Les bêtes sylvestres : sangliers, chevaux et vouivres fantastiques

Dragon parcourant la forêt, © Pixabay

1. Sangliers

Un sanglier, photographie

Dans l’imaginaire populaire, les loups — qu’ils soient guidés par des maîtres experts en sorcellerie ou qu’il s’agisse d’hommes métamorphosés temporairement — occupent une place de choix. Ils dominent sans conteste le panthéon des créatures mythiques liées aux forêts. Mais les anciens boisiers, gardiens et travailleurs des bois, rapportaient aussi les histoires d’autres animaux aux comportements surnaturels ou étonnants. Parmi eux : les sangliers.

Bien que moins nombreux que ceux consacrés aux loups, les récits portant sur les sangliers n’en demeurent pas moins saisissants. En Savoie, une tradition raconte que le diable en personne aurait pris la forme d’un énorme sanglier afin de ravager la région. Selon cette légende, Amédée II, le comte Rouge, se lança à sa poursuite dans la forêt de Lones. Une lutte terrible s’engagea. Le cheval d’Amédée II, pris de panique, se cabra et s’enfonça au cœur de la forêt. Lors de la chute qui suivit, le comte se blessa grièvement — une blessure dont il mourut.

Un autre récit évoque le seigneur Louis de Langin, confronté lui aussi à un sanglier qui semait la terreur : il dévastait les terres, attaquait les voyageurs et, comme dans l’histoire précédente, représentait une incarnation de Satan. Lors d’une chasse, le seigneur croisa la bête. Mais le monstre tua le varlet, le piqueur, et blessa le seigneur d’un violent coup de boutoir. Terrassé, mais encore vivant, le seigneur fit alors un vœu solennel : s’il échappait à la mort, il ferait ériger une chapelle à l’endroit précis où le sanglier l’avait frappé.

2. Chevaux et chèvres

Parmi les créatures les plus redoutées figurait le cheval sans tête du bois de Commenailles. Selon la tradition, il apparaissait soudain derrière les promeneurs, posant en silence ses deux pieds sur leurs épaules. D’autres fois, il surgissait ventre à terre, renversait sa victime, l’emportait sur son dos et la faisait galoper à travers champs et forêts sans qu’elle puisse s’en échapper.

Un autre animal surnaturel, le cheval Trois Pieds, hantait les environs de Besançon. Ce cheval étrange n’obéissait qu’à condition d’être muni d’un frein. Dès qu’il parvenait à s’en libérer, il s’éloignait à toute vitesse, fuyant comme une flèche et retrouvant sa démarche spectrale au cœur des bois.

Plus discret mais tout aussi mystérieux, le cheval Gauvin traversait chaque soir le ruisseau de Vernois. Il se rendait sur la place du village avant de s’évanouir dans la forêt de Chaux, laissant derrière lui un parfum d’apparition surnaturelle.

Dans les Ardennes, une autre légende se démarquait : celle de la Chèvre d’or, nommée ainsi en raison des deux cornes d’or qui ornaient son front.

« Elle vivait dans les bois d’Auchamps, et les loups, même affamés, la respectaient. Elle fut prise une nuit par un bricoleur, et depuis les moutons et les chèvres devinrent la proie des loups. »

3. Reptiles et vouivres

Saint Michel et les anges affrontent la Vouivre, de Liber Floridus, Lambert de Saint-Omer, c.1448

Dans les forêts du pays de Luchon, on racontait autrefois l’existence de grands serpents portant sur la tête une pierre brillante, aussi mystérieuse que précieuse. Rares et rapides, ils se déplaçaient en faisant un bruit puissant. La légende affirme que celui qui parvenait à tuer l’un de ces reptiles pouvait s’approprier cette pierre, considérée comme un talisman d’une valeur inestimable.

Contrairement aux vouivres traditionnelles, celle qui hantait les forêts du Mont-Bleuchin ne possédait pas de diamant. Pourtant, elle inspirait une peur profonde. Personne n’osait traverser ces bois la nuit, et même le jour on redoutait de la croiser.

Un sire de Moustier finit par l’affronter et réussit à lui percer le cœur au terme d’un combat terrible.

