Merveilles, légendes et trésors des rochers fabuleux

1. Végétation des pierres

La Pierre grise, Menhirs de la Plumaudière, Plessis-Brimoult, Calvados

Il est dit que les pierres pouvaient autrefois pousser. En Haute-Bretagne, par exemple, elles conservaient cette capacité tant que leurs racines restaient dans la terre. Selon la légende, Dieu a interrompu leur croissance, de peur qu’elles ne couvrent entièrement le sol et empêchent les semences destinées à nourrir les hommes de pousser.

Dans le Bocage normand, de nombreux anciens maçons affirment que les pierres ont gardé ce privilège jusqu’au moment où saint Pierre les a charmées. Les veines visibles dans certains blocs seraient, selon eux, les canaux par lesquels la sève circulait, permettant à ces pierres de croître. En Poitou, on raconte que certains rochers ont continué de pousser jusqu’au jour où leur croissance a été brusquement arrêtée. Cette explication sert à comprendre leur état actuel : certaines pierres ont atteint leur taille maximale, tandis que d’autres semblent tout juste émerger du sol.

Dans d’autres régions, la croissance des pierres ne s’est pas totalement arrêtée mais s’est seulement ralentie. En Ille-et-Vilaine et dans la Loire-Inférieure, des mégalithes et des roches naturelles continueraient d’augmenter légèrement de volume, malgré les sorts et conjurations censés les stopper. En Quercy, on dit que les pierres croissent toujours, lentement mais de manière continue. Quelques exemples célèbres de pierres “vivantes” :

  • La Pierre grise au Plessis-Grimoult (Calvados) : on dit qu’elle augmente un peu de volume chaque année.
  • Dans le Forez, certains affirment que les gros blocs des dykes continuent de pousser.
  • En Ille-et-Vilaine, des affleurements de schiste rouge seraient récemment apparus à la surface, alors qu’ils étaient encore invisibles il y a trente ans.

Il est toutefois facile de comprendre ces observations : beaucoup de pierres apparaissent sur les flancs de collines. La pluie, en entraînant les terrains légers autour d’elles, peut les dégager progressivement et donner l’impression qu’elles ont réellement grandi.

2. Animisme des pierres

Les pierres de Naurouze sont composées de plusieurs blocs de poudingue de l’ère tertiaire émergeant au dessus des terrains sédimentaires. Selon la légende, elles se rapprochent très lentement et quand elles se toucheront, la fin du monde sera proche. Crédit photo : Lucien Ariès

Sur le plateau de Montceix, trois pics portent chacun le nom d’un saint : saint Nicolas, saint Gilles et sainte Anne. Selon la légende locale, ces saints se réunissaient régulièrement pour des conciliabules. Une fois, raconte-t-on, sainte Anne quitta sa vigueur pour rendre visite à son frère, l’évêque de Clermont. Pour retrouver son chemin au retour, elle sema derrière elle des grains de mica qui se transformèrent en énormes blocs de granit, encore visibles aujourd’hui. Un voyageur du XVIIᵉ siècle relatait une tradition autour des célèbres pierres de Nerouse (aujourd’hui Naurouse) :

Une femme nommée Nerouse, passant en cet endroit avec sept petites pierres dans son tablier, les jeta séparément aussi loin que possible et déclara qu’elles grossiraient et s’assembleraient lorsque les femmes auraient perdu toute pudeur.

Les pierres que l’on peut observer aujourd’hui sont immenses, avec un circuit de plus de quatre toises, et presque assez proches pour se toucher.

Une variante plus récente raconte :

« Je suis Naurouse – et je vais construire Toulouse. »
Mais comme Toulouse existait déjà, le passant jeta les pierres en disant :
« Ces pierres croîtront — et quand elles se toucheront, la fin du monde sera venue. »

Selon la vieille conteuse locale, les pierres continuent de grossir encore aujourd’hui. Certaines légendes, moins localisées, attribuent aux pierres une véritable vie et conscience :

Pour atteindre une fontaine aux eaux guérisseuses, il faut passer entre deux énormes rochers qui s’entrechoquent comme des béliers en lutte. Jean le Soldat, armé d’une petite gaule portant l’inscription :

« Celui qui m’aura, par les rochers passera. »
Présente la gaule, et les rochers deviennent alors immobiles.

En Bretagne, un petit garçon observe deux rochers sur le bord de la route qui s’entrechoquent avec une telle force que jaillissent étincelles et fragments de pierre. À son retour, il apprend que ces rochers étaient deux frères ennemis, condamnés à se battre éternellement.

