Les forêts françaises portent une mémoire profonde. À côté des légendes de revenants pénitents — qui se manifestent par des bruits d’instruments ou des cris de vénerie — se racontent d’autres histoires : celles d’anciens gardes forestiers, de seigneurs jaloux de leurs terres, et de silhouettes venues réclamer justice au cœur de la nuit.
Certains seigneurs, passionnés de chasse ou protecteurs farouches de leurs arbres, ne semblent jamais avoir vraiment quitté leur forêt. C’est le cas du marquis Alphonse Alexandre de BOITOUZET d’ORMENANS, connu de son vivant pour parcourir chaque jour ses bois. On raconte qu’après sa mort, il poursuivait encore sa surveillance. À minuit, il apparaissait assis sur un tertre dominant le village, observant les mouvements des habitantes qui allaient chercher du bois ou emporter les fagots confectionnés en secret. Son regard terrible et son doigt levé suffisaient, dit-on, à les pétrifier de peur.
Les histoires de gardes-chasses revenant accomplir leur devoir sont nombreuses, en particulier dans le Morvan.
Dans une forêt de la région, un garde-chasse assassiné par un braconnier reviendrait chaque année, à la date du crime, effectuer sa ronde. Cette nuit-là, aucun braconnier n’ose s’aventurer en forêt.
Dans la forêt de Charnouveau, un autre garde, tué puis enterré au pied d’un chêne, se ferait entendre dans les nuits sans lune, appelant ses bœufs. Sa voix suffit à dissuader quiconque de s’approcher du secteur.
Dans le Bas du Mort-Bois, en Franche-Comté, un mystérieux capucin ne sortirait que la nuit, rôdant autour des maisons. Beaucoup pensent qu’il fut imaginé pour effrayer ceux qui abusaient jadis des droits de bois mort dont la forêt était grevée.
Le jour des Morts, après le coucher du soleil, une voix déchirerait encore les Grands Taillis de Montigny-aux-Amognes : « Rends-moi mon enfant ! » Les témoins affirment voir apparaître une femme sans tête, les bras tendus vers le passant. Il s’agirait de l’ombre d’une dame faussement accusée d’infidélité et décapitée par son mari, qui avait auparavant tué l’enfant qu’il croyait adultérin.
Dans la forêt de Breyva, près de Belfort, la prudence impose un rituel : toujours garder une pincée de sel dans sa poche. Sans cela, une force invisible attirerait le voyageur hors de son chemin pour le mener face au fantôme de la dame de Breyva, tenant une clé rougie entre les lèvres et l’invitant à la lui retirer… avec les siennes.
D’autres récits évoquent des scènes encore plus étranges.
Dans la forêt de Bonlieu, un grand seigneur ensanglanté apparaît parfois après le coucher du soleil. Une nuit, il aurait été attaqué et étranglé par des chats en plein sabbat.
Dans le bois de Caslou (Ille-et-Vilaine), on voit un prêtre errer à la recherche d’une hostie : l’esprit d’un chapelain tué par son propre seigneur au moment de la consécration.
Au bois des Parcs, commune de Sainte-Laure, l’ombre d’un prêtre tenant son bréviaire a été aperçue jusque dans les temps récents, victime jadis d’odieuses violences.
2. Les Templiers et leurs victimes
Écu frappé de la croix des Templiers
Parmi les récits les plus sombres liés aux ordres religieux militaires, celui des Templiers hante encore les bois de Beaucourt. Ici, les revenants ne se contentent pas de murmures discrets : ils reviennent chaque nuit dans un vacarme terrifiant, condamnés à une pénitence éternelle.
Selon la tradition locale, on entend dans les bois de Beaucourt les longs gémissements et les cris confus des chevaliers à la Croix Rouge, condamnés à revenir sur les lieux jusqu’à la fin des temps. Leurs plaintes se mêlent :
au bruit de pas furtifs,
aux branches brisées,
aux galops affolés,
et aux hurlements qui résonnent entre les arbres.
Pour les habitants, nul doute : ces manifestations rappellent la faute impardonnable commise autrefois par les Templiers.
Lorsque la lune brille dans son plein, le spectacle devient encore plus saisissant. On verrait alors surgir des milliers de fantômes, vêtus d’une longue robe rouge de sang. Ces silhouettes errantes semblent fuir dans une panique constante. Mais ce qui glace le plus le sang, ce sont celles qui les poursuivent : des jeunes filles en robes blanches, fantômes des victimes qui, autrefois, se seraient noyées de désespoir dans l’Hallue après avoir subi la violence des Templiers. Les spectres des jeunes filles traquent sans relâche ceux des chevaliers, perpétuant une chasse fantomatique qui se répète nuit après nuit.
3. Les cris assassinés
Les récits populaires évoquent des bois où les morts ne trouvent pas le repos. Cris, lamentations, bruits de chaînes…, etc. Voici quelques-uns des témoignages les plus marquants.
Depuis un meurtre commis au début de la Révolution dans les bois de la Perraudière, d’horribles cris semblent jaillir des sous-bois, surtout à la veille des grandes fêtes. Étrangement, lorsque la messe est dite une fois par semaine dans la chapelle du château, les clameurs cessent. Si l’on tarde à y célébrer l’office, elles reprennent de plus belle. Bien des témoins affirment avoir entendu le « Crieux » à la tombée de la nuit. À Etrépigny, on raconte que la demoiselle de la Garenne revenait chercher la nuit une pantoufle perdue dans le bois, poussant des cris affreux.
