Esprits et morts-vivants de la nuit

Main de mort-vivant s’échappant de sa tombe

1. L’enlèvement des enfants

Enfants marchant la nuit

Même dans les maisons dites hantées, où reviennent parfois les morts ou rôdent les lutins, les dangers de la nuit restaient moins redoutés que ceux guettant ceux qui osaient sortir dehors une fois la terre enveloppée d’ombre. Pour certains, le risque commençait même avant que l’obscurité ne soit complète : le crépuscule était déjà un moment de menaces.

En Saintonge, on se gardait bien de laisser les enfants traîner à la brune, de peur que les sorcières ne les enlèvent pour les entraîner au sabbat. Dans le pays de Fougères, une règle persistait : les petits de moins de sept ans ne devaient pas s’aventurer seuls dehors après que l’Angelus avait sonné. Sur le littoral de la Haute-Bretagne, le danger prenait une autre forme : des lutins ou des animaux fantastiques pouvaient s’emparer des jeunes pêcheurs attardés sur les grèves. Ailleurs, dans les terres, on menaçait encore les enfants de la malice des esprits du crépuscule. Aujourd’hui, ces récits sont surtout utilisés pour effrayer les plus jeunes et les empêcher de s’éloigner du logis.

Mais à la tombée de la vraie nuit, les craintes devenaient bien plus sérieuses. Les hantises nocturnes étaient considérées comme réelles par de nombreux adultes. D’innombrables esprits peuplaient alors la campagne, certains allant jusqu’à revendiquer la nuit comme leur domaine réservé. Ils erraient sans relâche jusqu’au chant du coq, ce messager de l’aube, qui les rappelait dans leurs mystérieuses demeures.

2. Esprits de la nuit

Feux follets

Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, les ténèbres n’ont pas vraiment de « génie » unique qui leur soit associé dans la tradition populaire. Le mystérieux Maître de la Nuit n’apparaît que dans un conte gascon, où il est simplement décrit comme exerçant « un grand pouvoir entre le coucher du soleil et son lever ». Mais son rôle reste anecdotique et n’a jamais vraiment nourri l’imaginaire collectif.

Les fées, selon des légendes aujourd’hui presque effacées, apparaissaient parfois au crépuscule ou au clair de lune. Elles n’effrayaient guère les hommes, sauf si ceux-ci s’approchaient trop de leurs lieux de divertissement. Les lutins, en revanche, se manifestaient plus souvent. Sous forme de nains, de feux follets ou de quadrupèdes étranges, ils étaient réputés hanter les rivières, les forêts, les blocs rocheux et même les monuments mégalithiques. Pourtant, il existe une autre catégorie : des esprits de la nuit errants, sans résidence fixe, qui parcourent chemins et champs une fois la nuit tombée.

Les apparitions les plus craintes restaient celles du Diable, de la Mort ou des défunts. Une croyance largement répandue voulait que la terre leur appartienne dès que l’obscurité s’installait.
Certaines heures étaient jugées particulièrement propices : en Basse-Bretagne, les revenants se manifestaient surtout entre dix heures du soir et deux heures du matin. En Haute-Bretagne, cette même plage horaire était considérée comme le temps où le Diable régnait. Quant aux côtes bretonnes, son influence s’étendait de minuit à l’aube, moment redouté par les habitants.

3. Heures particulièrement dangereuses

Presque minuit

Le folklore européen attribue à minuit un pouvoir particulier. C’est « la grande heure », celle où les merveilles se dévoilent mais aussi où les épouvantements rôdent. En Bretagne, on croyait que les morts ouvraient les yeux à ce moment précis, tandis qu’ailleurs, c’était l’instant où l’on risquait le plus de croiser les puissances nocturnes.

Dans le Mentonnais, cependant, les mauvais esprits se montraient plus actifs encore pendant la demi-heure qui précède minuit. Cette heure magique avait aussi un pouvoir révélateur : on disait que la terre et la mer pouvaient alors s’écarter pour laisser apparaître des trésors enfouis ou des édifices engloutis.

