Forêts dans les contes : quelles sont leur place et leur rôle dans les histoires ?

1. Ogres et cyclopes



Dans les contes populaires français, les forêts constituent l’un des décors privilégiés des aventures merveilleuses, inquiétantes ou tragiques. Sous le « couvert » des arbres, prennent place nombre de récits mettant en scène des êtres redoutables — souvent anthropophages — qui rôdent dans l’ombre des futaies.
À l’image du célèbre Petit Poucet, bien des héros rustiques se retrouvent confrontés à la faim féroce des ogres, friands de chair fraîche. Cette thématique apparaît par exemple en Lorraine, vers le milieu du XVIIIᵉ siècle, dans l’Essai sur le patois du Ban de la Roche (Oberlin, Strasbourg, 1775).
Ce conte en patois, repris plus tard par Charles Deulin dans Les Contes de ma Mère l’Oye avant Perrault, suscite l’intérêt des linguistes et des folkloristes. Sa présence dans plusieurs régions atteste d’une diffusion ancienne — même si beaucoup de versions n’ont pas été collectées ailleurs qu’en Haute-Bretagne, faute d’avoir été jugées suffisamment distinctes des contes de Charles Perrault.
En Ille-et-Vilaine et dans les Côtes-d’Armor, on ajoute aux ogres traditionnels les Sarrasins, dont le nom local est synonyme d’ogre. Cette assimilation révèle un imaginaire ancien où l’étranger redouté, ancien ennemi de la France lors de leurs invasions du pays au VIIIe siècle, se confond avec la figure du géant anthropophage.
En Basse-Bretagne, un conte évoque trois géants et six géantes, tous avides de chair humaine, vivant au cœur de la forêt. Leur appétit démesuré sert de ressort dramatique à des aventures où l’astuce prime souvent sur la force.
La forêt abrite aussi des géants à l’allure singulière. Le Géant à Barbe d’or, personnage marquant de Picardie, y possède un palais imposant, dissimulé dans les profondeurs sylvestres.
Plus terrifiant encore, le géant cyclope, doté d’un œil unique au milieu du front, apparaît dans un conte des Côtes-d’Armor. Dans cette version locale, un jeune homme parvient à lui crever l’œil d’un coup de pistolet, triomphant ainsi de la créature monstrueuse comme Ulysse face au Cyclope homérique.
Dans les récits du Pays basque, le Tartaro — parfois appelé Tartare — apparaît comme un géant velu, immense et doté d’un seul œil au milieu du front. Il enlève les petits enfants imprudents ou les voyageurs égarés qui viennent lui demander refuge… avant de les dévorer. Cependant, certaines victimes parviennent à lui crever son œil, grâce à des stratagèmes rappelant ceux de l’ingénieux Ulysse face au cyclope de l’Odyssée. On retrouve là un écho mythologique universel.
Une autre créature basque, le Basa-Jaun — littéralement « seigneur sauvage » — partage une apparence et des aventures similaires. Dans un des récits, un Basa-Jaun enlève une jeune fille et l’emporte dans son château caché au milieu de la forêt.
Dans une version alsacienne du Petit Poucet, une vieille sorcière vivant dans les bois attire les enfants dans une maisonnette de pâte, dont le toit est recouvert… d’omelettes. Cette construction appétissante sert de piège aux imprudents, que la sorcière capture pour les manger. Ce motif rappelle fortement la tradition germanique des maisons comestibles, popularisée par le conte de Hansel et Gretel.
Les grandes forêts forment également le cadre privilégié des monstres les plus spectaculaires du folklore. Les conteurs y placent notamment :
2. Similaires de Petit Poucet

Le motif des enfants abandonnés au cœur de la forêt est l’un des plus anciens et des plus répandus du folklore européen. En France, de nombreuses versions rappellent directement le thème du Petit Poucet, tout en lui apportant des nuances selon les régions et les conteurs.
Dans beaucoup de récits similaires à celui de Poucet, des parents conduisent leurs enfants dans les bois pour les y perdre volontairement. Parfois, ce n’est pas un garçon mais une jeune fille qu’on abandonne : parce qu’elle est plus belle que sa sœur, ou parce que sa marâtre jalouse souhaite se débarrasser d’elle. On retrouve aussi un motif emprunté à la légende de Geneviève de Brabant : des hommes chargés de tuer une fille ou une femme et de rapporter son cœur à celui qui les a envoyés, substituent finalement un cœur d’animal, épargnant ainsi leur victime. Un thème qui mêle trahison, ruse et morale ambiguë.
Nombre de ces personnages, errant dans les profondeurs des bois, grimpent sur un arbre pour tenter d’apercevoir un signe, une ancre d’espoir. Souvent, ils distinguent une lumière lointaine à travers les branches. Ce phare nocturne les mène alors — comme la Perle et ses frères, ainsi que plusieurs autres “similaires” de Poucet — à la maison d’un ogre, où débute une nouvelle série d’épreuves.
Mais tous n’ont pas la même malchance : certains contes optent pour une issue plus féérique que terrifiante.
3. Le roi égaré à la chasse

