La Montagne est-elle taillée par les géants ?

Les montagnes nourrissent l’imaginaire collectif. Massifs mystérieux, sommets aux formes étranges ou roches percées, elles ont donné naissance à d’innombrables récits transmis de génération en génération. Géants bâtisseurs, diable coléreux ou héros pétrifiés : chaque relief semble garder en mémoire une légende où l’humain tente d’expliquer l’inexplicable.
Partout dans les régions de France et d’Europe, ces récits folkloriques attribuent aux géants comme Gargantua, Roland ou Hok-Braz la création de collines, brèches ou chaînes entières. Une hotte renversée devient montagne, une dent arrachée prend la forme d’un pic solitaire, tandis qu’un coup d’épée fend la roche pour ouvrir un passage. D’autres histoires évoquent le diable, furieux, projetant ses outils contre les sommets corses, ou des illusions d’optique où la silhouette de Napoléon se dessine dans la neige éternelle du Mont-Blanc.
1. Son folklore et ses sources

Le folklore des montagnes, dans les pays francophones, n’a que rarement fait l’objet d’une véritable étude scientifique. Les récits que nous possédons proviennent surtout d’ouvrages littéraires, où l’élégance du style a souvent primé sur l’exactitude ethnographique. Les Légendes des Alpes vaudoises d’Alfred Cérésole en sont un bon exemple : l’auteur y rassemble des traditions locales, parfois issues de publications dispersées, parfois collectées par lui-même. Mais en cherchant à donner une forme agréable à son récit, il n’a pas toujours conservé l’authenticité de la tradition orale. Résultat : si le fond des histoires est crédible, il est difficile de distinguer ce qui appartient au vrai patrimoine populaire et ce qui relève d’un embellissement littéraire.
D’autres ouvrages présentent les mêmes limites, ce qui rend l’étude de ces traditions particulièrement complexe. Parmi toutes les enquêtes menées par la Revue des Traditions populaires, celle sur le folklore des montagnes est restée la moins fructueuse. En Suisse romande notamment, ce thème est peu présent, même dans les Archives suisses des traditions populaires. Toutefois, les récits qui y figurent peuvent être considérés comme fiables et servent de sources précieuses.
2. Les géants et les montagnes

Si le peuple explique rarement la formation des grands massifs, il attribue volontiers l’origine de certains sommets à des géants. Dans le Luxembourg belge, on raconte que des colosses vivant dans les entrailles de la terre se seraient battus avec une telle violence que la croûte terrestre se souleva. Les montagnes ne seraient rien d’autre que les cicatrices de ces luttes titanesques.
D’autres récits mettent en scène Gargantua. Lorsqu’il aurait creusé le lac Léman, il entassa les mottes et rochers du côté de la rive gauche. En voyant cette masse grandir, les habitants s’exclamaient : « Eh ! ça lève ! » – une origine légendaire du nom de la montagne du Salève. Plus au sud, en Beaujolais, les pierres que Gargantua aurait tirées du lit de la Saône formèrent le mont Brouilly.
La Bretagne conserve elle aussi de puissants récits. Le géant Hok-Braz aurait édifié, presque en jouant, la chaîne des Monts d’Arrée, de Saint-Cadou jusqu’à Berrien. Il y plaça même le mont Saint-Michel de Brasparts. Cet épisode fut publié pour la première fois en 1874 dans le Publicateur du Finistère, puis repris par Ernest Du Laurens de la Barre dans ses Nouveaux Fantômes bretons. Bien que fortement romancée, cette légende illustre la force poétique des mythes montagnards : les reliefs deviennent les témoins muets des jeux et des colères de géants.
3. Gargantua

