Les fées et les dames sylvestres : de la bienfaitrice Mélusine aux terribles Dames blanches et vertes
La fée Mélusine, illustration de Folklore Dracques
1. Les fées au Moyen-Âge
La fée Mélusine et le chevalier Raimondin sur la Fontaine de la Soif
Au Moyen Âge, la croyance en l’existence des fées sylvestres était profondément ancrée dans l’imaginaire collectif. On affirmait qu’elles apparaissaient dans de nombreuses forêts, mais aucune n’était aussi célèbre que la forêt de Brocéliande, haut lieu de la magie et des enchantements. Le poète normand Robert Wace lui-même s’y rendit, convaincu d’y apercevoir ces êtres surnaturels, comme il l’écrit :
« Là solt l’en li fées véir, / Se li Bretunz disent veir » (« Là, l’on pouvait voir les fées, si ce que disent les Bretons est vrai. »)
Ces créatures se manifestaient souvent à proximité des fontaines secrètes, nichées au cœur des bois. La plus célèbre d’entre elles, la fontaine de Barenton, passait pour être un lieu privilégié de leurs apparitions. Dans les récits médiévaux, c’est le point de rencontre où se mêlent mystère, magie et destin.
D’autres légendes racontent comment les fées attiraient les chevaliers en quête d’aventure. Mélusine, par exemple, séduit Raimondin en le conduisant à poursuivre un cerf près de la fontaine de la Soif, dans la forêt de Colombières en Poitou. Certaines fées vont même jusqu’à se métamorphoser : l’une d’elles conduit Graelent en chassant une biche jusqu’à une source où elle se baigne, tandis qu’une autre se change elle-même en biche, blessée sous cette forme par Gugemer. Autant de récits où l’amour, la magie et la nature s’entrelacent pour former quelques-unes des plus belles pages de la littérature merveilleuse du Moyen Âge. (voir légende)
Encore aujourd’hui, dans certaines régions forestières, on affirme que les fées n’ont jamais quitté leurs refuges. S’il est rare de trouver des êtres comparables aux dryades de l’Antiquité, quelques traditions perpétuent l’idée de fées liées directement aux arbres. Ainsi, à Rouge-Vie, douze fées des Vosges venaient autrefois participer aux veillées. À minuit, elles disparaissaient pour regagner leurs mystérieuses demeures, refusant d’être suivies. Un jeune homme tenta pourtant l’aventure : depuis le plateau de la montagne, il les vit se souhaiter bonne nuit avant d’entrer chacune dans un arbre. Sa curiosité lui coûta cher ; trois jours plus tard, en grimpant à un sapin, il fit une chute mortelle.
Dans d’autres récits, les fées semblent vivre littéralement dans le cœur des forêts. Les fées musiciennes de Cithers sortaient des arbres une fois la nuit tombée. Celles de la forêt de Grand-Mont avaient tissé leur salon au milieu des branches enlacées, transformant les troncs massifs en sièges naturels. Quant aux fées des Roches de Thenay, on les voyait marcher la nuit du côté de la coupe de Grand-Perche, à une demi-lieue de leurs grottes. Elles avaient élu domicile dans les arbres les plus imposants, dont les branches, entrelacées, formaient des hamacs. Mais gare à celui qui osait lever la cognée sur le chêne ou le hêtre servant de fauteuil à une fée : selon la tradition, tout bûcheron téméraire mourait dans l’année.
2. Fées amoureuses des hommes
Dans les traditions populaires, de nombreuses gwerziou relatent l’apparition d’une fée à un seigneur venu chasser dans la forêt. La fée lui avoue qu’elle le cherche depuis longtemps et qu’à présent qu’elle l’a trouvé, il doit l’épouser. Si l’homme refuse, elle lui impose un ultimatum : rester sept ans cloué au lit ou mourir dans les trois jours. Dans une chanson de la Loire-Inférieure, c’est la Mort qui remplace la fée, et l’histoire devient encore plus saisissante :
« Le comte Redor s’en va chasser Dans la forêt de Guémené, En son chemin a rencontré La Mort qui lui a parlé : — Veux-tu mourir dès aujourd’hui Ou d’être sept ans à languir. »
En Gascogne, une autre tradition raconte l’histoire de deux frères jumeaux croisant deux fées dans un bois. Les fées proposent de les épouser dès le lendemain, à condition qu’ils ne mangent ni ne boivent jusque-là. L’un des jeunes hommes commet l’imprudence d’écraser sous sa dent un épi de blé : la fée le refuse immédiatement. L’autre devient l’époux de sa compagne, après lui avoir promis de ne jamais l’appeler « fée » ni « folle ». Au bout de sept ans, alors qu’elle fait couper du blé avant maturité pour éviter un orage, son mari oublie sa promesse et la traite de folle. Elle disparaît aussitôt, pour ne jamais revenir.
