Rochers lancés ou déposés : les palets de Gargantua, la malice des Jetins, la malignité du Diable et l’œuvre des saints

Pierre de Gargantua, Rieupeyroux (Aveyron)

1. Les palets de Gargantua et leurs légendes

Palet de Gargantua, Charnizay (Indre-et-Loire)

Certains blocs naturels à la forme plate et arrondie intriguent. Leur apparence évoque, presque instinctivement, de gigantesques projectiles abandonnés après des jeux titanesques. Ces pierres portent bien souvent le nom du plus célèbre des géants français : Gargantua. Connus sous l’appellation de Palets de Gargantua, ces rochers sont visibles dans de nombreuses régions, parfois sans qu’aucune légende ne soit explicitement racontée, tant leur présence semble aller de soi dans l’imaginaire populaire.

On montre ainsi des Palets de Gargantua :

  • à Luynes (Indre-et-Loire), où une pierre plus petite lui aurait servi de bouchon,
  • aux Garrigues de Clansayes dans la Drôme,
  • à Ymeray (Eure-et-Loir),
  • au camp de Sathonay, près de Divonne-Arbères, dans le pays de Gex.

Du haut du mont Ceindre, Gargantua jouait au palet lorsqu’il lança jusque dans la plaine dauphinoise la Pierre fite, près de Vaux-en-Velin. Un autre jour, il saisit un bloc erratique sur l’une des collines entre lesquelles coule le Furans, près d’Arbignieu (Ain), et le projeta jusqu’à Thoys, où la pierre est encore appelée la Boule de Gargantua.

Depuis le sommet du mont d’Alaze (Saône-et-Loire), Gargantua s’acharnait contre le château de Cruzilles. Un premier rocher n’atteignit pas sa cible. Un second tomba seulement un peu plus près. Une troisième tentative ne fut guère plus concluante. Ces projectiles, désormais connus sous le nom de Pierres de Gargantua, sont encore visibles le long d’un chemin voisin du château, témoins silencieux de ces exploits légendaires.

Lorsqu’il passa par la Bretagne, en revenant de Paris, Gargantua fut chaleureusement accueilli par les Léonards, tandis que les Cornouaillais ne lui offrirent que des crêpes et de la bouillie.À cette époque, le Léon était encombré de montagnes qui gênaient les habitants. Indigné par le manque de courtoisie des Kernévotes, Gargantua profita d’une partie de palet pour leur jeter toutes les pierres qui couvraient le sud du pays de Léon, les éparpillant de Plougastel jusqu’à Huelgoat. Selon une autre légende, si la côte nord de Plougastel est hérissée de rochers étranges, brisés et amoncelés, c’est qu’après un repas indigeste, Gargantua eut mal au cœur et les vomit.

Les exploits du géant ne s’arrêtent pas là :

  • En Ille-et-Vilaine, pour se défendre d’une meute de chiens qui le poursuivaient, il lança les roches de Perrot, aujourd’hui visibles au bord d’un ravin près de Gahard.
  • À Sallanches (Haute-Savoie), Gargantua envoya d’un coup de pied un rocher plat, en forme de galette, encore collé à la montagne.

2. Nains discoboles

Un Jetin, dessin de Folklore Dracques

Les géants ne sont pas les seuls à avoir laissé leur empreinte légendaire sur les paysages. Dans certaines traditions populaires, ce sont au contraire des êtres de très petite taille, mais dotés d’une force prodigieuse, qui expliquent la présence de blocs rocheux disséminés dans les champs.

Sur les bords de la Rance, on évoque les Jetins, des nains minuscules capables d’exploits étonnants. Selon la tradition, ils se seraient amusés à jeter de grosses pierres dans les champs, expliquant ainsi la présence de ces rochers isolés dans le paysage. On prétend même que leur nom provient directement de cette activité : Jetins, dérivé du verbe jeter, rappellerait leur passe-temps favori et leur force hors du commun, disproportionnée par rapport à leur taille.

En Basse-Bretagne, d’autres créatures légendaires apparaissent dans des récits similaires : les Courils.
Eux aussi auraient joué au palet, non pas avec de simples galets, mais avec d’énormes rochers, projetés à travers champs comme de simples jouets.

3. Le diable lançant des pierres

La Vierge Marie arrêtant le rocher lancé par le Diable, gravure de la légende d’Aubune

Le diable apparaît comme un bâtisseur, un destructeur ou un défiant… mais bien souvent aussi comme la victime de sa propre présomption. À travers la France, de nombreux blocs rocheux isolés sont ainsi expliqués par ses échecs, ses colères ou ses accidents, parfois sous l’intervention directe de la Vierge ou de saints protecteurs.