En Gironde et en Beauce, la tradition voulait que les heures impaires, entre le crépuscule et l’aube, soient les plus dangereuses. En Basse-Bretagne, elles marquaient le moment où les lutins déchaînaient leur malice et où les mystérieuses lavandières de nuit sortaient accomplir leurs besognes surnaturelles.
Paradoxalement, ces mêmes heures permettaient de traverser les cimetières sans danger. Les morts eux-mêmes semblaient préférer certains jours de la semaine : en Picardie, on affirmait qu’ils revenaient surtout le samedi à minuit, tandis qu’en Haute-Bretagne, une nuit précise leur était réservée.

Les apparitions nocturnes n’avaient rien d’abstrait. Les défunts se montraient sous leur forme familière : visage, attitude et costume presque intacts. Ceux qui apparaissaient drapés dans un linceul étaient généralement morts depuis longtemps ou se révélaient à des inconnus. Rares étaient les revenants sous forme de squelette. Certains morts tourmentés sortaient de leur tombe pour expier leurs fautes. On pouvait les voir agenouillés sur des sépultures, groupés au pied des calvaires, ou même dansant des rondes macabres autour des croix de carrefour. Leur pénitence durait parfois des années, et si un vivant avait l’imprudence de les interrompre, ils étaient contraints de recommencer… se vengeant alors cruellement.

En Armorique, où ce folklore fut le mieux documenté, les revenants conservaient leurs passions d’antan : jalousie, colère, rancunes. Certains allaient jusqu’à effrayer ou nuire aux vivants, incapables de trouver la paix. On croyait même en Basse-Bretagne à l’existence de mauvais morts, âmes coupables dont seule une conjuration pouvait délivrer la communauté.

4. Morts qui crient ; les déplaceurs de bornes

Un deildegast, le déplaceur de bornes norvégien

Contrairement aux fantômes hostiles des légendes, certains revenants ne cherchent pas à effrayer les voyageurs de nuit. Bien au contraire, ils appellent à la compassion. Leur supplice consiste souvent à répéter, avec un accent d’angoisse, une même phrase ou une exclamation destinée à attirer l’attention des vivants. Ce n’est qu’en obtenant une réponse ou un geste approprié qu’ils peuvent enfin mettre un terme à leur errance.

Parmi ces âmes tourmentées figure une catégorie bien particulière : celle des déplaceurs de bornes. La tradition, relevée en Auvergne, en Basse-Bretagne ou encore dans les Côtes-d’Armor, affirme que celui qui a frauduleusement déplacé une pierre de délimitation est condamné à la porter sans fin – sur son épaule, dans ses bras ou sur sa tête – en cherchant en vain l’endroit exact où la replacer. Son cri déchirant, « Où la mettrai-je ? », résonne dans la nuit. La délivrance ne survient que lorsqu’un chrétien lui répond : « Mets-la où tu l’as prise. » Mais les conditions varient selon les régions : en Ille-et-Vilaine, seul le propriétaire lésé pouvait indiquer l’endroit exact, alors que dans les Côtes-d’Armor, la réponse devait être donnée la cent unième année…

Dans le Morbihan, on croyait que la borne devait être remise en place en présence d’un témoin, comme dans un véritable acte de bornage. Dans le Luxembourg belge, un revenant qui avait déplacé la limite d’un bois hurlait chaque nuit son désespoir. Les habitants mirent fin à sa peine en se rassemblant tous et en criant trois fois à l’unisson : « Mets-la où tu l’as prise ! » Dès lors, on ne l’entendit plus jamais. Ces légendes ajoutent parfois une touche visuelle saisissante : dans les Ardennes, la borne replacée apparaissait noircie et marquée de taches rouges, comme brûlée par les doigts enflammés du coupable. En Suisse romande, enfin, le déplaceur de bornes n’apparaissait pas sous forme humaine, mais comme une étrange lueur, un feu errant.

5. Âmes en peine

Dans le pays de Lannion, la tradition raconte qu’un esprit errant est en réalité l’âme d’un jeune homme perdu pour avoir trop aimé la danse, le jeu ou le cabaret. Invisible, il traverse la campagne en criant d’une voix déchirante : « Ma Momm ! ma Mère ! » Seule une prière récitée sur place, comme le De profundis, peut lui apporter le repos. Un autre revenant, condamné à répéter sans cesse « Sed libera nos a malo ! » (Délivrez-nous du mal !), ne trouvait la paix qu’au moment où une âme charitable osait répondre : « Amen ! » (François-Marie Luzel, Légendes chrétiennes, t. II, p. 339-340).