Si les fées amoureuses d’hommes étaient autrefois courantes dans les récits populaires, cette thématique semble avoir disparu des traditions récentes. Elles vivent désormais entre elles, sans former de “familles” comme dans d’autres légendes régionales ; on n’y voit même pas de féetauds, des fées mâles. Une exception toutefois : dans la forêt de Jailloux (Ain) vivaient de très vieilles fées appelées les Sauvageons. L’une d’elles avait un enfant qui courait sans cesse sur les sapins coupés par les bûcherons. Un jour, ils fabriquèrent de petits souliers rouges et les fixèrent sur un tronc. L’enfant y posa les pieds et se retrouva piégé. Silencieux et triste, il refusa de parler jusqu’à ce qu’on utilise un procédé connu en Bretagne : poser des coquilles d’œufs devant le feu. L’enfant, enfin, rompit son mutisme et déclara, selon Gabriel Vicaire:
« J’ai bien des jours et bien des ans, Jamais je n’ai vu tant de p’tits tupains blancs. »
3. Danses des fées sylvestres
Ronde de fées blanches
Au Moyen Âge, les fées des forêts occupaient une place importante dans l’imaginaire populaire. On racontait qu’elles apparaissaient au crépuscule, dans les clairières où elles avaient l’habitude de danser. Une légende poitevine, rédigée vers 1500 mais probablement bien plus ancienne, évoque ainsi trois jouvenceaux, fils du seigneur de Luzignan, qui traversaient une forêt de nuit. Ils y rencontrèrent trois jeunes fées de la cour de Mélusine, « belles, plaisantes et gracieuses à merveille ». Attirées par leur arrivée, elles invitèrent les jeunes hommes à partager quelques-unes des danses qu’elles exécutaient habituellement au « royaume de féerie ». Séduits, les jouvenceaux acceptèrent. Toute la nuit, ils dansèrent, sautèrent, se répondirent, se reposèrent, et jouèrent même à un « certain jeu dont les fées ne se lassent mie non plus que les femmes naturelles ». Surprises par le lever du jour, les fées annoncèrent qu’elles devaient retourner au royaume enchanté. Avant de disparaître, la plus ancienne leur accorda un don : « le premier souhait que chascun fera luy adviendra certainement », leur recommandant de ne rien désirer qui ne soit utile ou honorable. Plus jamais, dit-on, les jouvenceaux n’entendirent parler d’elles.
Ce goût pour la danse n’a pas disparu dans les traditions populaires. On montrait encore autrefois, près d’Orléans, un « arbre des Fées », nommé ainsi parce que les fées y dansaient à la pleine lune. En Picardie, un bois appelé Bacchan Sœurettes devait son nom à des fées — les Sœurettes — qui exécutaient chaque nuit des danses rappelant celles des bacchantes. À la fin de leurs réjouissances, elles s’envolaient en laissant une mystérieuse coupe d’or pour le propriétaire des lieux, bien que personne, jusqu’à aujourd’hui, ne l’ait jamais trouvée.
Plus au sud, en Beaujolais, les traditions évoquent encore les fayettes qui viennent danser dans les bois de Couroux. Ces récits, transmis de génération en génération, montrent combien l’image des fées demeure associée aux clairières nocturnes, à la musique invisible et aux rondes ensorcelantes. À travers les siècles, ces légendes forestières continuent de nourrir l’imaginaire, rappelant la présence fragile mais persistante de la féerie au cœur des paysages naturels.
4. Fées qui se moquent des hommes
Fées sous formes de feux follets
Les traditions locales rapportent que les fées aiment parfois se jouer des hommes, surtout au cœur des forêts. Dans la forêt de L’Isle-Adam, elles apparaissaient la nuit sous l’apparence de feux follets, appelés les Fays. Les témoins racontaient que, lorsqu’on s’en approchait, on distinguait nettement des silhouettes féminines. Vers 1850, un fermier affirma qu’à minuit, sa voiture fut encerclée par ces Fays dansant en rond. L’une d’elles saisit la bride de son cheval et l’entraîna sous le couvert, tournant sans fin jusqu’à l’aube. À la première lumière du jour, l’homme se retrouva complètement égaré.
Plus au sud, dans la forêt de Bruandeau, à la frontière du pays chartrain et du Berry, apparaissent les Figots— des feux follets qui se mêlent aux danses nocturnes des fées, réputées vivre au cœur même de la forêt. Dans le Jura bernois, la forêt de Montoie est, elle aussi, connue pour être hantée par des esprits ou par des fées qui égarent les voyageurs assez courageux pour s’approcher de leurs rondes. Encore aujourd’hui, nombreux sont ceux qui refusent de s’y aventurer seuls.
