Les bénédictions d’une terre sanctifiée

De la terre au creux de la main

1. Trou dans la terre et la transmission des maladies

Maladie du fourchet sur un sabot de vache

Dans les campagnes françaises et voisines, les maladies des animaux — et parfois celles des hommes — étaient autrefois soignées par des pratiques étonnantes, mêlant nature, religion et magie populaire. L’idée centrale ? Transmettre le mal au gazon ou à un arbre, en utilisant la trace laissée par le pied de l’animal ou du malade.

Au XVIIe siècle déjà, on cherchait à guérir les vaches atteintes du fourchet – une inflammation observée à la jonction de la peau et du sabot. Dans certaines régions, on plaçait le pied malade sur une motte d’herbe, que l’on découpait à la taille exacte de l’empreinte. Cette motte, mise à sécher sur une haie — souvent d’aubépine —, symbolisait le transfert de la maladie. En Sologne, on allait plus loin : après avoir relevé l’empreinte de la patte, le gazon était retourné et suspendu au premier aubépin rencontré : « On cerne cet endroit qu’on enlève soigneusement, et on le renverse sur le premier aubépin qui se trouve sur la route, en évitant scrupuleusement d’avoir aucune mauvaise pensée durant l’action. L’herbe attachée à la portion de terre cernée et renversée pourrit, l’aubépin meurt et la vache guérit.« , rapporte la Mémoire de l’académie celtique, volume 2 (III. p 205.) à propos du Traité des superstitions de Jean-Baptiste Thiers. La ressemblance entre le mot fourchet (la maladie) et le fourchet formé par l’embranchement des routes n’a sans doute rien d’un hasard dans cette croyance.

La pratique se retrouve ailleurs en Europe. À Malmédy (Prusse rhénane), la portion de gazon foulée par la vache malade était déposée sur une haie ; lorsqu’elle séchait, l’animal retrouvait sa vigueur. Dans la Gironde, ce même rituel s’appliquait… aux hommes ! Ceux atteints du fourcat — une grosseur entre les orteils — devaient, avant le lever du soleil, poser leur pied nu sur l’herbe d’un carrefour. La motte ainsi découpée était accrochée, racine en l’air, sur une aubépine. Le mal disparaissait au rythme du séchage.

D’autres régions ont adapté ce rituel. En Mayenne, les paysans suspendaient dans l’étable la motte prélevée sous le sabot des vaches atteintes du fil. En Saintonge, une variante plus religieuse existait : la bergère, à l’aube, plaçait la brebis malade sur un lopin de gazon isolé à un carrefour. À genoux, elle ouvrait son couteau, soufflait dessus trois fois en répétant : « Au nom du Père », puis traçait avec la pointe le contour du pied en priant saint Jean, saint Fiacre ou saint Riquier.

2. Terre guérissante

Depuis 1798, un rite s’opère sur la tombe de la sainte aux pochons, au cimetière du Nord, à Rennes. (©Clémence Pays/actu Rennes)

Depuis l’Antiquité, la terre a été considérée comme porteuse de pouvoirs mystérieux. Dans de nombreuses régions, elle était utilisée non seulement comme remède naturel, mais aussi comme support symbolique pour transférer les maladies ou attirer la protection divine. Avec le temps, ces pratiques païennes se sont christianisées, trouvant place dans les églises, les chapelles et auprès des tombes de saints.

Déjà au temps de Grégoire de Tours, les malades grattaient la terre du tombeau de saint Cassien à Autun pour se soigner « de toute espèce de maladie ». Plus tard, cette croyance s’est ancrée dans d’innombrables traditions locales. Dans le Jura bernois, les pèlerins prélèvent la terre d’un trou situé dans la nef de l’église de la Sainte-Croix, considéré comme sacré depuis la découverte d’une relique. En Normandie, près de Lisieux, les malades emportent chaque année un peu de terre de la colline de saint Ursin, qu’ils conservent neuf jours dans un sac de toile attaché à leur poignet. À Rennes, la terre prélevée au pied de la croix de la « sainte aux pochons » était portée huit jours sur la poitrine du malade, avant d’être suspendue à la croix, marquant ainsi le départ symbolique du mal.

Les usages varient selon les régions. Sur l’île Maudet, une terre délayée dans l’eau guérissait les enfants des vers, mais servait aussi contre les piqûres d’insectes et les morsures de serpent. Dans les chapelles dédiées à saint Maudet, à Haut-Corlay ou Plouézec, les fidèles appliquaient la terre sous forme de compresse sur leurs pieds, puis se purifiaient à la fontaine. Ailleurs, comme en Belgique, la terre bénite recueillie près des chapelles de sainte Brigitte protégeait hommes et bêtes contre le mauvais sort. Mais la terre ne servait pas uniquement à guérir : elle pouvait aussi être une offrande symbolique. À Sainte-Savine, près de Troyes, les jeunes filles déposaient une motte de terre sur la croix de la Motte pour espérer se marier dans l’année.