Dans les Vosges, les récits ne manquent pas non plus. Un revenant, bienveillant, avait pour habitude de remettre les voyageurs égarés sur le bon chemin. Il ne prononçait qu’un seul mot : « Kyrie ». Un jour, un passant lui lança : « Tu ferais bien de dire une fois Kyrie eleison. » Aussitôt, l’esprit disparut et ne revint jamais. Un autre fantôme vosgien, condamné à répéter le même mot, trouva enfin la délivrance grâce à un ivrogne. Ce dernier, chantant « Kyrie eleison » en passant, provoqua la libération de l’âme, qui déclara : « Depuis cent ans j’attendais cette bonne parole pour être délivré du Purgatoire. » (Léopold-François Sauvé, Folklore des Hautes-Vosges, p. 304-305).

Ces récits montrent que les âmes en peine ne sont pas toujours malveillantes. Leur errance est souvent liée à un manquement spirituel ou à une faute légère, et leur seul désir est de recevoir l’aide d’un vivant : une prière, une réponse, un mot sacré.

6. Enfants des limbes

Enfant des limbes, tableau

Selon une croyance encore vivace dans certaines régions du Centre de la France, les enfants morts sans baptême sortent chaque nuit des limbes. Ils reviennent sur terre, espérant qu’un vivant accepte de devenir leur parrain ou marraine et leur accorde enfin le baptême, seule clé pour entrer au Paradis.
Un récit du Puy-de-Dôme raconte qu’un vigneron, parti de bonne heure vers sa vigne, fut soudain entouré d’une multitude d’enfants vêtus de blanc, « encore plus petits que des nouveau-nés ». Ils criaient avec insistance : « Ce n’est pas ton parrain, c’est le mien ! » Comprenant leur détresse, l’homme prit de l’eau d’un ruisseau voisin et les aspergea en disant : « Je suis votre parrain à tous, mes enfants ! » Aussitôt, les petites âmes disparurent en criant : « Grand merci, parrain, grand merci ! » (Paul Sébillot, Littérature orale de l’Auvergne, p. 107-108).

Une autre version, rapportée en Limousin, raconte l’histoire d’un homme traversant un bois de châtaigniers par une nuit sans lune. Il entendit des voix plaintives au-dessus de sa tête : « C’est mon parrain ! — Non, c’est le mien ! — Ce n’est pas le tien ! » Touché par ces appels, il répondit : « Je suis votre parrain à tous deux ! » En prononçant ces mots, il libéra les âmes de deux enfants morts sans baptême (Joseph Roux, in Lemouzi, mars 1894).

En Basse-Bretagne, la croyance prend une autre forme : les âmes des enfants morts sans baptême errent dans le ciel sous l’apparence d’oiseaux. Leur faible cri rappelle celui d’un nourrisson. Dans l’Autunois, à l’approche de Noël, les paysans disent entendre par trois fois des gémissements d’enfants, accompagnés de bruissements d’ailes. Ce seraient encore ces petites âmes en peine, condamnées à vagir jusqu’à ce qu’un vivant leur offre le repos éternel.

7. Apparitions de cercueils

Cercueil chrétien

Dans les croyances populaires, croiser un cercueil la nuit est aussi redouté que d’apercevoir un mort. En Basse-Normandie, vers 1840, on disait qu’un damné y reposait. En Haute-Bretagne, le cercueil abritait une âme en peine, condamnée à errer tant que sa délivrance n’était pas accomplie. Ces visions ne sont pas de simples présages : elles sont directement liées à l’idée du Purgatoire et aux âmes qui y cherchent du soulagement.

La première forme d’apparition est celle d’un cercueil immobile, souvent localisé près des cimetières ou des champs. En Basse-Normandie, on les voyait posés en équilibre sur l’échalier des cimetières. En Haute-Bretagne, les bières apparaissaient sur les échaliers des champs. Pour passer sans dommage, il fallait alors retourner le cercueil avec respect et le remettre exactement à sa place.

Aux environs de Dinan, on expliquait ce phénomène : ces cercueils étaient occupés par des défunts contraints d’aller expier leurs fautes en un lieu précis. Arrivés devant les barrières, ils ne pouvaient les franchir sans l’aide d’un vivant. Celui qui avait la charité de tourner le cercueil et de le déposer de l’autre côté entendait alors une voix lui murmurer : « Tu as bien fait. »

Le geste, toutefois, n’était pas sans conséquence : le passant charitable mourait peu de temps après, mais il était assuré d’entrer au Paradis, car il avait libéré une âme en peine. En Ille-et-Vilaine, la croyance prenait une nuance différente : voir une châsse était un présage de mort. Toutefois, l’apparition disparaissait aussitôt que l’on bordait le linceul qui recouvrait le cercueil.