Les récits de revenants hurlants ne s’arrêtent pas là :
Dans le bois de l’Enfer, près de Guéret, on entend chaque nuit lamentations et bruits de chaînes.
Près de Gréolières, un esprit se manifeste par des cris de « Ah ! Ah ! », parfois suivis d’apparitions lugubres.
Dans le bois de Varengrou, un homme sans tête erre avec une bouteille à la bouche et s’en va en criant : « Hélas ! Hélas ! »
Dans le bois de Bredoulain, une âme errante répète sans fin : « L’as-tu ? ». On l’appelle le huyeux. Selon la légende, c’était un sacristain qui, accompagnant un soir son curé portant l’hostie, s’était écarté pour poursuivre un lièvre. Le prêtre lui avait crié : « L’as-tu ? » — et à cet instant, le sacristain disparut dans une lueur rouge, poussant un cri. Il répéterait depuis les mots du curé.
Dans le bois des Grands Noms, les plaintes et bruits effrayants redoublent surtout le samedi et la veille des grandes fêtes. On évite d’y entrer, même en plein jour lorsque le taillis est haut. Un paysan qui s’y aventura entendit soudain une voix formidable crier : « Où faut-il le mettre ? » Une autre, tout aussi puissante, répondit : « Mets-le où tu voudras ! » Dans le pays de Vaud, on racontait que ceux qui avaient lésé les ouvriers en exploitant les coupes revenaient hanter les forêts, poussant ce cri d’effort familier aux bûcherons soulevant des billons : « Yohouh ! »
Au carrefour de la forêt de Loudéac (Côtes-d’Armor), un chêne rosé passait pour être hanté. Un garçon du pays promit un jour à une servante une paire de beaux souliers si elle acceptait d’aller, à minuit, crier quelque chose sous le chêne. La jeune fille partit… mais ne revint jamais. Au matin, on trouva au pied de l’arbre sa coiffe tachée d’une goutte de sang et ses sabots. Depuis, on assure qu’on entend parfois du chêne une voix qui crie : « Rends-moi mes souliers ! » Une légende similaire se raconte dans le Puy-de-Dôme : une jeune fille, défiée de se rendre dans un endroit dangereux de la forêt de l’Arbre, disparut. Une statuette sur une croix en pierre, représentant une femme en prière, perpétue le souvenir de son aventure.
Aux environs de Pontarlier, on attribue à un esprit surnommé le Pleurant des bois des accents plaintifs que l’on prend tantôt pour les appels d’une personne en détresse dans un précipice, tantôt pour les lamentations d’une âme solitaire errant dans les profondeurs de la forêt.
4. Les Hucheurs
Le Hutzeran illustré par le peintre Eugène Burnand
Certaines créatures se signalent par leurs appels perçants, leurs cris mystérieux ou leurs jeux d’écho. On les appelle les « hucheurs », du verbe hucher, c’est-à-dire appeler à grands cris. Ces êtres, tantôt farceurs, tantôt dangereux, peuplent les forêts profondes de Suisse et de France, où leur souvenir reste vivace.
L’hutzeran, dont le nom patois vient de hutsi (hucher), est décrit comme un grand gaillard entièrement habillé de vert, se dissimulant dans l’épaisseur des bois. Sa voix, parfois claire et éclatante, parfois voilée, résonne dans les vallons, fait vibrer les échos et réveille les fées assoupies sous la futaie. On le dit :
couché sur la mousse,
ou perché au sommet des plus hauts sapins.
Chaque phénomène étrange semble lui être attribué : qu’une branche sèche tombe, qu’une farandole de feuilles brunes s’élève dans le vent, qu’une neige légère glisse de branche en branche, c’est encore lui. Conseil des anciens : dans les grands bois silencieux, chantez, sifflez ou appelez — mais jamais plus de deux fois. Au troisième cri, l’hutzeran accourt… et il n’est pas réputé pour sa douceur.
Dans les montagnes d’Aigle et d’Oron, sa mémoire s’est parfaitement conservée. À Panex, on raconte encore que ce génie susceptible pouvait aller jusqu’à saisir un voyageur, lui arracher un bras ou une jambe, que l’on retrouvait toutefois le lendemain… gentiment déposé devant sa porte. Cette créature n’est donc pas seulement bruyante : elle est aussi redoutablement capricieuse.
Sur la colline boisée de Beauregard, un ancien chemin — la Comme-du-Vau — était autrefois évité la nuit en raison des apparitions qu’on y voyait. Des voix terribles surgissaient du taillis, criant : « Comme-du-Vau, y seu ! » Ou encore : « Si tu n’avais ni pain, ni sau, dans lai Comme-du-Vau tu resteraus. » Le pain et le sel étaient considérés comme des protections indispensables contre les esprits malveillants. Ceux qui n’en portaient pas prenaient le risque de rester prisonniers des lieux.
Dans les bois de Warnecourt, on évoque une autre figure : un farfadet vêtu tout de rouge, dansant la nuit en chantant « Ah ! oh ! », modulé sur les notes la – fa – ré. On l’avait surnommé le bauieux du bois de Prix. Un esprit plus joueur que dangereux, mais tout aussi mystérieux.
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