Les deux pierres d’Alban (Tarn) seraient le résultat d’un défi lancé par le diable à la Vierge. Chacun projeta une pierre, mais celle de la Vierge distança de beaucoup celle du démon, marquant ainsi sa défaite.

Dans le Vaucluse, la Pierre du Diable est un rocher situé sur la crête de la montagne dominant Notre-Dame d’Aubune. Furieux de voir l’église s’achever, Satan voulut l’écraser sous cette masse. Mais la Vierge l’arrêta juste au moment où la pierre allait tomber, la laissant figée à cet endroit.

Près de Montsurs (Sarthe), des pierres plates portent le nom évocateur de Palets du Diable, rappelant ses jeux dangereux et ses lancers démesurés. Dans les Ardennes, une autre légende raconte que le diable arracha un jour deux énormes quartiers de roc à la montagne et les lança contre Roland, en lui criant : « Sauve-toi, Roland ! » Mais Roland ne recula pas d’une semelle, et les deux rocs d’Auchamps vinrent s’encastrer à ses pieds.

Certains blocs colossaux sont attribués à des personnages ayant surestimé leurs forces ou subi un contretemps. Un rocher en forme de tour, appelé Pierra Metta, domine une longue cime en face des Grands Plans. Selon les traditions savoisiennes, il aurait été transporté par un géant nommé Gargantua. Épuisé par ce fardeau, il le déposa un instant, mais se révéla incapable de le soulever à nouveau.

Le plus souvent, c’est le diable lui-même qui est victime de ses entreprises. Lorsqu’il construisait le pont d’Orthez, il laissa tomber près de Villenave une pierre gigantesque appelée Peyradanda. Lorsqu’il tenta de la reprendre, une force plus puissante que la sienne l’en empêcha. Une autre fois, il s’était engagé à transporter, entre messe et vêpres, une énorme roche de granit jusqu’à Saint-Léger-Vauban (Yonne). Il marcha en hâte, la pierre sur le dos, mais arrivé à l’endroit où l’on en voit encore les vestiges, il entendit sonner les vêpres. Il abandonna aussitôt la roche et s’enfuit.

À Saint-Martin-du-Puy (Nièvre), le Faix du diable se compose de trois blocs de granit. Il les avait apportés pour fermer, pendant la messe, les trois portes de l’église : le plus gros sur sa tête, les deux autres sous ses bras. Mais à un demi-kilomètre du bourg, voyant les paroissiens sortir, il abandonna son fardeau, dépité. Un jour encore, alors qu’il transportait des pierres au sommet du mont des Eguillettes (Rhône), saint Martin se moqua de lui, affirmant qu’elles n’étaient guère grosses. Piqué au vif, Satan prit dans la vallée un énorme rocher et entreprit l’ascension. Presque arrivé au sommet, il fit un faux pas et laissa tomber sa charge.

Enfin, la présence de nombreux blocs de poudingue épars dans la vallée du Hoyoux et sur les coteaux serait due à une chaussée que le diable avait construite pour submerger le château de Roiseux. Son œuvre resta inachevée : le coq, réveillé par un caillou lancé contre la porte de la forteresse par le sire de Roiseux revenant de pèlerinage, chanta avant l’heure, forçant le diable à abandonner son entreprise.

4. Personnages qui sont forcés de les abandonner ou les laissent tomber

La Pierre Saint-Martin, montagnes des Eguillettes, Rhône

Nombreux sont les personnages surnaturels — saints, fées, géants ou démons — qui transportent des pierres colossales… mais qui, pour diverses raisons, sont contraints de les abandonner en chemin ou de les laisser choir. Ces récits expliquent la présence de blocs erratiques et de rochers monumentaux disséminés dans les paysages.

En Savoie, un bloc erratique situé près du château de Boisy serait tombé à cet endroit précis lors d’un duel symbolique. Le diable, qui joutait avec saint Martin, voulut lancer la pierre sur la cure de Nernier. Mais un signe de croix tracé par saint Martin le paralysa, l’obligeant à laisser tomber son projectile.

Plusieurs blocs des environs de Semur (Côte-d’Or) seraient tombés du tablier de sainte Christine, dont l’attache se rompit. Une mésaventure que la tradition considère comme fréquente chez les fées bâtisseuses de monuments préhistoriques. De même, Mélusine, surprise par le jour, laissa tomber les pierres qu’elle transportait pour les murs du château Salbar :

  • une grosse pierre, qu’elle portait dans sa dorne, s’abattit dans la plaine du Champ-Arnauld,
  • deux plus petites, tenues sous ses bras, glissèrent à quelques centaines de mètres.