En Auvergne, au XIVᵉ siècle, certains affirmaient avoir entendu « le vieux serpent de la forêt » se lamenter avant de partir pour Rome afin d’y composer le chrême — une croyance aussi étrange que fascinante.

À Laigle, le fantôme de dame Nicole, connue pour ses actes injustes, hanterait le bois de la Pierre. Elle se métamorphoserait en loup ou en chien hargneux pour effrayer les voyageurs.

Près des ruines du château de Montfort, une biche blanche apparaît régulièrement. Les habitants la surnomment la baronne. Il s’agirait de l’âme d’Amélie de Montfort, devenue folle après avoir appris la mort de son père et s’étant jetée du haut d’une tour.

En Bretagne, la biche de sainte Ninoc’h se montrait dans les bois au sud du pays. La légende voulait que le jeune homme qui la voyait au brun de nuit mourrait le jour de ses noces.

Un bûcheron de Chaumercenne rencontra un soir un coq superbe. Il tenta de l’attraper, puis de le décapiter avec sa hache, mais le coq résistait, le provoquait, et l’attira ainsi jusqu’à l’aube.

Dans la forêt de Boulzicourt, on voyait une poule et ses poussins picorer à l’abri d’un chêne, à proximité d’un précipice dissimulé par des branchages. Les étrangers, trompés par cette apparition, tentaient de les saisir. Chaque fois, les animaux les entraînaient jusqu’au vide, où ils tombaient pour devenir la proie de fées malfaisantes cachées au fond du gouffre.

Certaines forêts étaient réputées interdites à certaines espèces, non pas par nature, mais par intervention divine ou surnaturelle. Ainsi, dans la forêt de Gâvre (Loire-Inférieure), on ne voit plus de pies. Dieu les en aurait chassées pour les punir de leur gourmandise. Selon la tradition, alors que la duchesse Anne, poursuivie par les Anglais, était sur le point d’être capturée, son page tua un cheval et cacha la duchesse à l’intérieur du cadavre pour la sauver. Les ennemis allaient repartir, lorsque des pies, attirées par l’animal, révélèrent sa cachette en déchiquetant la carcasse. Depuis ce jour, elles furent bannies de la forêt.

4. Forêts interdites à certains animaux

Une vipère, photographie de Giuseppe Mazza

Dans la fameuse forêt de Paimpont, on a longtemps oublié un privilège singulier attribué en 1467 à l’un de ses quartiers. La charte de l’époque décrivait ainsi le lieu :

« Item entr’ autres brieux de ladite forêt, il y a un Breil nommé le Breil au Seigneur, où qu’il jamais n’habitte et ne peut habitter aucune bête venimeuse ne portant venin, ne nulles mouches, et quand on y apporteroit au dit Breil aucune bête venimeuse, tantost est morte et ne peut avoir vie, et quand les bestes pasturantes en ladite forest sont couvertes de mouches, et en se mouchant, s’elles peuvent recouvrer ledit Breil, soudainement lesdites mouches se départent et vont hors icelui Breil. »

Breil au Seigneur était donc considéré comme une zone miraculeusement protégée contre les créatures venimeuses et les insectes piqueurs : un îlot de pureté au cœur de la forêt.

Les habitants de la forêt de Sève (Ille-et-Vilaine) affirment qu’on n’y voit jamais de vipères. Pourtant, ces reptiles pullulent dans le bois de Saint-Fiacre, séparé de Sève par une simple route. Cette frontière minuscule devient alors un mystère : pourquoi une forêt en serait-elle dénuée, tandis que l’autre en serait infestée ?

Un récit transmis par un voyageur du XVIIᵉ siècle nous offre un aperçu surprenant des usages forestiers d’autrefois. Dans un petit bois du Béarn nommé Gelot, les habitants des environs avaient le droit de prélever librement du bois… mais à une condition très particulière. Pour exercer ce droit, ils devaient entrer dans le bois uniquement vêtus d’une chemise, y compter le bois désiré, puis en sortir dans le même état. S’ils portaient leurs vêtements ordinaires, ceux-ci étaient immédiatement confisqués.


Références :

Croyances, mythes et légendes des pays de France, Paul Sébillot