Enfin, certaines empreintes miraculeuses du sol étaient associées à des rituels précis. À Poitiers, un trou formé, disait-on, par la tête décapitée de saint Simplicien, attirait les pèlerins qui venaient y poser leur front pour se protéger des migraines. À Sainte-Germaine, les jeunes filles redoutant le célibat plantaient des épingles au pied d’une croix, créant un sol stérile où l’herbe n’a jamais repoussé. En Puisaye (Yonne), marcher dans des empreintes mystérieuses laissées dans l’herbe était censé porter bonheur.

Ces pratiques montrent combien la terre, élément humble et quotidien, a été investie d’un pouvoir sacré et guérisseur, oscillant entre superstition populaire et rite chrétien.

3. Puissance de la terre

La terre n’a pas seulement été perçue comme un élément guérisseur : dans certaines traditions, elle possédait aussi un pouvoir occulte, capable de servir aux rituels de sorcellerie ou de protection. Selon un ouvrage du XVIe siècle, une femme fut accusée de sorcellerie après avoir été surprise, de nuit, ramassant de la terre dans un carrefour à la lueur d’une chandelle. On la contraignit à porter une mitre peinte, symbole d’infamie, pour l’exposer publiquement. Le geste paraissait suspect, car la terre prélevée à des endroits précis — surtout aux carrefours — passait pour un ingrédient puissant dans les maléfices d’amour ou d’envoûtement. En Basse-Bretagne, par exemple, on l’associait à d’autres ingrédients afin de composer des sortilèges destinés à provoquer la mort.

Mais la terre n’était pas toujours liée à la magie noire : elle pouvait aussi être utilisée comme arme de protection contre les sorcières. Dans le pays de Liège et en Ardennes, il suffisait de prendre une poignée de terre sur un cercueil. Semée ensuite devant la porte d’une église un jour d’affluence, elle obligeait la sorcière présente à se dénoncer d’elle-même. Pour quitter l’église, elle devait en effet appeler le semeur de terre et lever le mauvais sort qu’elle avait jeté.

4. Personnes entre deux terres

Champ de pommiers

Dans les traditions populaires, se trouver « entre deux terres » conférait des pouvoirs singuliers. Concrètement, cela signifiait avoir les pieds posés sur le sol tout en tenant une grosse motte de gazon dans les mains ou sur la tête. En Haute-Bretagne, cette pratique permettait, lors d’une soirée sans lune, de voir des choses invisibles aux autres. C’était une manière d’accéder à un monde caché, peuplé d’êtres et de forces mystérieuses.

À Noirmoutier, cette croyance prenait une autre forme : on disait que les sorciers ne pouvaient pas voir une personne placée « entre deux terres ». Face à l’apparition d’un sorcier, réel ou supposé, les habitants se signaient et posaient rapidement une motte de gazon sur leur tête pour se protéger. Ce geste simple devenait alors un rempart contre la sorcellerie et les maléfices.

Si la tradition contemporaine n’a pas conservé d’exemple précis de culte rendu directement à la terre, on retrouve des pratiques associées dans d’autres rituels. Ainsi, lors de la plantation de pommiers ou de vignes, on arrosait la fosse destinée à accueillir l’arbre avec du vin ou d’autres liquides, un geste perçu comme une offrande aux forces de la terre. Autrefois, du sang ou même des créatures vivantes pouvaient également être offerts aux génies censés habiter le sol.

5. Serments par la terre

Main engloutie par le sable

Dans de nombreuses traditions anciennes, la terre n’était pas qu’un simple support : elle était une puissance vivante, témoin des serments et garante de la vérité. Aujourd’hui disparues, ces pratiques laissent néanmoins quelques traces dans les récits et expressions populaires.

Dans le Finistère, on retrouve encore l’écho de cette croyance dans l’imprécation : « Ra zigoro ann douar dam lounka ! » — « Que la terre s’ouvre pour m’engloutir ! ». Une formule radicale où le sol devient juge suprême, prêt à punir celui qui ment. Dans les Vosges, les enfants frappaient autrefois la terre avec un bâton — neuf, treize ou dix-sept coups — en jurant : « Si ce n’est pas vrai, que le diable me les rende ! ». Il est probable qu’à l’origine, c’était la terre elle-même qui était invoquée, avant que le diable ne la remplace dans ces serments plus modernes.

Les contes basques conservent aussi cette mémoire. L’un d’eux raconte l’histoire d’une jument blanche, en réalité une femme métamorphosée par le diable. Pour fuir son poursuivant et protéger le héros qu’elle portait, elle frappa le sol du pied en s’écriant : « Terre, que par ton pouvoir se forme ici un brouillard épais ! ». La terre y apparaît non seulement comme une alliée, mais comme une force capable de dresser un voile magique entre les humains et les puissances infernales.


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