Cultes et observations sur les rochers

1. La glissade et l’amour

Avant même l’érection des mégalithes, certaines pratiques religieuses se déroulaient autour de blocs naturels, sans intervention humaine. Ces rites, souvent rudes ou déroutants, sont aujourd’hui qualifiés de cultes pré-mégalithiques. La glissade en est l’exemple le plus emblématique. Elle se caractérise par le contact volontaire, parfois brutal, entre le corps du croyant et la pierre, à laquelle sont attribuées des vertus particulières.
Les exemples les plus nombreux concernent les jeunes filles désireuses de se marier. Dans le nord de l’Ille-et-Vilaine, plusieurs blocs rocheux portent le nom évocateur de « Roches écriantes ». Les jeunes filles y montaient pour se laisser glisser jusqu’en bas — écrier, en patois — afin d’accélérer leur mariage. La répétition du rite a parfois poli la surface de la pierre elle-même, témoignage matériel de siècles de pratiques secrètes. À Plouër, les jeunes filles pratiquaient depuis des temps immémoriaux le rite du « s’érusser » sur le plus haut bloc de quartz blanc de Lesmon, en forme de pyramide arrondie. Avant la glissade, elles devaient retrousser leurs jupons : si la descente s’achevait sans blessure, le mariage était assuré dans l’année.
Sur la Roche Ecriante de Montault (Ille-et-Vilaine), inclinée à 45°, les traces laissées par les glissades étaient encore visibles. Après le rite, à l’abri des regards, la jeune fille devait déposer un morceau d’étoffe ou de ruban sur la pierre. Des pratiques similaires existaient loin de la Bretagne :
On racontait que, la nuit du premier mai, les jeunes filles montaient sur le grand menhir, retroussaient jupons et chemise, et se laissaient glisser pour espérer un mariage rapide. La glissade était rarement pratiquée sur de véritables mégalithes, en raison de leur verticalité. Une exception est toutefois mentionnée à Locmariaker (Morbihan). Ce menhir, aujourd’hui brisé en quatre morceaux, était encore debout au début du XVIIIe siècle. La pratique décrite est donc relativement récente, mais pourrait être la survivance d’un rite bien plus ancien, autrefois accompli sur une roche naturelle voisine.
En Belgique wallonne, le rite s’était transformé en une cérémonie plus ludique. Sur le rocher de Ride-Cul, près d’une chapelle surnommée Notre-Dame de Ride-Cul, se tenait chaque année, le 25 mars, un pèlerinage. Garçons et filles s’asseyaient sur la pierre, posés sur des fagots, et se laissaient glisser. Les incidents de la descente faisaient office de présages :
« S’il y a retournade (glissement interrompu), c’est qu’il faut attendre ;
s’il y a embrassade, c’est qu’on aime ;
s’il y a cognade (choc), c’est qu’on ne s’aime pas ;
s’il y a embrassade suivie de roulade, c’est qu’on se convient. »
L’épreuve ne pouvait être tentée qu’une seule fois.
Près d’Hyères, la Pierre glissante semble être le vestige atténué d’un ancien rite. Les jeunes filles déposaient un bouquet de myrte sur son sommet. Huit jours plus tard :
Dans plusieurs villages de l’Aisne existait une Pierre de la mariée. Le jour des noces, l’épousée devait s’y asseoir sur un sabot et se laisser glisser. Selon la manière dont elle atteignait le sol, les villageois tiraient des conclusions, exprimées dans une langue volontiers grivoise. Si le sabot se brisait, le cri retentissait : « Elle a cassé son sabot ! »
Expression qui, ailleurs en France, signifiait avoir perdu sa virginité.
Ce rite, presque toujours lié à l’amour, pouvait aussi concerner la maternité. Dans l’Ain, à Saint-Alban, près de Poncin, des femmes enceintes se laissaient glisser d’une roche inclinée pour favoriser un accouchement heureux. Dans le Valais, enfin, les bergers glissaient sur la Pirra Lozenza, proche de la Pierre des Fées, ornée de sculptures préhistoriques — sans doute le dernier écho ludique d’un usage rituel ancien.
2. Friction et fécondité