3. Pierres qui s’ouvrent

Vitrail de Sainte Odile dans l’église de Saint-Pancrace, Waldolwisheim, Bas-Rhin (Alsace)

Des pierres s’ouvriraient miraculeusement pour protéger des héroïnes persécutées. Après avoir abrité ces femmes, elles reprendraient leur apparence originelle, comme si rien ne s’était passé. Une vierge nommée Diétrine, poursuivie par un chasseur malintentionné, se retrouva devant un bloc désormais vénéré : « Ah ! pierre, si tu voulais t’ouvrir et me cacher dans ton sein ! » Aussitôt, la pierre se fendit, reçut la jeune fille et se referma si parfaitement qu’elle la recèle encore aujourd’hui.

À Sion-Vaudémont, un gros rocher s’ouvrit pour abriter une princesse sur le point d’être rattrapée par un séducteur. Elle se lança dans le vide et l’on raconte que ses plaintes se font encore entendre. Dans le Velay, une histoire similaire concerne une jeune fille poursuivie par son père, armé d’un couteau à sa poursuite. Alors qu’il allait la saisir au pied d’un rocher, celui-ci s’ouvrit et la laissa entrer, se refermant aussitôt derrière elle. Quant à Sainte Odile, fuyant son père et le fiancé qu’elle avait repoussé, elle tomba à genoux sur un rocher en demandant à Dieu de la protéger. Le roc s’entrouvrit et la cacha jusqu’à ce que ses persécuteurs renoncent à la poursuivre.

Dans le Valais, une pierre connue sous le nom de Pierre de l’Ange servit de refuge à une pèlerine dépouillée par des brigands. Elle jeta l’enfant qu’elle portait contre le roc, qui se fendit en quatre et permit au bébé de passer. Selon la légende, un ange vint le recevoir dans ses bras et l’emporta au ciel.

4. Rochers qui se déplacent

Les grosses pierres ne sont pas seulement immobiles : les légendes leur attribuent la faculté de se déplacer, de se venger ou même de parler. Les habitants attribuent aux rochers le pouvoir de punir ceux qui leur manquent de respect. George Sand, dans Contes d’une grand’mère, raconte l’histoire du rocher appelé le géant Yéous, au pied des Pyrénées, qui s’écroula sur un pâtre voulant le détruire et l’ensevelit sous ses débris.

Certaines légendes vont plus loin et prêtent la parole aux pierres. Ainsi, à la demande de saint Guillaume, le roc de Lourdes roula sur le diable qui s’échappait par le lit du Tarn. Le roc de l’Aiguille, situé en face, s’inquiéta pour son frère et lui cria :

« Frère, est-il besoin que je descende ? »
— « Eh non ! répondit l’autre, je le tiens bien. »

Les croyances paysannes autour des gestes des pierres sont proches de celles des mégalithes véritables. Elles tournent, vont boire à la rivière ou révèlent les trésors qu’elles recouvrent. Avant que ces facultés ne soient attribuées aux monuments, elles étaient souvent données aux pierres errantes ou émergentes. Plusieurs noms de rochers témoignent de cette animisme :

  • Pierre Tournisse à Torfou
  • Le bloc erratique de Vire-Midi à La Celle-Guénand
  • Une grosse roche du Jura bernois tournait trois fois à midi, le dernier jour du siècle
  • La Pierre Ioule à Chariez (Haute-Saône), pivotait sur elle-même à Noël, tous les cent ans
  • À Brenville (Manche) et à Vieux-Vallerand (Ardennes), des rochers tournaient trois fois pendant la messe de minuit
  • La Pierre Tournante ou Pain Bénit à Villequier tournait également à minuit et révélait d’immenses trésors
  • La Pierre qui berce en Creuse dansait lors de certaines fêtes

D’autres rochers liés aux sorciers ou aux fêtes traditionnelles tournent à des moments précis :

  • Pierre qui vire sur les bords de l’Ain, à minuit, à Noël et à la Saint-Jean
  • Une pierre à Bassière-Nouvelle, près de Coudoul, danse le jour de la Saint-Jean
  • Le Roc doous mola-oudes près de Tulle, ou rocher des malades, effectue trois tours à midi le jeudi de la Mi-Carême
  • La Pierre qui vire de Bezancourt accomplit sa révolution tous les cent ans, comme le Grès qui va boire de l’Aisne

Même les noms de lieux conservent le souvenir de ces pierres dansantes :

  • Pierre qui danse près d’Auxerre
  • Le bloc calcaire de Cellefrouin
  • Le Roc qui danse à Sers
  • La grosse pierre du Champ Arnauld, qui change de position au chant du coq
  • Une pierre à Feugarolles reprend toujours sa position initiale, ses angles correspondant aux points cardinaux

5. Pierres qui vont boire

Dolmen du Rocher-Jacquau, Saint-Germain-en-Coglès, Ille-et-Vilaine

Certaines pierres, à l’instar des mégalithes, sont censées se déplacer pour se désaltérer dans les ruisseaux et rivières. Ces légendes, souvent liées aux fêtes et cycles naturels, témoignent de l’animisme attribué aux rochers. Chaque année, à Noël, au son des cloches de minuit :