Dans de nombreuses régions de France et de Suisse, les reliefs naturels sont attribués aux exploits – et aux maladresses – de Gargantua. On raconte qu’il avait projeté d’élever le Colombier de Gex à la hauteur du Mont-Blanc. Pour cela, il allait chercher des matériaux dans les Alpes, qu’il transportait dans une immense hotte. Mais un jour, l’une de ses bretelles céda : sa charge se renversa, formant la colline de Mussy.
Lorsqu’il creusait le val d’Illiez, Gargantua heurta du pied les roches de Saint-Triphon en voulant boire au Rhône. Il s’allongea dans la vallée en criant : « Eh ! monteh ! ». Sa hotte, renversée, laissa échapper la terre qui forma la colline de Montet. Selon les Genevois, ce nom viendrait de son exclamation. Furieux, il donna un coup de pied à sa hotte et dispersa le reste de la terre, donnant naissance à d’autres collines. La même aventure se répéta près de la Sarine, où le contenu de sa hotte forma la petite montagne du château d’Œx.
Gargantua n’a pas façonné que les Alpes et la Suisse romande. Dans le Beaujolais, la dent de Jamant et le mont de Roimont seraient issus des mêmes maladresses. Plus au nord, dans le Laonnais, il transportait de la terre dans sa hotte, mais trop chargé, il en laissa tomber une partie. Ce tas forma la colline sur laquelle est bâtie aujourd’hui la ville de Laon.
Dans une légende valaisanne, le rôle du géant est même remplacé par le diable : celui-ci, emportant la cloche de Sion dans une hotte, trébucha au sommet du mont Joux. Cloche, hotte et démon roulèrent jusqu’à Montigny, où ils formèrent le mont Catagne, dont la silhouette rappelle celle d’une hotte renversée.
La légende prête aussi à Gargantua une géographie beaucoup plus triviale. La boue de ses chaussures aurait créé une multitude de collines : Pinsonneau en Charente-Inférieure, un mamelon à Grignon, deux collines à Précy-sous-Thil (Côte-d’Or), deux buttes en Poitou, ou encore trois monticules isolés à Heuilley-Coton (Haute-Marne).
Et les récits deviennent encore plus pittoresques : en « fyantant et compissant », Gargantua aurait formé plusieurs reliefs célèbres, comme le pic d’Aiguilhe dans le Forez, le mont Gargan près de Nantes, son homonyme près de Rouen, le Pech d’Embrieu près de Saint-Céré, ou encore l’aiguille de Quaix, surnommée l’Étron de Gargantua. Une colline près de Carpentras, appelée l’Estron de Dzupiter, semble partager une origine tout aussi scatologique.
4. Les brèches et les géants

Certaines brèches spectaculaires visibles dans les massifs français sont attribuées non pas à l’érosion ou aux tremblements de terre, mais aux coups d’épée des héros légendaires. La plus célèbre est sans doute la Brèche de Roland, près de Gavarnie dans les Pyrénées. Selon la tradition, le neveu de Charlemagne aurait lui-même fendu la montagne d’un coup magistral.
Une autre légende raconte qu’un jour, vexé de n’avoir pas lancé sa pierre aussi loin qu’il l’espérait, Roland dégaina son épée et trancha la montagne de Beltchu, y laissant une cicatrice monumentale qui attire encore les regards.
Dans les Alpes, c’est encore Gargantua qui marque le paysage. En Savoie, près des Grands Plans, il aurait déplacé un énorme rocher pour ouvrir un passage. Le bloc arraché, toujours visible sur une montagne voisine, témoignerait de la force démesurée du géant.
Ce récit s’inscrit dans la longue série de légendes où Gargantua façonne les reliefs, tantôt en déposant de la terre, tantôt en arrachant des pierres, donnant aux montagnes leur forme si singulière.
Dans le Dauphiné, une autre histoire associe les brèches rocheuses aux géants. On raconte qu’un colosse entreprit de débarrasser la région d’un loup monstrueux, réputé dévorer hommes et bêtes. Mais lorsque l’animal surgit, gueule sanglante et crocs menaçants, le courage du géant vacilla. Plutôt que d’affronter la bête, il frappa de son épée le flanc d’une montagne et y ouvrit une large fente pour s’y réfugier. Ce passage, connu sous le nom de Saut du Loup, près de Sassenage, est encore montré comme la trace tangible de cette rencontre manquée entre la force humaine et la sauvagerie animale.
5. Le diable au Capu Tafunatu

Le Capu Tafunatu, en Corse, est célèbre pour son ouverture circulaire visible au lever du soleil. Ce trou, impressionnant et mystérieux, n’est pas expliqué par la géologie dans la tradition populaire, mais par une légende diabolique.
Selon le récit, le diable, furieux après avoir brisé sa charrue contre un rocher, lança son marteau avec une telle force qu’il traversa la montagne. Ainsi naquit le trou du Tafunatu, toujours visible aujourd’hui, rappel éternel de cette colère infernale.
Une autre version place la querelle à Campotile, sur le plateau supérieur. Le diable y labourait ses terres lorsqu’il fut interrompu par saint Martin, qui se moqua de ses sillons mal tracés. Piqué au vif, le diable jura qu’il « ferait un sillon si droit que même le saint ne pourrait le critiquer ». Il se mit au travail, mais ses bœufs indisciplinés compliquèrent la tâche. Enragé, il les piqua de sa fourche, et dans le chaos, le soc de sa charrue heurta un rocher et se brisa. De colère, le diable projeta l’outil dans les airs. La pièce métallique vola jusqu’au Capu Tafunatu, y perça une ouverture parfaite, avant de retomber dans la mer, du côté de Filosorma.
À travers ces récits, on retrouve un thème récurrent du folklore corse : le diable, malgré sa force et son arrogance, se heurte toujours à la foi chrétienne incarnée par les saints. Ici, le trou du Capu Tafunatu devient à la fois un monument naturel spectaculaire et une trace visible de cette lutte mythique entre le mal et le sacré.
6. Aspects anthropomorphes de certains


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