Fondée, comme la glissade, sur la croyance profonde en la vertu surnaturelle des pierres, la pratique dite de la friction se distingue par son caractère plus nettement phallique et symboliquement fécondant. Là où la glissade impliquait le contact de la partie postérieure du corps, la friction engageait un frottement direct, souvent à nu, du nombril, du ventre, voire — selon toute vraisemblance — des organes génitaux eux-mêmes. Les observateurs anciens ont d’ailleurs souvent décrit ce rite avec une certaine prudence, voire des atténuations, tant son symbolisme était explicite.
Certaines pierres naturelles, ou dressées de main d’homme, présentaient un relief arrondi ou oblong, dont la forme évoquait grossièrement celle d’un phallus. Il est probable que cet aspect ait suggéré le geste rituel qui s’y accomplissait. À l’origine — et peut-être encore au XIXe siècle — la friction était perçue par les croyants comme une offrande corporelle, une sorte de sacrifice au génie de la pierre.
Alors que la glissade procurait aux femmes une secousse comparable à celle des « montagnes russes », le frottement contre la partie consacrée de la pierre pouvait éveiller des sensations d’une autre nature, étroitement liées à la fécondité.
Contrairement à la glissade, la friction semble avoir été plus souvent pratiquée sur des blocs érigés intentionnellement que sur de simples roches affleurantes. Cette distinction apparaîtra encore plus clairement dans l’étude des cultes liés aux monuments mégalithiques. À Saint-Renan (Finistère), les jeunes épousées venaient, il y a peu d’années — et peut-être encore aujourd’hui — se frotter le ventre contre la Jument de pierre, un rocher colossal dressé au milieu d’une lande. Sa silhouette évoque un animal issu des temps fabuleux, renforçant sans doute son pouvoir symbolique. Le but était clair : obtenir des enfants. À Sarrance (Basses-Pyrénées), les femmes qui souffraient de ne pas être mères accomplissaient un geste similaire. Elles passaient et repassaient dévotement sur un petit roc nommé le Rouquet de Sent Nicoulas, espérant ainsi vaincre la stérilité.
La friction sur les pierres ne se limitait pas aux questions d’amour ou de fécondité. Elle était également pratiquée pour acquérir de la force, ou retrouver la santé. Les exemples les plus significatifs ont été observés en pays bretonnant, où certaines pierres portent un nom doublement évocateur :
À Pleumeur-Bodou (Côtes-d’Armor), afin de donner de la force aux enfants, on leur frottait les reins contre le rocher de Saint-Samson, situé près de la chapelle dédiée à ce saint. À Trégastel, un rocher du même nom présentait une échancrure profondément usée par les pèlerins, preuve tangible de la répétition du geste à travers les générations. Dans le chapitre consacré aux mégalithes, plusieurs menhirs, également appelés Saint-Samson, sont signalés comme faisant l’objet de pratiques analogues.
3. Pierres à marier

D’autres pierres étaient associées à d’antiques coutumes de mariage, et il y en avait, comme la Pierre de la mariée de Graçay (Cher) sur laquelle les mariés venaient danser le jour de leur noce, qui portaient un nom conforme à cette destination.
Au village de Fours, dans les Basses-Alpes, on appelait Pierre des épousées un rocher de forme conique vers lequel le plus proche parent du mari conduisait l’épouse après la cérémonie religieuse ; il l’y asseyait lui-même en ayant soin de lui faire placer un pied dans un petit creux de la pierre que l’on dirait avoir été pratiqué exprès, quoiqu’il soit fait par la nature. C’est dans cette position qu’elle recevait les embrassements de toutes les personnes de la noce (Alfred de Nore, qui dans ses Coutumes, rapporte la même cérémonie, dit que l’épousée y posait le pied droit, le gauche restant suspendu).
Aux environs de Sorendal, dans le Luxembourg belge, on conduisait, à la tombée de la nuit, les deux époux sur la pierre à marier, où ils s’asseyaient dos à dos.
4. Application du corps sur les blocs

