, vêtus comme des seigneurs, se chauffant près d’un grand feu. À trois reprises, il leur demande des charbons, mais ceux-ci s’éteignent dès qu’il atteint la cabane familiale. La troisième fois, un des inconnus lui tend un tison en lui faisant signe de ne pas revenir. À l’aube, les hommes disparaissent — et les charbons de la veille se sont transformés en or.

Les dames des bois, elles aussi, offrent parfois des présents enchantés. En Franche-Comté, des fées venues assister à une noce déposent à la mariée et à ses compagnes des branches de sapin. Le lendemain, la tige de l’épousée s’est changée en or, tandis que les filles de la noce, ayant jeté les leurs sur la route, ne les retrouvent jamais. Dans un autre récit, une fée verse dans le tablier de sa filleule des feuilles de hêtre, qui deviennent des feuilles d’or une fois rentrée chez elle. La Suisse romande rapporte également l’histoire d’un jeune garçon ramassant des pommes de pin, à qui « la fée des montagnes » promet de les changer en or à condition qu’il n’ait « aucune mauvaise pensée » jusqu’à son retour.

Enfin, une légende de Brent raconte qu’un groupe d’habitants, partis couper du bois près du domaine des fées, découvre que leur sac de provisions est devenu un sac rempli de feuilles de fayard. Déçus, ils les jettent au vent. Mais en arrivant chez eux, ils réalisent que les quelques feuilles restées au fond du bissac se sont transformées en beaux écus d’or — un signe que les fées, comme toujours, ne donnent qu’à ceux qui prennent sans mépris.

5. Trésors cachés

Lac de Lucelle

Dans les traditions forestières, les « boisiers » aiment raconter comment d’anciens bûcherons auraient parfois mis au jour de véritables trésors en abattant de vieux arbres. Selon ces récits, des coffres remplis de monnaies auraient été dissimulés entre les racines, comme si les arbres eux-mêmes avaient été choisis pour garder des secrets enfouis depuis des générations. On raconte encore qu’il y a quelques années, dans la forêt de Haute-Sève (Ille-et-Vilaine), des inconnus seraient venus creuser de nuit au pied d’un gros chêne. Le lendemain, les habitants auraient découvert la terre fraîchement retournée et les planches pourries d’un coffre, laissant imaginer qu’il s’agissait d’un dépôt d’espèces précieuses longtemps caché.

Ces histoires ne sont pas isolées. On dit que lors des événements de 1789, le trésor de l’abbaye de Lucelle aurait été enterré sous un arbre d’une petite forêt du Jura bernois. Malheureusement, lorsque le moine qui l’avait dissimulé revint quelques années plus tard, il ne put jamais le retrouver : l’arbre avait été coupé, comme tous ceux qui l’entouraient. La légende affirme que son âme erre encore dans la forêt, condamnée à chercher sans fin le trésor qu’il avait lui-même enfoui. (voir légende)

Contrairement à d’autres récits où dragons et créatures fantastiques veillent jalousement sur de fabuleux butins, ces trésors-là semblent souvent abandonnés à eux-mêmes. Cependant, en Basse-Normandie, au milieu du XIXᵉ siècle, une rumeur rapportait qu’un renard invulnérable gardait l’accès à un mystérieux trésor caché dans la forêt de Gouffern. Une présence furtive, insaisissable, qui ajoutait une touche de mystère à cette forêt déjà réputée pour ses ombres et ses secrets.



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