8. Bières sur les échaliers et bières mobiles

Ensemble de bières

Les campagnes de France regorgent de récits où les chemins, les champs et même les échaliers deviennent le théâtre de visions étranges. Parmi elles, les apparitions de cercueils ou de bières occupent une place particulière : obstacles mystérieux, signes funestes ou messagers du monde des morts, elles sont racontées depuis des générations. De la Bretagne à la Provence, en passant par la Normandie et le Berry, ces visions nocturnes nourrissent les traditions locales, oscillant entre avertissements spirituels et superstitions populaires.

Dans les Côtes-d’Armor, certains échaliers étaient réputés hantés. Paul Sébillot lui-même raconte une nuit où, au clair de lune, une pierre verticale entourée d’arbres lui apparut comme une bière recouverte d’un linceul blanc. À distance, l’illusion était parfaite : l’ombre des branches dessinait la forme d’un cercueil. Une explication naturelle, mais suffisante pour alimenter la croyance en ces apparitions inquiétantes.

Dans de nombreuses régions, les cercueils surgissent sur les chemins pour bloquer le passage des voyageurs.

  • En Provence, une « caisse de mort » ornée de quatre cierges apparaît à ceux qui se signent à la vue d’un feu follet.
  • En Basse-Normandie, un homme affirma avoir vu plusieurs cercueils successifs barrer le chemin de son cheval, disparaissant aussitôt qu’il se retournait.

Pour passer sans danger, il fallait agir avec respect :

  • en Provence, déposer la bière sur le bord du chemin ;
  • en Basse-Normandie, la retourner avec soin ;
  • en Berry, Auvergne et Haute-Bretagne, accompagner le geste d’une prière.
    Une voix s’élevait parfois : « Tu as bien fait ! »

Certaines apparitions disparaissaient après une simple prière. Dans la Creuse, un cercueil flanqué de chandelles s’évanouit à la fin d’une oraison, en regagnant une chapelle voisine.

Mais gare à ceux qui faisaient preuve d’irrespect :

  • En Berry, sauter par-dessus une bière condamnait à s’égarer.
  • En Basse-Normandie, des paysans furent battus par des mains invisibles.
  • En Haute-Bretagne, un jeune homme qui donna un coup de pied à une bière la vit se dresser et le suivre en répétant : « Oh ma tête ! »

En Basse-Bretagne, la superstition prend une autre forme : les bières ne sont pas posées sur les échaliers, mais transportées par des fantômes. Elles annoncent la mort prochaine d’un habitant, ou prennent place dans une charrette suivie d’un cortège spectral.

Une légende particulièrement marquante raconte la vision d’un enterrement à venir : un homme voit une charrette attelée de quatre bœufs noirs, guidée par l’Ankou, personnification de la Mort. La châsse recouverte d’un suaire blanc se dépose d’elle-même devant l’église. Lorsque le cercueil s’ouvre, l’homme y découvre… son propre double. Il mourut deux mois plus tard.

Les récits de cercueils fantômes illustrent à quel point les campagnes associaient les chemins nocturnes à l’invisible. Entre illusions du clair de lune, avertissements surnaturels et traditions liées au respect des morts, ces apparitions constituent un pan fascinant du folklore français.

Elles rappellent que dans les croyances populaires, la frontière entre le monde des vivants et celui des morts est parfois aussi mince qu’une ombre sur une pierre.

9. L’Ankou et son Char de la Mort

L’Ankou sur son Char de la Mort

La Basse-Bretagne est le théâtre d’un des récits les plus fascinants et inquiétants du folklore français : le Char de la Mort, conduit par l’Ankou, figure emblématique de la mort personnifiée. Connu sous plusieurs noms, ce char funèbre a été signalé dès la fin du XVIIIe siècle. Aux environs de Morlaix, on parlait de la Brouette de la Mort ou Cariquel-Ancou, un véhicule couvert d’un drap blanc, parfois conduit par des squelettes, dont le passage était entendu à l’approche d’une mort imminente.