Un motif récurrent des contes français met en scène un roi égaré dans la forêt, une situation rendue célèbre par la pièce de Collé, La Partie de chasse de Henri IV. Ce thème a été repris dans différentes régions, parfois attribué à des monarques variés. Ces récits concernent généralement des rois très attachés à leurs chasses, connus pour édicter des peines sévères contre ceux qui osent enfreindre leurs règles.
En Haute-Bretagne, le roi surnommé Petite Baguette, ou roi Grand Nez, reçoit l’hospitalité d’un sabotier. Celui-ci lui sert un lièvre et le met en garde : « ne pas le dénoncer ». L’épisode souligne la discrétion et la loyauté des gens simples face à l’autorité.
En Gascogne, un charbonnier offre à Henri IV une hure de sanglier, lui recommandant également de ne rien révéler au roi Grand Nez. Le récit met en avant la ruse et la bienveillance des habitants face au pouvoir royal.
Dans l’Ariège, la rencontre est moins dramatique mais tout aussi significative. Le roi, affamé, reçoit un déjeuner d’un charbonnier qui lui raconte les misères du peuple, notamment le poids excessif de l’impôt. Cette variante met l’accent sur la proximité du monarque avec les souffrances populaires, un élément moral et social des contes.
4. Les châteaux dangereux

Les aventuriers se retrouvent parfois face à des châteaux isolés, nichés au cœur d’épaisses forêts. Bien qu’ils semblent entiers et en bon état, ces châteaux paraissent souvent inhabités, et recèlent des dangers insoupçonnés.
À certaines heures, un nain à la force prodigieuse peut surgir, et les visiteurs ont beaucoup de mal à lui résister. D’autres châteaux, dont les tables semblent préparées pour un repas invisible, sont hantés à minuit par des diables, gardiens d’une princesse métamorphosée. Ces récits créent une atmosphère de suspense et de danger qui caractérise les forêts dans le folklore.
Certains châteaux se signalent de loin par une lumière éblouissante au milieu des arbres. Les légendes racontent qu’aucun visiteur n’en est revenu, car une vieille femme qui en a la garde transforme les imprudents en statues. Dans une version basque, le château est encore plus mystérieux : il n’apparaît que la nuit, et lorsque le jour se lève, il disparaît pour laisser place à une caverne où se tient un dragon, symbole ultime du danger et de l’épreuve.
5. Épreuves en rapport avec la forêt imposées aux héros

La forêt n’est pas seulement un lieu de passage, mais un véritable terrain d’épreuves pour les héros. Elle teste leur courage, leur ingéniosité et leur capacité à respecter des instructions souvent mystérieuses. Dans le conte éponyme, le Taureau bleu (p.15-22) transporte une une jeune fille anonyme persécutée par sa belle-mère. Avant de traverser trois bois, il la met en garde :
Ces feuilles produisent un son particulier lorsqu’on les touche, et ce son est capable d’éveiller des bêtes féroces ou venimeuses. Ainsi, le respect des consignes devient vital pour survivre à la forêt. Lorsque le héros tente d’échapper à son hôte, il monte souvent un cheval doué de parole, qui le conseille dans sa fuite. Au cours de celle-ci, il jette à terre un objet de l’écurie — une éponge ou une étrille — et, à l’endroit où il tombe, une grande forêt surgit immédiatement.
« Héros et épreuves dans les forêts légendaires : taureau bleu, feuilles magiques et forêts surgissant de la magie. Découvrez les contes français fantastiques.«
6. Ermites et voleurs

Pierre Le Gouvello, seigneur de Kériolet.
En Basse-Bretagne, la forêt sert de refuge aux ermites, qui y vivent dans des cabanes primitives, menant une existence de pénitence. Malgré leur apparence austère, ces ermites sont souvent dotés d’une grande puissance, et certains présentent des caractéristiques surnaturelles. Cette tradition se retrouve également en Berry, attestant d’une diffusion assez large de ce motif.
Le souvenir des voleurs qui occupaient les bois les plus reculés s’est conservé dans le folklore. Bien que ces récits soient moins merveilleux que ceux mettant en scène des créatures fantastiques, ils illustrent la peur et le danger dans les forêts. Tout comme les maquis corses, certaines landes françaises ont servi de refuges aux proscrits et aux brigands. Ces espaces isolés et difficiles d’accès offraient un abri idéal pour ceux qui fuyaient la justice. Si la mémoire populaire a peu conservé de récits précis sur leurs exploits, une légende persiste dans la vaste lande de Lanvaux, dans le Morbihan, célèbre au début du XVIIᵉ siècle pour abriter des voleurs notoires. Selon cette tradition encore vivace, Pierre de Kériolet, célèbre pour ses méfaits avant de se tourner vers la pénitence et d’être sanctifié, se mêlait aux brigands avec son ami Bonimichel.
Les voleurs résident souvent dans une maison ou un château abandonné, et peuvent égorger ceux qui viennent leur demander l’hospitalité, sauf si les visiteurs parviennent à leur échapper par ruse ou intelligence. Cependant, il existe des exceptions : certains voleurs se montrent compatissants envers les pauvres, introduisant un contraste moral dans la tradition populaire.
De nombreux récits évoquent des êtres enchantés, souvent transformés en animaux, qui subissent leur pénitence dans les forêts. Parmi eux :
7. Êtres surnaturels