En Haute-Bretagne, les rares légendes sylvestres recueillies montrent également des fées qui aiment tester les humains. Dans la forêt de La Nouée, une dame vêtue de blanc apparut un jour à un homme occupé à faire des fagots. Se plaignant de sa pauvreté, il accepta lorsqu’elle lui proposa de remplir son petit pot de soupe d’or. En découvrant les pièces jaunes, la fée l’envoya chercher un récipient plus grand. Mais, à son retour, elle avait disparu : le pot ne contenait plus qu’un reste de soupe. Un rocher voisin porte depuis le nom de Pertus doré.
Une mésaventure semblable arriva dans la forêt de Loudéac, où des fées étendaient leur argent sur de grands draps blancs pour éprouver un passant.
5. Fées méchantes
« Laumė/La Bonne Sorcière », fées lituaniennes et zoomorphes se changeant notamment en chèvres sauvages, sculpture en bois de 1980 de Romas Venckus sur la Colline des Sorcières
Toutes les fées ne sont pas bienveillantes. En Normandie, la forêt d’Andaine abritait une fée protectrice, tandis que celle de La Ferté-Macé était dominée par la Grande Bique, redoutée pour ses multiples apparitions, parfois sous forme de chèvre. Située au carrefour des Six Sentiers, elle aimait égarer les voyageurs. Près de Clarens, dans un bois voisin du Four aux Fées, des silhouettes féminines blanches couraient après les passants.
Dans le bois de la Faye d’Épannes (Charente-maritime) – entre Surgères et Saint-Félix -, les fées installées près de deux dolmens tendaient des embuscades nocturnes. À Moulé de Fressines, des dames mystérieuses — fées sans rôle défini — se promenaient à la tombée du jour, au grand effroi des habitants. Dans la forêt de Rouvray, un vieux chêne attirait de nombreuses figures fantastiques, dont une dame qui semblait offrir une chaise aux voyageurs. Ceux qui s’y arrêtaient imprudemment étaient, dit-on, condamnés à mourir peu de temps après.
6. Dames blanches et Dames vertes
Une Dame blanche, dessin de Folklore Dracques
Une Dame verte
Les légendes médiévales françaises regorgent de récits fascinants sur les fées et esprits sylvestres. Parmi elles, les dames blanches et les dames vertes tiennent une place particulière. Ces créatures surnaturelles apparaissent souvent dans les forêts, surtout dans le Nord et l’Est de la France, et leurs gestes rappellent ceux des fées classiques. On raconte que dans le bois Boudier, à Montbarey, des dames blanches dansaient jusqu’à deux heures du matin, un flambeau à la main. Aux environs de Saint-Germain-en-Bresse, trois jeunes dames étaient vues danser sur les sentiers forestiers, victimes de la déloyauté d’un seigneur, mais libérées de leurs malheurs après la mort. Ces fées ne sont pas uniquement des esprits joueurs : elles accomplissent aussi des actes charitables. Par exemple, un enfant égaré dans le bois de Poligny fut retrouvé au bout de trois jours, assis sur une clairière, nourri par une belle dame blanche.
La bonté des dames blanches se manifeste aussi dans leur rôle de guide. Une bergère perdue dans le bois des Écorchats raconta qu’une dame blanche lui avait apporté à manger. En Bourgogne, ces dames guidaient les voyageurs perdus dans les ravins profonds et boisés, tenant leur main pour les conduire à bon port. À Saint-Georges-de-Rouelley, un spectre blanc apparaît aux promeneurs, parfois joyeux et chantant, parfois triste et pleurant. Dans les bois de la Fau, près de Dôle, certaines dames blanches semblaient porter des passions amoureuses et cherchaient la rencontre des voyageurs.
Les dames vertes, quant à elles, sont des esprits plus espiègles, parfois malveillants. Dans les Vosges, elles apparaissent au cœur des forêts, et en Franche-Comté, la Dame Verte de Relans et ses compagnes vêtues de tuniques vertes attirent parfois les promeneurs dans des lieux isolés. Si leur charme initial est envoûtant, il se transforme souvent en menace : elles deviennent des mégères impitoyables, riant, chantant et poursuivant leurs victimes. En Basse-Normandie, les Milloraines, femmes aux proportions gigantesques, surgissent des arbres avec fracas, surprenant les passants. Dans le département du Nord, on parle également des Femmes de mousse, des fées forestières qui apparaissent aux travailleurs des bois, rappelant que la forêt française reste un lieu mystérieux où l’on peut rencontrer magie, beauté et danger. (voir plus de détail)
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