Les femmes stériles venaient aussi demander la fécondité à certaines pierres ; à Decines (Rhône), elles s’accroupissaient autrefois sur un monolithe placé au milieu d’un champ, au lieudit Pierrefrite, qui était peut-être un menhir ; à Saint-Renan (Finistère), elles se couchaient, il y a peu d’années encore, pendant trois nuits consécutives sur la « Jument de Pierre » de saint Ronan, qui est un rocher naturel colossal.
Au XVIe siècle, une statue qui portait le nom d’un saint, dont il existe plusieurs variantes (Greluchon, Grelichon, Guerlichon, etc.), auxquelles on a rattaché une signification phallique, passait pour avoir les mêmes vertus fécondantes que ces pierres. Voici comment un écrivain de cette époque décrit le pèlerinage dont il était l’objet :
Saint Guerlichon qui est en une abbaye de la ville du Bourg-dieu, tirant à Romorantin, et en plusieurs autres lieux, se vante d’engraisser autant de femmes qu’il en vient, pourvu que pendant le temps de leur neuvaine, elles ne faillent à s’étendre par dévotion sur la benoîte idole qui est gisante de plat, et non pas debout comme les autres. Outre cela il est requis que chacun jour elles boivent un certain breuvage mêlé de la poudre raclée de quelque endroit d’icelle, et mêmement du plus deshonnête à nommer.
D’autres actes accomplis dans le voisinage immédiat des gros blocs passent pour avoir des vertus analogues à ceux qui mettent le croyant en contact avec la pierre elle-même. Les maris que leurs femmes maltraitent ou rendent malheureux, d’autres disent ceux qui craignent d’être trompés, vont, la nuit, marcher à cloche-pied autour d’un rocher en Combourtillé (Ille-et-Vilaine). A Villars (Eure-et-Loir), on fait circuler les chevaux atteints de tranchées autour d’une pierre brute, dans un terrain appelé Perron de saint Blaise.
Les fragments de pierre ne sont pas moins puissants que les grands blocs naturels ou les mégalithes dont ils proviennent. Amour, fécondité, vigueur physique ou protection contre la maladie. Certaines pierres étaient réputées favoriser l’amour et le mariage, au point de devenir de véritables amulettes. En Picardie, on disait aux jeunes filles :
« Vos vos marie-rez ech’ l’année ci, vos avez des pierres ed’ capucin dans vo poche. »
Cette expression faisait référence à une croyance populaire selon laquelle toute jeune fille qui recueillait un petit morceau de la pierre sur laquelle un capucin, prisonnier dans la grosse tour de Ham, avait laissé son empreinte, se mariait avant la fin de l’année. Dans le Beaujolais, les femmes souffrant de stérilité allaient racler une pierre placée dans une chapelle isolée au milieu des prairies. À Saint-Sernin-des-Bois, elles grattaient la statue de saint Freluchot (Gervais), cherchant dans la matière même du saint un espoir de fécondité.
Près de Namary, commune de Vonnas, dans l’Ain, une pierre située dans une vigne fut progressivement réduite à un petit volume, tant on en prélevait la matière. Les hommes buvaient la poussière de pierre, mélangée à certains breuvages, afin d’accroître leur force virile.
D’autres pratiques, plus discrètes, se déroulaient à la faveur de la nuit. Certaines femmes se rendaient à des heures précises, dans un bois près de Selignat, où se trouvait une pierre particulière. Après des invocations, elles en détachaient des parcelles qu’elles administraient, mêlées à un breuvage, à leurs maris ou à leurs galants.
Les fragments de pierre intervenaient également dans le domaine de la médecine populaire. Pour faciliter les accouchements, les croyants emportaient des morceaux d’une pierre qui existait autrefois à Avensan, dans la Gironde. Afin d’être préservés des maladies, les pèlerins recueillaient un fragment du Caillou de l’Arrayé, visible sur la route de Saint-Sauveur, dans les Hautes-Pyrénées, pierre déjà investie de vertus protectrices et thérapeutiques.
5. Offrandes aux pierres

Les offrandes aux blocs naturels paraissent moins nombreuses que celles faites aux mégalithes auxquels on attribue des vertus analogues. Les jeunes filles qui, pour trouver un mari, s’étaient laissé glisser sur la roche écriante de Mellé (Ille-et-Vilaine), devaient placer dessus un petit morceau d’étoffe ou de ruban. Lorsque l’on conduit à une grosse pierre de Saint-Benoît, près Poitiers, les enfants dont le derrière ne se développe pas suffisamment, il est indispensable de jeter quelques pièces de monnaie, en nombre impair, dans le trou de cette pierre, où l’on assied le petit malade.
Les mères portent au rocher de Saint-Maurice, dans le bois de la Griseyre (Haute-Loire) les enfants qui ont les jambes arquées, les pieds contrefaits et autres infirmités analogues ; il est fait mention de ce pèlerinage en 1550. Au XIXe siècle, elles s’agenouillaient, plaçaient l’enfant dans une anfractuosité du roc, adressaient par trois fois l’invocation « Saint Maurice, ayez pitié, guérissez-le ! » glissaient une offrande sous le rocher, gravaient une croix sur l’écorce d’un des pins voisins et s’en retournaient. La condition sine qua non de la guérison de l’enfant est que le premier passant prenne l’offrande, s’agenouille à son tour et prie.
En Haute-Savoie, les femmes qui désiraient devenir mères offraient des comestibles aux fées qui se montraient près d’un groupe de rochers, appelé la Synagogue ; si les présents déposés le soir avaient disparu le lendemain matin, la demande était agréée.
6. Vertus des eaux