  • La roche la plus élevée du dolmen de Rocher-Jacquau de Saint-Germain-en-Coglès descend pour boire au fond de la vallée, traversant l’espace avec une rapidité incroyable.
  • Au même moment, un bloc appelé le Gros’ rotch, entre Verviers et Renoupre, se désaltère dans la Vesdre.
  • La Pierre de Chasseloup en Vendée se roule dans les flots de la Crûme pendant cinq minutes.
  • Près de Fère-en-Tardenois, le Grès qui va boire projette une ombre démesurée qui descend jusqu’à l’Ourcq, donnant naissance à son nom. Certains récits expliquent que l’allongement de l’ombre aurait inspiré plusieurs légendes de pierres altérées.

Certaines roches, notamment des pierres amphiboliques, produisent une sonorité semblable à celle de l’airain lorsqu’on les frappe avec un métal ou un caillou. Parmi elles :

  • Les Pierres sonnantes dans une crique près du Guildo (Côtes-d’Armor)
  • Un bloc voisin de la chapelle de Saint-Gildas, utilisé par saint Gildas et saint Bieuzy pour appeler l’eau des gouttelettes tombant dans un bassin creusé dans le rocher

Ces légendes se mêlent parfois à des histoires tragiques et romantiques :

Ce sont les larmes de la dame du Paladin Roland, invisible et inconsolable, qui pleurera jusqu’au jour du jugement son bien-aimé, tué non loin de là en tentant de forcer son cheval à sauter d’un côté à l’autre du vallon.

6. Pierres fatidiques

Rivière en crue

Des rochers sont considérés comme des témoins du destin du monde : à Pleine-Fougères, la légende dit : « Quand la Roche-Biquet tombera, le monde finira. » La Pierre Dégouttante est également réputée pour annoncer le jugement dernier. Près de Villefranche (Haute-Garonne), les pierres de Naurouse ne cesseront de croître jusqu’au jour où leurs fentes se refermeront, signalant la fin du monde.

On croit que jeter des pierres dans les fissures ou enfoncer des pieux de fer peut empêcher les blocs de se rejoindre. Selon les anciens : en un siècle, les pierres de Naurouse se sont tellement rapprochées qu’un gros homme peut à peine passer entre elles, alors qu’un cavalier circulait aisément il y a cent ans.

Certaines pierres jouent un rôle protecteur, empêchant les inondations :

  • Sur un coteau dominant le village de Moutiers, une grosse roche retient les eaux : si elle était enlevée, la vallée du Loing, jusqu’aux maisons de Saint-Sauveur, serait submergée.
  • En Dordogne, un bloc au-dessus de la fontaine de Vendôme à Saint-Pardoux-la-rivière protège la ville des crues : arracher un simple noyer fit déjà monter l’eau à une hauteur prodigieuse.
  • Près de la source du Gouessant (Côtes-d’Armor), un gigantesque rocher empêche l’eau de jaillir et d’inonder le pays.

7. Pierres à inscriptions recelant des trésors

Château des Roches de Glenne, La Grande-Verrière (Saône-et-Loire), Photo Claude CHERMAIN

Un dicton béarnais évoque une somme, modeste mais précieuse, enfouie sous un rocher :

« Qui Pèyrédanha Ihebara. Cent esculz y troubara. »

La pierre ne s’ouvre que le dimanche des Rameaux, lorsque la procession entre dans l’église et que le prêtre chante l’Attolite portas. À ce moment précis, un grand serpent noir, gardien des trésors, sort du rocher et va boire à la Fontaine aux Fées.

Au sommet de La Roche du Jardon, pierre branlante de la commune de la Grande-Verrière, existe une pierre branlante dite la « Balle » en raison d’une forme qui rappelle celle du mannequin porté par les marchands colporteurs ambulants ; tout au pied dans une dépression, sort une petite source, dite la Fontaine des fées, et quelques pas plus loin une autre beaucoup plus belle qui ne jouit d’aucune considération. Ce rocher serait le coffre-fort de richesses immenses, comme le prétend ce dicton (plus de détail sur mondelégendaire) :

« La Roche du Jardon vaut Beaune et Dijon. »

À Langon (Ille-et-Vilaine), les Beillons de Fouesnard étaient réputés pour abriter des trésors : pour lire leur inscription, il fallait avoir pactisé avec le diable. À Bosquen (Côtes-d’Armor), une grosse pierre portait l’inscription : « Celui qui me tournera, gagnera. ». Ceux qui la tournaient y lisaient souvent : « Celui qui m’a tourné, n’a rien gagné ! ». Un homme plus audacieux brisa la pierre après l’avoir chargée dans sa charrette en proclamant : « Gagné ou pas, sorcière, vous allez venir chez moi ! ». La pierre, creuse, recélait de l’or.