Certains rochers remarquables par leur taille sont attribués à des personnages chrétiens ou païens.
À Vauxrenard (Rhône), la Pierre de saint Martin aurait été amenée par Jésus-Christ, sur un char attelé de deux veaux. Dans une vallée près du village de Pierre-Folle en Janaillat, des blocs amoncelés sur une grande surface auraient été transportés par la Sainte Vierge. À Monterfil (Ille-et-Vilaine), la Grosse Roche et ses voisines furent déposées par deux fées, qui les portaient de loin en les soutenant dans leurs devantières. Un énorme bloc de granit, aujourd’hui objet d’un pèlerinage, fut placé dans le bois de la Grisière par saint Maurice, dont il porte le nom.

Le diable, dans un rare élan de gratitude, transporta sur le territoire de Plougastel les rochers qui se trouvaient autrefois dans le Léon, afin d’obliger une pauvre veuve qui lui avait offert l’hospitalité. Deux légendes basques racontent que les Lamignac, pour se venger des paysans, couvrirent leurs champs de blocs énormes, à l’image de Gargantua se vengeant des Cornouaillais.

Près de la rivière du Chéran, une plaine est jonchée d’innombrables petites pierres que les laboureurs n’ont jamais pu éliminer. Ils disent que ce sont les os d’une fée, morte au château de Bramafan et enterrée non loin, qui se transforment continuellement en pierre.

Dans plusieurs régions incultes, la profusion de blocs gigantesques est attribuée à Gargantua, qui les aurait retirés de ses souliers ou de ses sabots. C’est ainsi que l’on explique les nombreuses pierres de la lande de Cojou en Saint-Just et de celle du Haut-Brambien à Pluherlin, dans le Morbihan français. D’autres blocs isolés auraient la même origine :

  • le Gravier de Gargantua, dans une plaine entre Dourdan et Arpajon,
  • un rocher très élevé au centre de la petite ville de Pierrelate.

Dans le bois de Jaunais en Avessac, une masse énorme serait un grain de sable retiré de sa chaussure par le Juif errant. La Pierre à Morand, à Pourtoué-sur-Ayze, serait un débris calcaire porté sur les épaules par le géant Morand.

Quelques années avant le milieu du XIXe siècle, on montrait à Saint-Pierre-du-Champ une dalle gigantesque dressée, appelée La tsadaïre de la Damma, apportée par des esprits invisibles. Les nuits d’hiver, lorsque les voyageurs perdaient leur chemin et risquaient d’être engloutis par la neige, une femme vêtue de blanc venait s’asseoir sur la dalle. Elle chantait en s’accompagnant d’une harpe. Sa voix, s’élevant par intervalles, dominait celle de la Loire et faisait entendre, au-delà du fleuve, un cri de mortel désespoir.

5. La couleur des rochers expliquée

Fontaine Saint-Julien, Brioude (Haute-Loire)

La couleur singulière des rochers n’est jamais laissée au hasard. Les récits du littoral expliquent souvent les teintes particulières des falaises maritimes, tandis que l’intérieur des terres ne compte que quelques légendes explicatives, plus rares mais tout aussi évocatrices. Ces histoires associent la pierre à des événements sacrés, à des gestes de saints ou à des manifestations divines, transformant la roche en support de mémoire.

À Brioude, des taches rouges visibles sur l’une des pierres d’une fontaine sont interprétées comme les gouttes du sang de saint Julien. La légende raconte qu’il fut décapité en ce lieu, et que son sang marqua durablement la pierre. Près de Moncontour de Bretagne, une marque blanche sur un rocher est attribuée à une goutte du lait de la Vierge. Cette trace claire, contrastant avec la pierre environnante, est ainsi devenue un signe de protection et de sacralité dans la tradition locale.

À Saint-James, un polissoir connu sous le nom de Pierre de saint Benoît présente des veines roses. Certains paysans y voient les veines du saint, qui aurait été pétrifié en cet endroit, laissant dans la roche la marque de son corps transformé. En Touraine, on montre encore les taches du sang de saint Martin sur une pierre, et l’on raconte précisément comment elles s’y seraient formées.

Alors qu’il gardait les bœufs d’un fermier près d’une fontaine appelée Fontaine Saint-Martin, sur la commune de La Chapelle-Blanche, saint Martin fut pris à partie par des charpentiers venus de Ciran, qui cherchèrent querelle. Le saint les poursuivit jusque chez eux, mais les charpentiers, armés de lattes, le repoussèrent à leur tour et le maltraitèrent si violemment qu’il dut s’arrêter à la fontaine pour y laver ses plaies. Le sang qu’il y répandit aurait alors marqué la pierre pour toujours.


Références :

Croyances, mythes et légendes des pays de France, Paul Sébillot


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