Les premières mentions, comme celles de Cambry au début du XIXe siècle, décrivent un char ou une brouette transportant des morts, sans qu’un conducteur unique soit clairement identifié. Mais avec le temps, l’Ankou devient un personnage puissant et parlant, sorte de divinité masculine de la mort, exécuteur des volontés divines selon Léon Marillier et Anatole Le Braz. On trouve encore des représentations de l’Ankou dans les églises rurales de Landivisiau, Bulat, Cléden-Poher, et à Plumilliau, où il trônait sur l’autel des morts.

Le char de l’Ankou, ou Karr an Ankou, est souvent décrit comme une petite charrette recouverte d’un linceul blanc, attelée de chevaux – noirs ou blancs selon les versions – et accompagnée de squelettes ou de compagnons à pied qui ouvrent les portes et barrières sur son passage. Le bruit de l’essieu grinçant est universellement rapporté, parfois attribué au cri d’un crapaud.

Dans le Trégorrois, le char est traîné par deux chevaux en flèche : l’un maigre et efflanqué, l’autre gras et bien portant. L’Ankou empile les morts qu’il a fauchés, tandis que son attelage et ses compagnons facilitent le transport. Dans le Morbihan, la Brouette de la Mort peut simplement avertir du trépas imminent d’un habitant, ou transporter les âmes des défunts.

Cette croyance s’étend au-delà de la Bretagne : en Irlande, le dead coach est un char noir traîné par quatre chevaux sans tête ; en Cornouaille, c’est un carrosse que l’on entend vers minuit. Même dans le grand-duché de Luxembourg, un char attelé de quatre chevaux noirs, conduit par un nain, annonce la mort prochaine.

L’Ankou apparaît surtout comme avertisseur de trépas ou convoyeur des morts. Dans certaines paroisses, il est identifié au dernier défunt de l’année, un rôle qui lui confère des attributions locales et spécifiques. En Basse-Bretagne, des traces matérielles témoigneraient de son passage : marques de roues sur des calvaires ou ornières sur des rochers.

Parfois, le char se manifeste sous des formes surprenantes : une charrette moulinoire grinçante, attelée de douze cochons, ou une petite voiture tirée par des chiens, comme à Pontchâteau ou Malestroit, dont le passage annonce la mort d’un habitant. Dans l’arrondissement de Dinan, la Grand’Cherrée transporte les morts d’une région, rarement, et seulement lorsqu’ils ne sont pas enterrés dans leur paroisse.

En dehors de la péninsule armoricaine, les traditions liées au char funèbre se retrouvent surtout dans la Basse-Normandie voisine. Là, la Charrette des Morts, traînée par des bœufs noirs, circule uniquement sur les vieux chemins abandonnés, jamais sur les champs bénits. Elle transporte une bière recouverte de son drap blanc et entourée de cierges allumés.

Si un voyageur se trouvait sur son passage, il devait se ranger sans mot dire, faire trois signes de croix, puis réciter un Pater et un Ave pour éviter tout danger. Les enquêtes menées à la demande de Paul Sébillot dans d’autres régions – Lorraine, Bourbonnais, Nièvre, Lauragais, Languedoc, Champagne – n’ont révélé aucune tradition comparable, confirmant le caractère localisé de ce folklore.

Dans certaines communes des Côtes-d’Armor, la Charrette Moulinoire se voit parfois attribuer un rôle particulier : elle serait conduite par le diable, qui crie : « Gare la vâ (le passage) du limonier ! » et emporte ou tue ceux qui ne se rangent pas à temps. On raconte également que les personnes capturées par ce véhicule diabolique devaient chaque nuit « se mettre en bêtes » et courir jusqu’à être blessées à sang. Dans ce contexte, la charrette semble fonctionner comme un outil pour recruter de nouveaux adeptes de la lycanthropie.

Dans plusieurs régions de France, des véhicules funèbres liés au Char de la Mort apparaissent à des moments précis de l’année, annonçant la mort de certains habitants. À Donges (Loire-Inférieure), située à l’ancienne frontière entre le breton et le français, le Charrizot se manifeste chaque nuit de Noël. Cette charrette à bœufs s’arrête devant la maison de la personne destinée à mourir dans l’année. Ceux qui ont la chance de l’apercevoir peuvent même prédire l’apparence exacte de la charrette funéraire qui emportera le défunt, jusqu’à la couleur des bœufs qui la tireront.