Au XVIᵉ siècle, un père abbé de Vienne tenta de tourner une pierre inscrite : « Qui me virera grand trésor aura. » Mais au dos, il lut : « Virierje me veliens, parce que me doliens. ». En Languedoc, des chercheurs de trésors retournèrent un bloc et y lurent : « Vira mé vouliéi, qué d’aquel cousta me douliêi. ». À Boussac, les habitants tournèrent la plus grosse pierre, les jaumâtres ou jomâtres, et découvrirent l’inscription : « Torner mi volint Car lou couté mi dolint. » « Ils ont bien voulu me retourner, car le côté me faisait grand mal. »

À Guernesey, une pierre de Saint-André affichait : « Celui qui me tournera, son temps point ne perdra. »
Mais après l’effort, on lisait : « Tourner je voulais, car lassée j’étais. ». En Béarn, la pierre de Cassières portait : « Hurous sèra qui-m birera. » Un géant finit par la tourner et y découvrit : « Ja, b’at disi, qué bira qué-m bouli. » « Oui, je le disais que tourner je me voulais. »

Certaines pierres se ouvrent rarement, révélant des cavités remplies d’or et d’argent :

  • Le rocher du fond de la Cave aux bœufs (Sarthe) s’ouvrait à Noël pendant les douze coups de minuit.
  • La pierre de la Ma-Véria, à l’extrémité du lac d’Annecy, ne cédera son trésor qu’à une jeune fille vertueuse.
  • Dans les Deux-Sèvres, au milieu des rochers de quartz blanc de Pyrome, des farfadets gardent des tas d’or sous un énorme bloc qui se soulève à minuit la veille de Noël, mais seuls ceux ayant renoncé à leur part de paradis peuvent y accéder.
  • Près de Montpellier, le roc de substantion s’ouvre également cette nuit-là.

À Saint-Mayeux (Côtes-d’Armor), une sorcière est censée gravir les rochers en forme d’escalier pour y entasser ses richesses au moment où minuit sonne.

En 1829, une quantité de monnaies fut découverte près d’une grosse pierre à empreintes dans la baie de Pleinmont. Certains habitants, persuadés que le gros du trésor se trouvait sous le rocher, décidèrent de braver le danger qui menace ceux qui dérangent les pierres placées par les fées. Ils travaillèrent toute la matinée pour creuser et tenter de renverser la pierre. À midi, ils cessèrent leur besogne, et lorsqu’ils revinrent une heure plus tard, la pierre était aussi fermement fixée que jamais, résistant à tous leurs efforts.

Bien que certaines pierres abritent des personnages enterrés à proximité ou dessous, il est rare qu’elles soient considérées comme des tombaux officiels. Selon la tradition, une reine aurait son tombeau sous l’énorme bloc naturel appelé le Gros Chillon à Luzé.

8. Enfants qui sortent des pierres

Pierre de Kerlinkin, vue de profil

Dans l’Est de la France, et surtout dans les Vosges, certains rochers jouent un rôle symbolique dans les explications populaires de la naissance.

Près de la fontaine de Sainte-Sabine, réputée pour aider les filles à trouver un mari, s’élève la pierre de Kerlinkin, un monolithe d’environ cinq mètres. Les pèlerins la visitent régulièrement, et aux enfants qui demandent comment ils sont venus au monde, on répond souvent qu’ils sont sortis de cette pierre. Pour rendre la légende plus concrète, on les conduit parfois à la pierre pour leur montrer la “porte” sans serrure ni gonds, qui se serait ouverte une seule fois, à minuit, pour laisser passer les enfants.

  • Non loin de Remiremont, une autre pierre servait au même récit.
  • À l’Ormont, les enfants étaient censés venir du Château des Fées, un amas rocheux près de Saint-Dié.
  • À Senones, du Rocher mère Henri.
  • À Belfort, du Rocher de la Miotte, d’où le nom local « Enfants de la Miotte ».

Dans une région suisse de langue allemande, voisine de la frontière française :

  • Un bloc erratique servait à cacher les nouveau-nés.
  • La sage-femme devait faire trois fois le tour du bloc en sifflant, de nuit. Si elle réussissait sans interruption, l’enfant était un garçon ; sinon, c’était une fille.
  • Une autre version exigeait qu’elle monte sur le bloc, glisse à nu, puis frappe trois fois. Après ce rituel, des mains invisibles lui tendaient l’enfant.

Références :

Croyances, mythes et légendes des pays de France, Paul Sébillot

Contes d’une grand’mère, George Sand

Légende du Rocher du Jardon, article du Monde légendaire


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