Des eaux naturelles sont investies de vertus thérapeutiques. Parmi elles, celles qui stagnent dans des empreintes rocheuses ou des pierres à bassins occupent une place particulière dans l’imaginaire populaire, souvent comparées aux fontaines miraculeuses. L’on attribuait à l’eau ayant séjourné dans des cavités de pierre un pouvoir guérissant. En revanche, l’eau qui s’écoule goutte à goutte des rochers ne bénéficiait pas toujours de la même réputation.
Une exception notable est signalée dans le bourg de Hure, près de La Réole. Là, une formation rocheuse aux concrétions pierreuses étranges, évoquant selon toute vraisemblance des mamelles allongées, faisait l’objet de pratiques thérapeutiques spécifiques. Les nourrices y faisaient tremper un linge qu’elles appliquaient ensuite sur leurs seins, dans l’espoir de stimuler l’abondance du lait. D’autres personnes utilisaient cette même eau pour se frotter les yeux, afin de soigner diverses affections oculaires. Ces gestes témoignent d’une relation étroite entre la forme symbolique de la pierre et les vertus qu’on lui prêtait.
Une autre pratique, plus rare encore, semble directement issue de cultes anciens. Elle consistait à enduire les pierres de corps gras, jugés agréables aux divinités censées habiter ces blocs ou s’y manifester. Il s’agit là de la seule pratique recensée en France en lien direct avec des blocs naturels de grande taille. Autrefois, les habitants d’Ota, en Corse, se réunissaient à une période précise de l’année pour lier un énorme rocher dominant leur village. Ils l’arrosaient d’huile, convaincus que ce rituel empêcherait la pierre de s’effondrer sur leurs maisons.
7. Hommages rendus
Dans les Hautes-Pyrénées, les guides et les passants avaient pour habitude d’embrasser, en faisant un signe de croix, le Caillou de l’Arrayé — littéralement « le caillou arraché ». Ce rocher domine un immense éboulement sur la route de Saint-Sauveur. Selon la tradition locale, la Vierge s’y serait reposée lors de sa visite dans le pays, conférant à la pierre un caractère sacré. De même, le Cailhaou de Sagaret, dans le pays de Luchon, faisait l’objet d’une véritable vénération, témoignant d’un attachement durable aux pierres perçues comme porteuses d’une présence ou d’un souvenir sacré.
A Saint-Gilles-Pligeaux (Côtes-d’Armor), au centre du Roc’hl a Lez (le Rocher de la Loi), aujourd’hui brisé depuis 1810, se trouvait un trou destiné, disait-on, à recevoir le poteau soutenant un dôme mobile. C’est sous cet abri que les juges se réunissaient pour rendre la justice. Aux environs d’Arinthod, la Selle à Dieu, détruite en 1838, était une pierre brute isolée dans un terrain vague. Sa forme singulière — plus resserrée en son milieu, à la manière d’un verre à pied — offrait une assise naturellement formée. Selon la tradition locale, le juge de la contrée venait jadis s’y asseoir pour entendre les causes du peuple.
Dans le département de l’Aisne, plusieurs pierres naturelles sont mentionnées comme lieux où l’on rendait la justice au Moyen Âge, et même à des périodes relativement proches de la nôtre. Parmi les plus connues figurent une grande roche plate, encore visible vers 1850 à Dhuizel, canton de Braine, ainsi que la Pierre Noble à Vauregis. Du XVIe au XVIIIe siècle, les actes juridiques portent parfois la mention singulière : fait auprès du Grès qui va boire, preuve de l’importance symbolique de ces repères naturels dans les pratiques administratives et judiciaires. Enfin, on venait autrefois rendre foi et hommage au chapitre de la cathédrale de Chartres au lieu-dit Pierre de Main verte, où se dressent encore quatre ou cinq grosses pierres au milieu d’un champ, vestiges silencieux d’anciens rituels d’allégeance.
8. Poussière des pierres

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