Vers 1840, dans un faubourg de Dieppe, un char funèbre similaire parcourait les rues à minuit, le jour des Morts. Attelé de huit chevaux blancs et précédé de chiens blancs, il permettait de distinguer les voix des défunts de l’année. Les habitants, avertis par le passage du char, se hâtaient de fermer leurs portes, conscients que ceux qui apercevaient le véhicule étaient destinés à connaître la mort prochaine.

À Malestroit, la Charretée apparaît le soir de la Toussaint, et annonce également les décès à venir, sans que d’autres détails supplémentaires soient toujours transmis. Dans le centre des Côtes-du-Nord, la tradition raconte que la Mort en personne, montée sur un cheval, se rend à l’église lors de la messe de minuit et touche de sa baguette ceux qui doivent mourir dans l’année.

10. Esprits appeleurs

Lavandières de nuit, tableau

Dans le folklore français, certains esprits des ténèbres, comme les lutins appeleurs, les porte-feux ou encore les lavandières de nuit, sont étroitement liés à des lieux précis. On les rencontre souvent au bord des eaux ou à proximité de caractéristiques naturelles remarquables, leur domaine de prédilection. Ils s’éloignent rarement de ces lieux et n’attaquent généralement pas ceux qui respectent leur distance. On peut presque « lire » leurs gestes dans ce que certains anciens appelaient le Livre de la Terre ou le Livre des Eaux douces.

D’autres esprits, tout aussi nombreux, n’ont pas de résidence fixe. Ils errent dans les champs, sur les sentiers et aux carrefours, lieux souvent associés au diable, aux revenants et aux bêtes sorcières. Ces esprits apparaissent parfois de manière inattendue, visibles ou non, et signalent leur présence par des bruits ou des cris. En Basse-Bretagne, par exemple, les hoppers, ou houpeurs, et en Picardie les houpeux, imitent la voix humaine pour tromper les voyageurs, renversant parfois ceux qui leur répondent. Dans le Pas-de-Calais, les « Criards » appelaient les passants pendant la nuit et les traînaient par les cheveux s’ils étaient imprudents.

Au commencement du XIXe siècle, certaines régions redoutaient des figures spécifiques : en Basse-Bretagne, la Scrigérez nooz, la crieuse de nuit, poursuivait les imprudents en poussant des cris plaintifs. En Alsace, un passant isolé qui répondait au Chasse sauvage se voyait saisi par les puissances des ténèbres et devait errer toute la nuit dans la forêt. Dans le Mentonnais, la prudence imposait de ne jamais répondre à ceux qui vous parlaient dans l’obscurité.

11. Actes interdits aux voyageurs de nuit

Sifller la nuit est interdit, couverture du roman Siffle la nuit, Rebecca Netley

En Bretagne et dans d’autres régions de France, de nombreux interdits encadrent les comportements des voyageurs nocturnes. Parmi les plus connus, siffler est particulièrement dangereux : en Haute-Bretagne, c’est le diable lui-même qui répond, tandis que dans la partie bretonnante des Côtes-d’Armor, il est strictement interdit aux chrétiens de siffler après le coucher du soleil. Un récit illustre bien ce danger : un homme voyageant seul oublia cette consigne. Chaque fois qu’il sifflait, un sifflement plus fort et parfait que le sien résonnait derrière lui, accompagné de petits pas imaginaires. Convaincu qu’on voulait lui jouer un tour, il répondit par des sottises… que l’écho répétait aussitôt. En arrivant près de sa maison, il fut emporté par le diable, qui imitait ses paroles. En Basse-Bretagne, siffler la nuit expose également au courroux des morts.

Le danger ne se limite pas aux sifflements. Dans le Val-de-Saire (Manche), chanter attire le diable, tandis qu’en Haute-Bretagne, un chanteur solitaire peut voir soudain un être gigantesque surgir à ses côtés. En Basse-Bretagne, il est conseillé de ne jamais se retourner, même si l’on entend un bruit étrange, sous peine de voir son malheur ; dans le pays de Menton, un regard en arrière suffit pour qu’un mauvais esprit s’en prenne au voyageur imprudent. Il est également interdit de suivre les lueurs visibles sur le chemin, souvent des feux follets conduisant à des précipices, et, dans le Morbihan, fixer un feu follet peut entraîner la perte de la vue. Les cierges errants, portés par des filles en blanc condamnées à errer pour avoir mal utilisé les cierges bénits de la Chandeleur, représentent un autre danger : un garçon qui frappa un de ces cierges vit apparaître une forme blanche couronnée de roses, tenant un cierge brisé… et mourut le lendemain.

Certaines croyances imposent également des gestes religieux précis. Dans certaines parties de l’Ille-et-Vilaine, ne pas se signer devant une croix expose à des visions ; ailleurs, le signe de croix après le coucher du soleil est réservé au diable et perturbe les âmes du Purgatoire. À Dinan, on pense que les morts croient qu’on les appelle et suivent le voyageur imprudent. En Provence, il est déconseillé de faire le signe de croix devant un feu follet ou de saluer quoi que ce soit après le crépuscule, car certains esprits nocturnes refusent d’être reconnus.

Travailler dans les champs la nuit complète est également dangereux. En Basse-Normandie, on risque de croiser des hommes sans tête, des follets, ou comme dans le Val-de-Saire, « des mauvaises gens qui font peur et mal ». En Haute-Bretagne, le diable accompagne le laboureur et peut même l’emporter s’il persiste. Parfois, des esprits avertissent : un paysan d’Ille-et-Vilaine, sciant du blé noir après le coucher du soleil, entendit deux fois : « Faut laisser la nuit à qui elle appartient ! » Dans les Ardennes, un géant disait : « Le jour est pour vous, la nuit est pour moi. » D’autres interdits surprenants existent : en Haute-Bretagne, sortir tête nue après le coucher du soleil fait perdre son baptême ; dans le nord de l’Ille-et-Vilaine, on ne doit pas éteindre le feu allumé dans les champs le soir, afin que la Vierge puisse y cuire la bouillie de l’Enfant Jésus.

12. Personnes particulièrement en danger ; personnes indemnes

Femme seule marchant de nuit

La nuit, certaines personnes sont plus exposées que d’autres aux esprits et forces surnaturelles selon le sexe, l’âge ou le motif de leur déplacement. Dans le Perche, au début du XIXe siècle, les femmes n’osaient jamais sortir seules après le coucher du soleil. En Normandie, les femmes enceintes évitaient également de s’aventurer dehors, craignant que le diable ne s’empare de leur enfant à naître. Aux environs de Fougères, il était recommandé aux femmes enceintes de rester chez elles entre l’Angelus du soir et celui du matin, pour ne pas rencontrer « de grandes bêtes noires ».

Les hommes n’étaient pas épargnés : selon une croyance répandue, celui qui part seul la nuit pour chercher une accoucheuse pouvait subir les pires mésaventures. À Lille, on disait qu’une main invisible lui donnait des soufflets. Dans le pays de Fougères, les mères avant leurs relevailles et les enfants avant leur baptême restaient particulièrement vulnérables, même lorsqu’ils étaient portés à l’église pour le baptême : le malin esprit rôdait entre deux Angelus, sauf si un homme de vingt et un ans ou plus se trouvait dans la compagnie.

En Normandie, une femme ne devait jamais sortir seule après le coucher du soleil avec un enfant de moins d’un an ou un nourrisson non sevré : le diable aurait pu lui tordre le cou, écraser sa tête ou l’emporter. Les enfants de moins de sept ans risquaient d’être enlevés par des sorciers ou des vieillards qui les mangeaient ensuite. Le pouvoir de ces créatures commençait dès la tombée de la nuit. En Basse-Bretagne, il était également interdit d’aller seul chercher un prêtre ou un médecin la nuit, mais il ne fallait pas être plus de deux.

Certaines professions jouissaient d’une forme de protection. Dans le Perche, vers 1820, les marchands de bestiaux et les meuniers étaient réputés exempts des apparitions, lutins et feux follets. Cette immunité professionnelle n’est pas signalée ailleurs. En Lorraine, ceux qui après avoir communié à la messe de minuit assistaient à trois messes le jour de Noël étaient protégés des fantômes et revenants. En Wallonie, écouter la première messe de Noël, dite Messe de Missus, offrait une sauvegarde contre les sorts pour toute l’année.

13. Talismans et conjurations

Bouteille d’eau bénite

Dans de nombreuses régions de France et de Wallonie, les voyageurs nocturnes adoptaient des conjurations et talismans pour se protéger des esprits, lutins et revenants. Ces pratiques traditionnelles révèlent une grande diversité régionale et des croyances profondément enracinées.

En Languedoc, lorsqu’une personne doute de l’intention d’un passant, il faut lui adresser avec assurance :

« Se sè de l’autre, avalisca Satanas ! Se sès bona causa, parlas ! »

En Basse-Bretagne, les fantômes peuvent être éloignés ainsi :

« Si tu viens de la part de Dieu, exprime ton désir ; si tu viens de celle du diable, va-t’en dans ta route comme moi dans la mienne. »

Dans la Haute-Bretagne, le lutin Mourioche, souvent sous forme animale, est repoussé par :

« Mourioche – Le Diable t’écorche ! »

Dans les Alpes vaudoises, une conjuration spécifique protège ceux qui traversent des gorges dangereuses la nuit, tandis que dans les Ardennes, déchirer du papier en petits morceaux et le semer sur la route détourne les esprits : ils s’amusent à ramasser les morceaux et oublient le passant.

En Wallonie, les hommes seuls allant chercher une accoucheuse la nuit utilisent de l’eau bénite. À Lannion, les habitants portent également une petite bouteille d’eau bénite, et en Bigorre, les femmes en jettent quelques gouttes sur leur robe avant de sortir.

En Haute-Bretagne, tenir son rosaie à la main suffit pour faire disparaître les esprits malins. En Basse-Bretagne, les paysans s’assurent d’avoir leur rosaire à portée de main pour repousser le diable et ses servants.

D’autres protections régionales incluent :

  • Une branche de verveine près de Dinan pour éloigner lutins et morts.
  • Les sages-femmes liégeoises mettent leurs bas ou jupons à l’envers pour éviter les feux follets.
  • Les habitants de Dinan chantent à gorge déployée pour éloigner les apparitions, contrairement à l’opinion selon laquelle chanter la nuit est dangereux.

En Basse-Bretagne, un lutin ou revenant ne peut nuire qu’à deux personnes, jamais à trois, à condition qu’elles soient baptisées et de même sexe et âge approximatif. Une personne seule ne peut interroger une âme en peine, mais un groupe de trois peut le faire en toute sécurité. Souvent, les voyageurs évitaient d’insulter les morts, car certaines croyances racontent que toucher un revenant ou l’offenser pouvait être fatal. Par exemple, les morts du champ de bataille d’Auray, parcourant leur chemin en ligne droite la nuit, pouvaient tuer tout voyageur imprudent qu’ils rencontraient (Émile Souvestre, Les Derniers Bretons).

14. Esprits musiciens

Esprits musiciens

Certaines légendes populaires relatent la présence d’esprits musiciens, capables de produire des sons surnaturels la nuit. Ces manifestations, surtout signalées dans les forêts et les massifs bretons, restent rares ailleurs.

Vers 1830, en Bretagne, on rapporte qu’à minuit, sur les montagnes d’Aré ou sur les îles désertes de la côte, une cornemuse joue toute seule :

« Ses sons n’ont rien de terrestre ; jamais on n’a pu voir celui qui en joue, mais elle annonce que les aïeux vous attendent. »

Les esprits des ancêtres se rassemblent généralement au pied d’un chêne ou autour d’une pierre druidique. Un tison embrasé indiquerait la position exacte de ces mystérieux convives.

En Wallonie, la nuit peut également être animée par une musique surnaturelle. Vers minuit, certains habitants entendent un chœur de sorcières, appelées les dames chanoinesses. À Mont-sur-Marchienne, plusieurs témoins affirment que cet orchestre diabolique se fait entendre au-dessus des maisons où des femmes accouchent pendant la nuit.

Dans le Bessin, les nuits de brouillard sont particulièrement redoutées : celui qui ne peut retrouver son chemin au milieu des grands herbages a probablement marché sur une herbe mystérieuse. Les paysans disent alors qu’il est anfôtomé ou ensorcelé.

En Basse-Bretagne, cette plante, nommée Ar Iotan, est habitée par un esprit capable de faire perdre le chemin aux voyageurs. La nuit, elle émet une lueur semblable à celle des vers luisants, signalant sa présence et son pouvoir magique.


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